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Full text of "Cahiers de la quinzaine"

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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcli  ive.org/details/s10caliiersdelaquinz06pg 


uL    1  I3ZZ. 


SIXIÈME   CAHIER,   CAHIER    POUR    LE    PREmiER    JANVIER 
DE    LA    DIXIÈr^E    SÉRIE 

RENÉ    SALOMÉ 


plus  près  des  choses 


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CAHIERS    DE   LA    QUINZAINE 
paraissant  seize  fois  par  an 

PARIS 
8,   rue  de   la   Bonbonne,  au   rez-de-chaussée 


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plus  pn^s.  —  1 


Nous  avons  publié  dans  îws  éditions  antérieures  et 
dans  nos  cinq  premières  séries,  igoo-igo/f,  un  si 
grand  nombre  de  documents,  de  textes  formant  dos- 
siers, de  renseignements  et  de  commentaires  ;  —  un 
si  grand  nombre  de  cahiers  de  lettres,  —  nouvelles, 
romans,  drames,  dialogues,  poèmes  et  contes;  —  un 
si  grand  nombre  de  cahiers  d'histoire  et  de  philo- 
sophie ;  et  ces  documents,  renseignements,  textes, 
dossiers  et  commentaires,  ces  cahiers  de  lettres, 
d'histoire  et  de  philosophie  étaient  si  considérables 
que  nous  ne  pouvons  pas  songer  à  en  donner  ici 
l'énoncé  même  le  plus  succinct;  pour  savoir  ce  qui  a 
paru  dans  les  cinq  premières  séries  des  cahiers,  il 
suffit  d'envoyer  un  mandat  de  cinq  francs  à  M.  André 
Bourgeois,  administrateur  des  cahiers,  8,  rue  de  la  Sor- 
ipnne,  rez-de-chaussée,  Paris,  cinquième  arrondisse- 
ni^t;  on  recevra  en  retour  le  catalogue  analytique 
souiipaire,  igoo-igo^,  de  nos  cinq  premières  séries. 


Ce  cî^^'^og'ize  a   été  justement    établi  pour  donner, 
autant  uu^^  ^^  pouvait,  une  image  en  bref,  un  raccourci, 


une  idée,  abrégée,  mais  complète,  de  nos  éditions  anté- 
rieures et  de  nos  cinq  premières  séries  ;  tout  y  est  classé 
dans  l'ordre  ;  il  suffit  de  le  lire  pour  trouver,  à  leur 
place,   les  références  demandées. 

Ce  catalogue,  in-i8  grand  Jésus,  forme  un  cahier 
très  épais  de  XII-\-/!fo8  pages  très  denses,  marqué  cinq 
francs  ;  ce  cahier  comptait  comme  premier  cahier  de  la 
sixième  série  et  nos  abonnés  l'ont  reçu  à  sa  date,  le 
2  octobre  igo^,  comme  premier  cahier  de  la  sixième 
série;  toute  personne  qui  jusqu'au  3i  décembre  IQ05 
s'abonnait  rétrospectivement  à  la  sixième  série  le  rece- 
vait, par  le  fait  même  de  son  abonnement,  en  tête  de  la 
série;  nous  l'envoyons  contre  un  mandat  de  cinq  francs 
à  toute  personne  qui  nous  en  fait  la  demande. 


l^^ 


DU  MEME  AUTEUR 

aux  Cahiers  de  la  Quinzaine 


Le  présent  petit  index  donne  automali- 
quetnent  pour  tout  volume  et  poux*  tout 
cahier  indiqué  : 

a)  le  numéro  d'ordre  de  ce  caliier  dans 
le  classement  général  de  nos  collections 
complètes,  le  numéi-o  d'ordre  de  la  série 
étant  naturellement  composé  en  grandes 
capitales  de  romain  et  le  numéro  d'ordre 
du  caliier  lui-même,  dans  la  série  ainsi 
déterminée,  en  chifl'res  arabes,  de  sorte 
que  V-zy  par-  exemple  doit  é-videmment  se 
lire  dix-septicme  cahier  de  la  cinquième 
série  ; 

b)  la  date  du  bon  à  tirer,  ou,  à  son  dé- 
faut, la  date  du  fini  d'imprimer,  ou,  à  son 
défaut,  la  date  du  cahier  même; 

c)  le  prix  actuel; 

d)  quand  il  y  a  lieu,  c'est-à-dire  pour  nos 
éditions  antérieures  et  pour  nos  cinq  pre- 
mières séries,  la  page  du  catalogue  ana- 
lytique sommaire  où.  ce  caliier  se  li-o.uve 
catalogué. 


René  Salomc,  —  Vers  L'action  (II-2,  /j  décembre  1900  .... 

KPUISK         23 

—  —    courrier  de  Bclgi([uc  (III-18,  mardi  10  juin  igoa.. 

un  franc     i53 

—  —    Monsieur  Maton  cl  les  circonslances  de  sa  vie, 
fii'cc   le  portrait  authentique  de  M.  Platon  (IV -8,  samedi 

•7  décembre  1 90-2 deux  francs    202 

—  —    par  le  chemin  des  souvenances  (IX-7,  mardi  -j.f  dé- 
cembre igoy deux  francs 


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plus  près  des  choses 


IN  MEMORIAM 


à  la  mémoire  de  notre  ami  Edd-y  Marix 
le  3i  août  1908 


plus  pris.  —  i. 


Ile  feuillue,  ceinturée  de  porphyre 


ILE  feuillue,  ceinturée  de  porphyre  et  d'algues, 
Faisant  traîner  sur  le  flot  qui  rit  et  divague 
Tes  longs  cheveux  d'Océanide  et  le  touchant 
De  les  longs  doigts  harpeurs  qui  évoquent  le  chant 
Des  filles  bleues  cachées  sous  les  plantes  marines; 


Ile  feuillue  où  se  vivifient  les  narines 

Aux  baumes  résinevx  des  cèdres  et  d:s  pins, 

'II.  .;    • 


II 


René  Salonié 


Et  dans  la  même  bouffée  d'air,  au  souffle  sain 
Des  eaux  salées  qui  de  toutes  parts  s'entrebâillent, 


Tu  nous  as  dit,  du  haut  de  tes  rouges  murailles, 
Ton  premier  rêve,  et  lu  renais  dans  un  passé 
Divin,  sur  les  émaux  liquides  balancée. 
Patrie  des  Faunes  végétaux  et  des  Dryades. 


Or,  joufflus,  roux,  demi-chevreaux  par  les  gambades 
Qu'ils  font  de  rocher  en  rocher  le  long  des  bois, 
Demi-garçons  par  la  figure  et  par  la  voix 
Et  l'art  de  moduler  au  creux  sonnant  des  flûtes, 
Nés  des  plantes  dont  les  mains  versent  à  leur  nuque 
L'ombre  qui  les  chatouille  et  rôde  au  jeu  des  muscles, 
Les  Faunes  vont  dansant,  folâtrant  ou  s'embusquent 
Pour  guetter  un  reflet  sous  le  treillis  des  branches, 
Ou  poursuivent  l'agreste  nymphe  qui  s'épanche 
Soudain  parmi  les  buissons  floconneux  en  source 
Fugitive  et  défie  leur  appel  et  leur  course 
Et  la  prise  de  leurs  mains  griffues  et  velues. 


Et  vers  le  soir  gHfçonB  et  filles  s"  ùiluent 


12 


PLUS   PRES    DES    CHOSES 


En  poudre  mauve  ou  ambrée  que  l'on  voit  s'étendi'e 
Au  ras  du  sol,  ou  disparaissent  dans  les  antres 
Que  dérobent  le  lierre  et  les  vignes  sauvages. 


Ile  feuillue,  sans  cesse  autour  de  tes  flancs  nagent 

Pour  écouter  la  musique  des  chalumeaux, 

La  mélopée  des  voix  liquides  et  les  mots 

Soutenus  longuement  au  gosier  des  arondes. 

Les  dieux  glauques  vaguant  à  la  cime  des  ondes, 

Pasteurs  des  bœufs  d'écume  aux  lourdes  voix  d'airain. 

Ils  souillent  l'eau  vcrdàtrc  et  le  sable  marin 

De  leurs  narines  avec  des  rumeiu-s  de  conque, 

Émergeant  hors  du  flot  qui  les  roule  et  les  tronque, 

Et  ils  implorent  des  rieuses  et  des  rieurs 

Juchés  ou  déchaînés  là-haut  parmi  les  fleurs, 

Us  implorent  des  airs  de  flûte  ou  des  chansons 

Ou  des  récits,  car  les  voix  de  cette  île  sont 

Un  miel  qui  doucement  coule  dans  Isur  poitrine  — — 


Ile  feuillue,  à  l'heure  où  le  soleil  incline 
Sa  course  à  l'eau  vineuse,  entre  les  plis  fleuris 
De  la  tunique  d'un  soir  passant  qui  charrie 
Paisiblement  sur  les  flots  ses  tamis  de  cendre, 
Tu  vis  poindi'e,  avec  des  ailes  en  lilas  tendre, 
Une  nef  aux  formes  d'oiseau,  travail  humain, 
La  première  des  nefs  qui  suivit  ce  chemin. 
Le  long  du  contineul  lointain  dont  tu  es  née. 


i3 


René  Salomé 


Elle  glissait,  quêteuse  et  fine,  ayant  glané 
Des  coquilles  et  des  herbes  dont  sa  carène 
S'avivait,  et,  portant  en  proue,  déesse  ou  reine 
Du  voyage,  une  chèvre  de  bois  qui  fixait 
Des  deux  globes  saillants  de  ses  yeux  en  losange 
Les  hasards  des  chemins  liquides,  les  succès 
Heureux  ou  décevants,  le  profitable  échange. 
Les  gouffres  noirs  et  les  mouillages  abrités. 


Et  les  hommes  tendant  la  curiosité 

De  leurs  yeux  de  milan  vers  tes  formes  de  nymphe, 

T'ont  vue  enveloppée  d'un  voile  mauve  et  ceinte 

D'un  péplos  lydien  aux  ombres  de  jacinthe; 

Et  leur  âme  nourrie  aux  merveilles  des  cycles 

De  Melkarth  et  des  autres  dieux  dont  les  périples 

Se  voient  gravés  sur  les  temples  voisins  des  flots, 

Leur  âme,  pénétrée  du  lin  mystère  enclos 

Sous  ton  feuillage,  île  feuillue,  et  sous  tes  pierres, 

A  fait  gauchir  son  vol  de  bête  carnassière. 


Ils  ont  passé,  craignant  les  visions  qui  trompent  : 
Les  sirènes  ;  les  géants  mangeurs  d'hommes  ;  l'onde 
Soulevée  en  troupeau  de  fumantes  génisses  ; 
La  brume  sans  lumière  et  sans  voix  oii  l'on  glisse 


i4 


PLUS   PRES    DES    CHOSES 


Parmi  les  ombres  des  défunts;  les  eaux  changées 

En  sang  visqueux;  la  nef  lente  à  se  dégager 

De  la  plaine  liquide  étoupée  d'herbes  grasses  ; 

Les  torches  remuées  dans  la  nuit;  les  espaces 

De  cuivre  où  les  cheveux  brûlent,  où  les  gosiers 

Durcissent,  où  la  poix  comme  au  feu  d'un  brasier 

Coule  en  nappe  sur  le  bois  qui  roussit  et  craque  ; 

Et,  lorsqu'on  va  le  long  des  fleuves  et  des  lacs, 

Les  arbres  parfumés  qui  endorment  ou  grisent; 

Et  les  piliers  des  Iles  de  l'Étain,  balises 

De  l'extrême  Océan,  et  les  dunes  de  chanvre  ; 

Et  les  golfes  profonds  taillés  dans  la  roche,  antres 

Des  hommes  blonds, vendeurs  de  peaux  et  de  duvets, 


Ainsi  les  souvenirs  nautiques  se  suivaient 
Et  se  mêlaient  au  fond  des  âmes  mercantiles 
A  l'aspect  du  tissu  mauve  qui  vêtait  l'ile, 
Et  lu  crainte  divine  enchaîna  leur  élan. 


Ile  feuillue,  beau  corps  de  Nymphe  aux  souilles  lents, 
Tu  vis  la  chèvre  asiatique  se  tourner 
Vers  le  rougeàtre  continent  dont  tu  es  née, 


i5 


René  Salomé 


Et  tu  vis  disparaître  la  maison  qui  rôde, 
D'un  glissement  furtif  de  lionne  en  maraude 
Et  des  rii'es  légers  fusèrent  dans  tes  A'agues, 


Ile  feuillue,  ceinturée  de  porphyre  et  d'algues. 


Sur  la  colline,  entre  les  pins 


Sun  la  colline,  entre  les  pins  et  les  cyprès, 
Le  long  (les  haies  formées  de  cactus  et  d'agaves, 
Dans  la  nuit  que  la  mer  emplissait  d'un  chant  grave, 
Dans  la  nuit  où  les  dieux  répandus  murmuraient 
Parmi  les  branches  et  les  fins  ruisseaux  qui  gravent 
Leurs  dessins  ouduleux  au  porphyre  et  au  grès  ; 


Sur  les  nocturnes  lianes  de  la  colline  agreste, 


17 


René  Salomé 


Issue  des  monts,  et  qui  d'un  lent  et  noble  geste 
Va  plonger  dans  les  flots  sa  tunique  de  pourpre  ; 


Sur  la  colline  inébranlable  au  ohoc  des  houles, 
Qui  semble  naviguer  toujours,  le  vent  en  poupe. 
Glissant  du  glissement  des  heures  qui  s'écoulent  ; 


Sur  la  colline  où  par  instants  luisent  des  nymiihes, 
Voilà  surgir  et  me  bercer  dans  une  étreinte, 
D'autres  nuits,  des  nuits  de  jeunesse  belle  et  simple. 
Evoquées  de  mon  âme  où  elles  se  sont  peintes 
Au  temps  où  j'expliquais  le  livre  des  erreurs 
D'Odysseus  naviguant  dix  ans  vers  sa  demeure 
Et  les  chants  que  chantaient  les  pâtres  de  Sicile. 


Et  ces  antiques  nuits  me  reviennent,  dociles, 
Et  baignent  les  cyprès,  les  pins,  les  oliviers, 
Et  font  sur  le  feuillage  osciller  et  briller 
Les  lampes  des  héros  qui  vers  l'ombre  cheminent. 


Or  là,  sous  les  rosiers  grimpants  et  les  glycines, 

Ce  petit  clos  où  la  lune  frôleuse  étire 

Son  léger  voile  ourdi  par  des  femmes  de  Tyr, 


18 


PLUS   PRES   DES    CHOSES 


Est  la  maison  d'un  artisan  qui  vint  des  îles 
Qu'on  dit  flotter  sur  des  flots  d'hydromel  ou  d'huile 
Au  pays  qui  sait  l'art  de  façonner  l'argile 
Et  d'y  lixer  les  cortèges  dansants  des  vierges 
Ou  des  enfants  qui  jouent  de  la  flûte  ou  des  chefs 
Immolant  un  taureau  ou  des  frises  de  lierre  ; 


Et  ce  colon  jadis  débarqué  de  la  nef 

Où  voyageaient  ses  dieux  par  les  eaux  d'où  émerge 

Le  défilé  constant  des  porteurs  de  lumière, 

Jeune  encore  a  bâti  sa  maison  et  son  four 

Sur  la  colline,  en  cet  abri  calme,  où  les  jours 

Semblent  se  modeler  au  rythme  de  son  tour. 


Et  les  gens  d'en  bas  lui  charrient  de  leur  sol  rouge  ; 
Et  lui  rêvant  de  fruits,  citron,  orange,  ou  courge. 
Et  de  lleui'S  allongeant  leur  col,  ouvrant  leur  bouche, 
El  de  fûts  de  palmiers  et  de  vierges  farouches 
Dont  les  bras  relevés  et  partagés  en  fourche 

Tendent  la  toile  humide  aux  angles  d'un  rocher  

Plein  de  ces  rêves,  passants  d'un  rêve,  nochers 
Du  fleuve  qui  circule  en  son  àinc  tranquille, 
Ce  potier  fait  tourbillonner  la  molle  argile, 


La  bombant  de  la  paume  et  la  creusant  du  pouce, 
El  l'eflile,  et  l'évasé  en  calice,  et  retrousse 
Les  bords  déchus  ot  elfondrcs  et  —  la  nuit  douce 
Écoutant  sa  chanson  lointaine  cl  régulière  — 


ï9 


René  Salomé 


Il  impose  l'idée  des  fermes  familières 

Au  sol  gras  et  teinté  du  sang  des  premiers  dieux. 


Sur  la  noble  colline  issue  des  monts  neigeux 

Dont  la  nuque  soutient  des  cieux  nouveaux  et  barre 

Les  chemins  qui  tendraient  à  l'Oui'se  des  barbares, 

J'ai  aperçu  debout  au  bord  de  l'ombre  mauve, 

Debout  au  seuil,  dieu  rocheux  qui  garde  et  qui  sauve 

Des  hasards  de  la  route  et  des  rigueurs  de  l'air, 

J'ai  aperçu,  nocturne  et  mince  filandière 

Venue  là  respirer  les  souilles  de  la  mer 

Et  frissonner  un  peu  d'une  crainte  divine, 

J'ai  aperçu  entre  les  grappes  des  glycines 

La  fille  du  potier  interrogeant  la  nuit. 


Et  les  lampes  d'en  haut  qui  cheminent  sans  bruit 
Vers  le  fleuve  Océan  dont  notre  terre  est  ceinte 
Lui  versaient  des  clartés  de  lys  et  de  jacinthe 
Sur  les  plis  verticaux  de  sa  molle  tunique. 


Vierge  adroite  à  combler  les  heures  domestiques, 

O  diligente,  il  est  l'heure  de  reposer, 

Car  le  dieu  seul  i^armi  la  lune  et  la  rosée 

Peut  sans  péril  se  répandre  en  clartés  fuyantes. 

Toi,  tu  es  lasse,  et  l'huile  a  tari  dans  la  lampe 


20 


PLUS    PRES   DES    CHOSES 


De  terre  que  ton  père  a  façonnée  jadis  ; 

Tes  yeux  ne  suivraient  plus  tes  doigts  en  leur  office, 

Car  une  acre  buée  les  accable  et  les  dompte  ; 

Ta  journée  fut  mieux  que  remplie,  tu  peux  sans  honte, 

O  ménagère,  après  ta  besogne  d'abeille, 

Aux  toisons  des  brebis  demander  le  sommeil 

Et  accueillir  les  visiteurs  légers,  les  songes 

De  bonheur  qui  cherchent  un  asile  et  qui  plongent 

Leur  frais  visage  dans  l'eau  fraîche  des  cœurs  purs. 


Mais  des  dieux  ignorés  la  fixent  au  seuil  dur. 


Sur  la  colline  qui  de  noble  et  (îère  allure 
Se  détache  des  monts  et  chevauche  l'azur, 
La  fille  du  potier  déploie  son  âme  fine, 
Voile  au  tissu  d'argent  que  le  désir  incline 
A  l'inconnu  des  rochers  mauves  et  des  cimes 
Neigeuses,  loin  du  port  bâti  au  creux  d'une  anse 
Sous  le  bois  de  cyprès,  loin  des  flots  qui  balancent 
Des  nefs  que  fait  sonner  la  chanson  des  rameurs, 
Loin  du  temple  aux  fûts  brillants,  où  avec  des  Heurs 
Nouvelles  et  des  fruits  on  offre  des  colombes, 
Loin  de  la  foule  du  marché  roulant  ses  ondes 
Frùleuses  comme  un  champ  de  maïs  au  Zéphyr 


René  Salomé 


Et  conservant  parmi  sa  rumeur  et  ses  rires 

La  modulation  du  parler  d'Ionie, 

Loin  de  la  blanche  et  bourdonnante  colonie 

Parsemée  sous  les  mimosas  d'or  et  les  palmes, 

Loin  du  tour  et  du  four  paternels,  loin  des  calmes 

Tâches  qui  font  reluire  et  rire  le  foyer. 

Elle  n'entrevoit  pas  davantage  ondoyer 

Dans  sa  mémoire  un  bois  de  laurier  près  des  bords 

De  l'île  qu'autrefois,  toute  petite  encore, 

Elle  quitta  pour  traverser  les  flots  qui  chantent. 

Elle  ne  rêve  pas  à  la  vieille  servante 

Qui  porte  à  son  collier  d'étranges  bestioles 

Vêtues  d'émail  et  dont  les  traînantes  paroles 

Sont  des  contes  recueillis  sur  les  boues  molles 

Du  fleuve  nourricier  qui  la  berça  enfant. 


Mais  la  vierge,  parmi  la  nuit  guetteuse,  étend 

Son  âme  vers  les  monts  d'où  bondit  la  colline 

Et  en  esprit,  en  volonté,  elle  chemine 

Par  delà  ces  géants  rigides  et  glacés 

Qui  murent  des  pays  dont  la  seule  pensée 

Est  hivernale  et  ténébreuse,  et  fait  pencher 

L'âme  vers  les  marais  du  souterrain  nocher. 

Elle  y  songe  pourtant  ;  car  un  jour,  au  marché, 

Des  vendeurs  de  peaux  d'ours,  de  cailloux  verts  et  d'ambre, 

Massifs,  vêtus  de  poils  conquis  parmi  les  an'res, 


22 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


L'œil  aigu  et  les  bras  cerclés  d'or  et  de  cuivre, 
L'ont  frôlée  et  lui  ont  fait  signe  de  les  suivre, 
En  souriant  et  décelant  des  dents  pointues. 
Là-bas,  par  où  les  monts  s'écartent  et  se  livrent 


Elle  a  passé  ;  mais  le  souvenir  s'évertue 
A  demeurer,  et  la  vaste  nuit  des  l)arbares 
Plane  en  son  cœur  autrefois  sagacc  et  l'égaré 
Loin  des  voies  qu'ont  suivies  ses  aïeules  lointaines 
Dans  leur  cité  de  marbre  égayée  de  fontaines 
Qui  semjjlaient  un  essaim  de  joueuses  de  flûtes. 


O  Vigilante,  va,  n'écoute  plus  la  chute 

Non  rythmée  des  ruisseaux  qui  tombent  du  mystère. 

Va  dormir,  ton  devoir  est  certain  et  la  terre 

Qui  t'a  reçue  veut  tes  ofl"randes  et  les  soins 

El  ton  labeur  discret  et  ta  grâce  qui  joint 

Des  vertus  que  l'un  trouve  aux  herbes  et  aux  nymphes  ; 

N'écoule  plus,  au  fond  de  ton  àme,  ces  plaintes, 

Ces  soupirs  d'un  hiver  qui  gèle  en  son  étreinte 

Les  forêts  étendues  sous  le  Signe  de  l'Ourse. 

Mais  laisse  aux  Lumineux  dont  la  nocturne  course 

Déjà  s'incline  ù  l'Occident,  laisse  à  ces  dieux 

La  vision  des  êtres  fauves  et  des  lieux 


23 


René  Salomé 


Hérissés  dont  les  monts  te  dérobent  la  brume. 


Ils  voient,  ces  dieux,  tout  ce  qu'a  tissé  la  fortune, 
Et  ne  frémissent  pas  et  suivent  leur  chemin 
D'un  pas  égal.  Mais  toi,  ô  fille  des  humains, 
Crains  le  rêve  et  la  nuit  et  les  désirs  qui  volent 
Au  delà  du  circuit  tracé  par  les  paroles 
Du  sage  et  par  les  circonstances  familières. 


Dors  ce  soir  et  demain  suis  la  voie  coutumière. 

Ainsi  tu  orneras,  enfant,  comme  un  beau  lierre 

Orne  le  chêne  où  ses  doigts  se  sont  incrustés. 

Ta  maison  et  le  temple  et  la  noble  cité 

Inclinée  vers  le  gouflFre  bleu  qui  la  reflète 

Et  la  fontaine  et  la  colline  aux  lai-ges  hanches, 

Et,  fileuse,  tu  fileras  des  heures  blanches. 

Et  tu  seras  la  joie  de  l'artisan,  la  fête 

Éternelle  en  son  àme  éprise  de  beauté, 

Car  plein  de  ton  image  glissante,  hanté 

Des  mouvements  divins  que  ton  labeur  accuse, 

Plus  fier,  il  pétrira  le  sol  au  gré  des  Muses. 


La  bibliothèque  a  deux  fenêtres 


LA  l)il)liolhè(iue  a  deux  fenêtres  qui  s'ouvrent, 
L'une  au  gazon  borde  de  tilleuls  cliucliolants, 
L'autre  sur  le  rond-point  do  lilas  aux  voix  douces 
Qui  les  étés  bourdonne  en  ruche,  et  qui  s'étend 
Jusqu'au  mur  où  le  poulailler  caquette  et  glousse. 


Dans  la  bibliothcquo  il  l'ait  moite  et  tranquille, 

25  pins  pris.  —  a 


René  Salomé 


Il  y  règne  une  odeur  de  cuir,  d'encre  de  Chine, 

De  vieux  bois  que  jadis  on  nommait  bois  des  Iles 

Et  aussi  le  parfum  des  livres  qui  somnolent 

Et  dont  la  plupart  sont  de  très  doctes  [jersonnes 

Qui  ont  instruit  beaucoup  d'enfants  qui  sont  des  hommes 

Ou  des  vieillards  ou  des  ombres  des  jours  passés. 


Le  petit  êlre  obscur  et  flou  dont  les  pensées 
Ressemblent  aux  buées  qu'on  voit  sous  les  ramiu-es 
Se  faire  et  se  défaire  aux  jeux  du  crépuscule. 
Est  là  souvent  juché  sur  un  haut  tabouret 
D'architecte  et  s'occupe  à  d'âpres  écritures 
Qui  se  mêlent  et  se  hérissent  en  forêts. 


Les  livres  n'ont  pour  lui  pitié  ni  indulgence 

El  semblent  un  conseil  de  vieux  maîtres  grognons, 

Férus  d'orthodoxies,  de  discij)lines  rances. 

Ils  s'indignent  des  doigts  saccadés  et  lîrouillons, 

Des  petits  doigts  sans  méthode  et  sans  assurance, 

Car  ce  sont  livres  d'assurance  et  de  méthode. 

Leurs  raisonnements  sont  de  bons  raisonnements: 

Leurs  jugements  sont  des  lois  et  des  vérités 

Et  ils  n'ont  de  penchant  que  pour  l'autorité, 

Le  mol  ullirmatif  et  le  gouvernement; 

Surtout  ceux-là  qui  recherchent  et  qui  expliquent 

Les  liens  du  physique  et  du  psychologique 

(Car  tout  dans  leur  esprit  s'enchaîne  avec  rigueur). 


26 


PLUS   PRES   DES    CHOSES 


Mais  l'enfant  persévère  en  sa  damnable  erreur 

Et  n'entend  point  leurs  critiques  et  leurs  murmures. 

Ses  lettres  et  ses  mots  ne  font  ni  rues,  ni  murs, 

Ni  angles  droits,  ni  cercles  aux  nobles  coulés, 

Ni  chemins  ondulés,  mesurés,  calculés 

Où  l'on  cheminerait  en  pensant  aux  atomes 

De  Démocrite,  aux  ifs  qui  figurent  des  cônes 

En  des  jardins  purgés  de  rêve  et  de  mystère, 

Et  aux  façons  de  se  représenter  l'éther 

Par  des  schémas  qui  nous  sont  venus  d'Angleterre 

Et  qui  sont  des  engins  de  sport  ou  des  machines. 


L'enfant,  loin  du  courroux  qui  mijote  en  sourdine, 
S'extasie  au  fouillis  noir  de  son  écriture 
Et  il  y  voit  tout  ce  qu'il  sait  de  la  nature, 
Tout  ce  qui  tous  les  jours  le  hante  et  le  caresse 
Et  fait  monter  en  lui  des  joies  et  des  détresses 
Et  se  condense  et  s'évapore  en  un  moment. 
11  y  voit  les  fourrés  au  sein  du  bois  dormant 
Avec  des  troncs  moussus  qui  sortent  des  arbustes 
Et  des  licornes  ou  des  guivres  qui  s'embusquent 
Derrière  un  chêne  aux  longs  bras  de  moine  eu  prière, 
Et  des  charbonniers  à  l'ouvrage,  et  des  clairières 
Où  des  marais  Ir  "leux  sont  frôlés  par  les  branches 
Des  châtaigniers  qui  vers  l'eau  en  velours  se  pcnclient 
l'our  surprendre  cl  loucher  ce  qu'on  y  fait  d'élrange; 


a; 


René  Salomé 


Il  y  voit  les  brouillards  d'automne  sur  les  chaumes 

Avec  les  feux  de  la  Saint-Jean  fumant  au  ras 

Des  coteaux  ;  il  y  voit  des  rangées  de  fantômes 

Qui  sont  les  cyprès  qu'on  entend  parler  tout  bas 

A  la  nuit  quand  on  craint  de  s'éloigner  des  lampes, 

Et  aussi  des  osiers,  des  genêts,  d'autres  plantes 

Qu'il  imagine  en  les  pays  où  sont  les  nègres 

Et  qui  ressemblent  à  des  gens  qu'il  croit  connaître, 

Et  les  avoines  dont  les  jeux  parmi  la  brise 

Font  des  rumeuïs  de  taffetas  et  scandalisent 

De  vieux  pommiers  catarrheux  et  rhumatisants, 

Et  des  cigognes  sous  des  cheminées  qui  fument. 

Et  des  défilés  de  géants  ou  d'éléphants 

Et  les  grognards  de  Napoléon  dans  la  brume 

Et  tout  cela  surgit  en  frise  ou  en  fumées, 

En  ébats  de  fillette  espiègle  ou  amusée 

Par  un  reflet  qui  danse,  en  figures  de  rêves 

Qui  %-inrent,  on  ne  sait  comment,  car  la  fenêtre 

Est  close  et  elles  n'ont  pas  entr"ouvert  la  porte; 

Ou  bien  en  tourbillons  gémissants  de  feuilles  mortes 

Qui  nous  surprennent  au  carrefour  des  allées  ; 

Et  tout  cela  surgit  et  disparaît  sans  cause 

Dans  les  yeux  papillotants  et  ensorcelés 

De  l'écolier  qui  est  chose  parmi  les  choses. 

El  c'est  pourquoi  les  vieux  livres  sont  irrités, 
Eux  pour  qui  rien  n'est  bon  que  la  rigidité 


28 


PLUS   PRES   DES    CHOSES 


Des  jugements  bien  établis  et  les  idées 

Géométriquement  unies  et  accoi'dées 

A  la  façon  des  ornements  de  la  pendule. 

Et  chacun  d'eux  pronostiquant  dans  sa  cellule, 

Emet  l'avis  que  cet  enfant  tournera  mal 

Et  qu'il  ne  verra  rien  sous  un  angle  normal 

A  l'opposé  de  son  grand  père  et  de  son  oncle 

Ou  de  son  petit  cousin  qui  montre  des  ongles 

Si  bien  tenus,  ne  salit  point  ses  tabliers 

Et  dont  l'écriture  est  toute  en  menus  piliers 

Bien  verticaux  qui  çà  et  là  portent  des  voûtes 

Et  des  cônes  aigus  que  les  vieux  livres  goûtent. 

Car  ils  y  voient  des  entrelacs  de  théorèmes 


C'est  pourquoi  leur  indignation  se  démène 

Entre  tant  de  feuillets  où  les  méthodes  sûres 

Se  couvrent  lentement  de  Unes  moisissures. 

Mais  ce  courroux  lointain  ne  trouble  pas  l'enfant 

Si  occupé  à  se  mêler  aux  mouvements 

Des  êtres  dont  il  a  peuplé  son  écriture. 

Et  du  dehors  voici  qu'avec  un  long  murmure 

Et  des  parfums,  les  arbres  et  les  arbrisseaux 

S'allongent  et  font  un  grand  voyage  et  pénètrent 

Discrètement,  comme  un  zéphyr,  par  la  fenêtre 

De  la  bibliothèque  et  viennent  au  bureau 

Et  là,  feuillus,  chargés  de  fleurs,  grouillants  d'oiseaux, 

Se  penclicut  au  caliicr  où  l'enfant  fait  colore 

Ce  noirâtre  univers  dont  la  faune  cl  la  lli»re 


'■i',}  pins  pn 


René  Snlomé 


Semblent  les  échappés  de  quelque  préhistoire. 
Et  tous  regardent  au  cahier  comme  au  miroir 
Magique  où  ils  verront  leurs  troubles  origines. 
Le  jardin  tout  entier  les  suit;  la  vie  chemine 
Vers  l'écriture  aux  secrets  profonds  :  les  glycines, 
Les  marronniers,  les  cactus  du  gazon,  le  lierre 
Grimpeur  de  jieupliers,  les  vives  ouvrières 
De  la  ruche,  au  petit  corps  tout  déchiqueté, 
Et  les  bourdons,  carillonneurs  du  ciel  d'été, 
Puis  les  grands  papillons  au  vol  mou  et  liquide. 
Et  beaucoup  d'autres  animaux,  d'àme  timide, 
Mais  que  les  pèlerins  fleuris  et  chantants  guident 
Vers  la  bibliothèque  où  jamais  rien  de  tel 
N'arriva  de  mémoire  humaine,  et  où  les  livres 
Croient  qu'à  force  de  poésie  le  monde  est  i\Te 
Et  ne  suit  plus  les  lois  que  la  raison  révèle 
Et  qui  dans  maints  doctes  recueils  sont  imprimées 


Voici  des  chats  des  murs  voisins  qui  de  leur  nez 

Pointu  viennent  flairer  la  vaste  forêt  d'encre 

Où  des  iiroies  font  des  bruissements  parmi  les  antres 

Feuillus  ou  souterrains  ;  voici  des  sauterelles, 

Un  merle,  un  écureuil  et  le  fouillis  des  ailes 

Des  pies  et  des  corbeaux,  balancées  en  cadence. 

Et  des  pigeons  dont  l'un  fait  songer  à  Constance, 

La  femme  de  Pierrot,  notre  garde-champêtre  ; 

Et  sous  le  bercement  des  trembles  et  des  hêtres, 

Voici  venir  un  cerf  escorté  de  trois  biches; 


3o 


PLUS   PRES    DES    CHOSES 


Et  voici  tout  le  long  des  cliaumes  et  des  friches 
Et  tout  le  long  des  haies  noires  des  chemins  creux, 
S'approcher  de  vieux  paysans  qui  sont  noueux, 
Ridés,  parcheminés,  vêtus  de -rude  écorce, 
A  demi  confondus  avec  les  noyers  torses 
Qui  marchent  avec  eux  vers  l'étrange  écriture. 
Et  tout  ce  que  l'enfant  connaît  de  la  nature 
Vient  consulter  l'histoire  et  s'examiner  là, 

Tout jusqu'au  liguier  du  coin  du  mur  qui  parla 

Souvent  dans  un  langage  obscur  et  que  les  li\Tes, 

Malgré  leur  savoir  singulier  ont  peine  à  suivre  ; 

Tout,  jusqu'aux  pampres  noirs  des  tertres  ondulés 

Qu'on  voit  à  l'horizon  et  qui  se  sont  mêlés 

Pour  ce  pèlerinage  au  lierre,  à  l'orme,  au  chêne  ; 

Et  leurs  bras,  en  souplesse  et  en  vigueur,  enchaînent 

Et  couvrent  d'un  feuillage  obscur  et  frémissant 

Et  grimaçant  et  pleins  de  rumeurs  et  d'accents 

Les  livres  obligés  à  garder  le  silence 

Sous  l'envahissement  des  choses  en  démence  


Et  les  livres  s'en  vont et  ils  n'existent  plus 

Ds  se  sont  dans  le  noir  confondus  et  perdus  

Car  la  bibliothèque  est  un  monde  où  le  flux 

Et  le  reflux  des  multitudes  végétales 

Et  des  bêtes  se  répandent  en  Bacchanales 

Et  en  forme  de  houle  et  en  courses  sous  bois 

Et  en  chants  de  pipeaux,  de  cor  et  de  hautbois 

Et  en  lumière  ou  en  frissons  de  chairs  dorées 


3i 


René  Salonié 


Et  en  beaux  déploiements  de  cheveux  décorés 

De  fruits  A'ermeils,  de  baies  noirâtres,  de  châtaignes. 

Et  tout  cela  ondoie  sans  que  l'écolier  craigne 

De  se  voir  submergé  parmi  ces  flots  vivants 

De  nature  imprégnée  de  parfums  et  d'arômes, 

Et  où  dans  la  feuillée  que  hante  un  léger  vent 

Pointent  ici  et  là  les  oreilles  d'un  Faune.  _ 


Ce  parchemin  bruni  et  ridé 


CE  parclierain  Ijruni  el  ride  qu'une  main 
De  moine  germanique  aviva  de  carmin 
Pâle  à  présent,  el  recouvrit  de  caractères 
Arrondis  qui  ont  pris  une  teinte  de  fer 

Comme  un  feuillage  d'<^)ctobre  ce  pai'chemin 

Où  cîiuchotcnl  les  voix  des  ïambes  romains 
Dont  le  pieux  copiste  ignora  les  mesures, 
'J'andis  (pic  j'en  scrutais  la  pesante  écriture- 
Un  soir,  il  m'a  parlé  doucement  de  la  nonne 


33 


René  Salomé 


Lointaine  qui,  au  fond  d'une  abbaye  saxonne, 
Le  déroulait  et  annotait  dans  sa  cellule. 
Et  la  voici,  devant  ma  pensée  incrédule 
Et  déshabituée  de  suivre  les  fantômes  ; 
La  voici  lisant,  non  l'Écriture  ou  les  Psaumes, 
Mais  des  fables  qui  font  converser  en  cadence 
Les  animaux  ou  des  comédies  de  Térence 
L'Africain,  poète  au  langage  caressant. 
Elle  murmure  et  met  le  poids  de  son  accent 
Farouche  au  tintement  des  syllabes  latines. 

Toute  blanche  en  sa  tunique  foui'rée  d'hermine, 
Une  coiffe  de  lin  attachée  sur  le  seigle 
De  ses  cheveux,  massive,  avec  un  œil  espiègle, 
De  fortes  joues  et  un  gros  nez  d'évêque  en  pierre, 
Elle  écoute  bruire  ainsi  qu'une  prière 
Bourdonnante  sous  des  cintres  et  des  voussures, 
Les  voix  des  temps  païens  sortant  de  l'Ecriture 

Fleurie  où  son  regard  amoureusement  trempe 

Et  la  jaseuse  et  molle  clarté  de  sa  lampe 
De  cuivre,  ciselée  en  manière  d'oiseau 
Par  un  ciseleur  byzantin  dont  le  ciseau 


Pour  les  coulées  d'émail  creusa  mainte  nervure, 
La  clarté  s'épanche  et  ondoie  en  chevelure 
D'ambre  doré  qui  fait  se  dissoudre  les  murs  ; 
La  clarté  monte  en  jets  diffus  de  houblonnière. 
Et  sur  le  chapiteau  d'un  pilier  nain  le  liei're 
Et  la  vigne  parmi  les  fuseaux  de  lumière 


34 


PLUS    PRES    DES   CHOSES 


Tendent  leurs  bras  chargés  de  feuilles  et  de  grappes 

Qui  chuchotent  bizarrement  et  d'où  s'échappent 

Les  souffles  végétaux  des  champs  —  Et  la  cellule 

S'emplit  d'air  libre,  et  des  murmures  y  circulent 

Qui  sont  les  litanies  des  bêtes  et  des  plantes. 

O  docte  nonne,  crains  le  parchemin  qui  tente 

L'eiTort  de  ta  pensée  quêteuse  et  inquiète. 

Pour  ton  salut,  mieux  vaut  répéter  aux  fillettes 

Des  vassaux,  troupeau  roux  que  gouverne  ta  voix, 

La  vie  des  hommes  saints  d'hier  et  d'autrefois 

Avec  les  oraisons  que  chacun  d'eux  préfère  ; 

Mieux  vaut  au  bois  cueillir  les  simples  de  la  terre 

Dont  tu  sais  composer  des  breuvages  calmants  ; 

Mieux  vaut  dans  la  chapelle  égrener  lentement 

Vers  le  soir  ou  quand  l'aube  enlumine  les  voûtes 

Les  mélopées  qui  sont  des  chansons  pour  lu  route 

Que  font  les  âmes,  pèlerins  allant  au  ciel  ; 

Mieux  vaut  baigner  ton  cœur  dedans  l'huile  et  le  miel 

Des  méditations  que  t'envoie  Notre  Dame 

Et  qui,  fins  ruisselets,  humectent  les  arcanes 

De  ta  pensée  fleurie  comme  les  parchemins. 

Fuis  les  charmes  nouveaux  du  poète  romain, 

O  fille  de  barbare  au  nom  rude  cl  qui  sonne 

Du  son  des  flols  heurtés  sur  les  dunes  frisonnes    


Les  saints  moines  ont  baptisé,  absout,  bénit 
Les  mers  crayeuses,  les  étangs,  les  forêts,  nids 


35 


René  Salomé 


De  dieux  glauques  et  verts  qui  rampent  et  qui  grimpent, 

Les  cavernes  hantées  de  nains  riches  en  feintes 

Et  en  métiers,  les  idoles  taillées  dans  l'orme, 

Les  ruisseaux,  gais  harpeurs  que  suivent  les  licornes. 

Les  géants  vêtus  d'ours  et  de  loups,  les  clairières 

D'en  haut  que  chevauchaient  de  fumantes  guerrières, 

Et  les  oiseaux  qui  savaient  parler,  et  le  seuil 

Des  huttes.  Et  voici  que  la  pierre  et  les  feuilles 

Et  les  eaux  et  le  sol  nourri  d'ossements  rudes, 

Voici  que  tout  s'est  rcA'êtu  de  quiétude 

Et  s'est  uni  dans  le  murmxu'e  des  prières. 


Mais  la  -vàerge  saxonne  écarte  ses  paupières 

Lourdes  sur  ses  gros  yeux  d'enfant  rieuse  et  forte  ; 

Et  elle  accueille  les  rumeurs  que  lui  apportent 

Les  signes  fermement  ouvrés  sur  la  peau  d'àne. 

Et  son  âme  se  sent  frôlée  par  d'autres  âmes 

Qui  lui  semblent  délicates  et  balsamiques  ; 

Les  pierres  du  caveau  s'allongent  et  s'expliquent 

En  jardins  où  la  vigne  embrasse  les  ormeaux 

Et  où  des  pâtres  nus  jouant  du  chalumeau 

Font  danser  des  garçons  velus  aux  chevelures 

Mêlées  de  ceiîs  tordus,  de  lauriers  et  de  mûres 

Dont  le  sang  noir  s'égoutte  au  duvet  de  leurs  joues; 

Et  non  loin,  des  mers  bleues  roucoulent,  que  des  proues 

De  cèdre  et  des  dauphins  et  des  juments  piaffantes 

El  des  lilles  vêtues  de  coquillages  fendent 


36 


PLUS    PRES   DES    CHOSES 


Agilement  parmi  les  rires  et  les  rides 

Entrebâillés  sur  l'eau  Et  sur  le  plan  liquide 

Se  mire  une  cité  blanche  qui  est  sans  doute 
Rome  la  Grande  avec  ses  foires  et  ses  joutes 
Et  ses  donjons  carrés  où  les  païens  écoutent 
Des  joueuses  de  harpe  et  des  gnomes  subtils; 
Et  les  petites  rues  entrecroisent  leurs  lils 
D'araignées  à  travers  la  masse  des  repaires 
Où  des  dames,  volées  du  château  de  leur  père 
Et  vendues  par  des  pirates,  sont  les  esclaves 
Du  rullen  griffu  et  morose  qui  brave 
La  loi  du  Christ  étant  fidèle  de  Mahoni. 


La  petite  cellule  est  pleine  de  voix  d'hommes, 

De  bêtes,  d'arbrisseaux,  d'ondes  frôlées  de  rames, 

De  temples,  de  marchés  que  parcourent  des  femmes, 

De  vergers  où  tressant  des  couronnes  de  roses 

S'amusent  des  enfants  charnus.  Le  flux  des  choses 

Et  des  êtres  païens  se  déverse  et  arrose 

De  clair  malin  In  pensée  fleurie  de  la  nonne  — 


Et  le  manuscrit  d'où  ces  ajiparus  rayonuenl, 
Le  manuscrit  gonflé,  j)alpilaiil,  divisé, 
S'épar[iil!t;  en  essaim  de  colond)es,  rosées 


37  t'Iiis  prr.i.  —  3 


René  Salomé 


D  aurore,  qui  vont  indolemment  se  poser 
Sur  les  rameaux  jaillis  de  la  terre  du  rêve 


El  la  liseuse  sent  des  bras  qui  la  soulèvent! 


Fille  entrevue... 


FILLE  entrevue  sur  des  ieuillets  de  parchemin 
Remplis  de  votre  apport  et  de  vos  iioirs  futurs, 
Articulés  en  mots  d'ancienne  procédure 
Ht  noircis  d'un  grimoire  touffu,  par  la  main 
De  certain  clerc  presse  d'aller  joindre  sa  mie, 
Vous  n'étiez  pas  si  bien  dissoute  et  endormie 
Dans  ces  dossiers  fleurant  la  vieille  encre  et  la  poudre, 
Car  vous  ne  cessez  plus,  ô  iointjiine,  d'en  sourdre 
V.n  eau  IVaîche  ou  en  l)ourgconiuMncnt  d'énieraude  


39 


René  Saloiné 


Et  voire  image  autour  de  moi  s'installe,  et  rôde 
A  pas  discrets  de  souris  et  de  Carmélite. 


\ 


Vous  vous  rendez  très  familière,  et  si  vous  dites 
Peu  de  chose,  et  ce  peu  équivalant  à  rien, 
Néanmoins  je  vous  vois  et  je  vous  connais  bien, 
Demoiselle  Javotte,  ô  petite  bourgeoise 
Aux  yeux  baissés,  qui  ne  rêviez  malice  ou  noise 
Et  que  sa  mère  avait  nourrie  aux  bons  propos. 
Car  vous  saviez  bien  coudre  et  surveiller  le  pot 
Dans  la  cuisine  aux  parfums  d'herbes  et  d'épices, 
Composer  doctement  des  pâtes  de  réglisse 
Et  des  onguents,  de  la  vulnéraire  ou  des  baumes, 
Et  vous  aviez  jadis  épelé  vos  Sept  Psaumes 
Ou  la  Civilité  pour  y  apprendre  à  vivre 
Et  à  prier  ;  vous  ignoriez  tout  autre  livre, 
Même  la  Belle  Masciielonne  ou  Méliisine 


Vous  entendiez  parfois,  dans  les  maisons  voisines, 
Quelques  voix  fredonner  un  vieil  air  de  Paris 
Ou  un  Noël,  parfois  moduler  un  théorJje 
Ou  les  commères  se  gausser  de  leurs  maris 
Dans  un  caquet  menu  de  poules  en  discorde  


Mais  le  caquet,  les  airs  de  luth  ou  les  chansons 
Ne  vous  causaient  humeurs  ni  vapeurs  ni  frissons. 


40 


PLUS   PRES    DES    CHOSES 


Je  crois  aller  chez  vous,  Javotte,  sans  laçons, 
En  voisin,  sans  larfuais  pour  m'annoncer,  un  soir 
De  Mai.  Votre  logis  frùle  d'un  pignon  noir 
Le  ciel  tissé  de  lils  d'argent  et  de  soies  mauves. 
Votre  vieux  chat  me  voit  m'approclier  et  s'ensauve 
Dans  l'escalier  qui  tourne  en  manière  de  vis. 
Avant  d'entrer,  je  jette  un  coup  d'œil  au  narcisse, 
Au  basilic  fleurant  la  tisane,  aux  jacinthes 
Qu'on  aperçoit  à  votre  fenêtre  et  qui  pointent 
Hors  de  l'étain  gravé  d'armes  et  de  devises. 


Va  vous  êtes  là-haut  taillant  une  chemise 

Avec  vos  grands  ciseaux  que  jadis  quelque  fée 

Porta,  pour  éclaircir,  avant  de  les  coiffer. 

Les  cheveux  des  forets,  des  jardins  et  des  parcs  . 

Et  qui  en  gémissant  se  ferment  et  s'écartent. 

Et  vous  êtes  là-haut  dans  la  salle  eu  pénombre 

Où  musent  des  rayons  attardés  à  rencontre 

Des  faïences,  du  chènc  et  des  ferronneries. 

Indifférente  et  close  aux  rumeurs  de  Paris 

Qui  tinte  et  carillonne  cl  sillle  et  ronfle  cl  grince. 


Votre  àmc  est  comme  un  mail  dans  un  bourg  de  province, 
Un  mail  planté  d'ormeaux  où  s'éloulVe  la  brise. 


Kl  vous  éli's  lii-li.'iul  laillaiil  une  clu-iiiisc 


4ï 


René  Salomé 


Dans  la  toile  de  Flandre  au  coin  du  feu  tissée 

Et  qu'à  la  foire  on  vous  a  vendue  l'an  passé, 

A  Saint-Denis,  devant  que  d'aller,  ô  Javotte, 

Vous  adjoindre  au  troupeau  marmonnant  des  dévotes 

Qui  venaient  de  complimenter  Monsieur  le  Saint. 

Et  ce  clair  souvenir  dedans  votre  âme  est  peint 

De  la  couleui'  des  vitraux  de  votre  paroisse. 


J'entre.  Il  n'y  a  ni  gaîté  folle,  ni  angoisse. 

Ni  surprise  parmi  le  gîte  où  vous  ouvrez 

Les  bons  ouvrages  de  la  reine  Berthe,  au  gré 

De  votre  mère,  énorme  dame  en  coiffe  et  guimpe, 

Dont  tout  le  long  du  jour  vous  entendez  les  plaintes 

Et  les  sermons  contre  le  luxe  d'à  présent 

Mais  n'avez-vous  pas  d'autres  soins?  En  artisans 
Pressés,  vos  doigts  par  le  tissu  vont  et  furettent, 
Pendant  que  la  maman  grommelante  feuillette 
Sa  Fleurs  des  Saints  ou  bien  son  livre  de  recettes 
Commencé  par  sa  mère  au  temps  du  Roi  Henri. 


J'entre,  ù  Javotte,  et  votre  bouche  me  sourit, 
Mais  gravement  vous  m'avez  fait  la  révérence, 
Et  votre  père  a  décoché  quelque  sentence 
Tirée  d'Horace  où  de  loisir  il  se  complaît  ; 
Car  votre  père  est  avocat  au  Chàtelet 
Et  cite  les  auteurs  d'Italie  ou  des  Gaules 
Fort  proprement,  quand  il  a  griffonné  ses  rôles 


42 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Ou  dupé  en  matois  quelque  maigre  plaideuse. 


On  bavarde.  On  m'apprend  que  vous  serez  quêteuse 

A  la  Saint-Jean,  et  vêtue  d'un  damas  genêt, 

En  l'église  Saint  Nicolas  du  Chardonnet, 

Et  que  je  suis  requis  de  n'être  point  un  ladre. 


On  rit.  Je  vous  contemple,  ù  ma  mie,  dans  le  cadre 
Que  vous  l'ont  les  étains,  les  émaux  de  Limoges, 
Les  pampres  scidptcs  et  les  cuivres  de  l'horloge 
Dont  le  lourd  balancier  cadence  votre  vie. 
Telle  est  votre  beauté  qu'il  me  vient  une  envie 
De  vous  dire  tout  bas  les  Stances  à  Sylvie 

Ou  le  dernier  sonnet  goûté  chez  Arthcnice  

Mais  vous  pourriez,  étant  innocente  et  novice 
Eu  bel  esprit  me  regarder  comme  un  benêt. 


J'irai  donc  à  Saint  Nicolas  du  Chanlonnet, 
A  la  Saint-Jean,  vous  ayant  prêté  mon  laquais 
Pour  vous  servir  île  page,  et  tous  vos  afllquets 
Seriml  choisis  par  moi  chez  les  bonnes  faiseuses, 
l'our  la  premier*^  l'ois  vous  semblercz  heureuse 


^i 


René  Salomé 


De  me  voir,  et  je  vous  conduirai  pai"  la  main, 

1 


Fille  entrevue  sur  des  feuillets  de  parchemin 


Le  vieux  porle-carle  en  crocodile 


LE  vieux  porle-carlc  en  crocodile  gila 
Bien  des  années  parmi  l'ombre  du  secrétaire  ; 
Il  somnolait  dans  l'inertie  cl  le  mystère 
Comme  au  sein  d'une  Administration  d'Ktal. 


Son  cas  est  vraiment  si  moderne  et  si  l)anal  ! 


N'envions  point  sa  vie  ilormante  de  canal, 


45 


/tins  [iri's.  —  3. 


René  Salomé 


N'envions  point  le  crocodile  bureaucrate, 
Car  son  histoire  sans  événements  ni  dates, 
Son  histoire  sans  dieux,  ni  héros,  ni  martyrs, 
Sans  larmes  ni  sanglots,  sans  rire  ni  sourire, 
Sans  révolutions,  sans  hasai'ds,  sans  idées, 
Va  d'un  pas  traînant  de  Rossinante  guidée 
Par  la  main  d'un  Sancho  goutteux  et  maniaque. 


Le  porte-carte  en  crocodile  s'enfle  et  craque 
De  documents  qui  lui  tiennent  lieu  de  pensées. 
J'y  vois  que  j'ai  toujours  dans  un  brumeux  passé 
Payé  mes  contribvitions  aux  gens  du  lise  ; 
Et  j'y  vois,  ornées  de  Libertés  dans  un  disque, 
Les  quittances  momiliées  des  premiers  termes  ; 
J'y  vois  que  de  tout  temps  je  fus  rigide  et  ferme 
En  mon  propos  de  régler  à  point  mes  factures  ; 
Et  voici  pour  ceux  qui  dans  un  vague  futur 
Eplucheront  cette  Troisième  République 
(Et  ce  sera  suivant  des  Méthodes  critiques 
Qui  videront  tout  le  contenu  du  réel) 
L'adresse  d'un  député  ministériel, 
Les  prénoms  d'un  évoque  aujourd'hui  cardinal. 
Un  trio  de  prescriptions  médicinales. 

Puis  la  carte  (sur  bristol  fin)  d'un  pédicure 

Et  l'avenir  qui  germe  chez  nous  aura  cure 
Des  confidences  de  ce  précieux  paquet. 


46 


PLUS    PRES   DES   CHOSES 


O  porte-carte  en  peau  rugueuse,  tu  craquais 

Autrefois  de  métaphysique  et  d'aveux 

D'amour  et  de  grands  vers  tirés  par  les  cheveux 

Et  de  projets  de  tragédies  et  de  romans 

Et  de  billets  sertis  de  feuillus  ornements 

Où  roucoulaient  des  colombes  sentimentales 

Tu  étais  un  boudoir  qmi  rit,  un  hôpital 

De  sentences  tirées  (plus  ou  moins)  de  l'Éthique, 

Un  cloître  que  hantait  le  péché  romantique. 

Une  ofïicinc,  une  académie,  un  musée, 

Presque  une  àme,  et  fouiller  tes  flancs,  c'était  causer 

Avec  des  gens,  des  faits,  des  choses,  des  fantômes, 

Avec  toute  la  vie,  c'était  flairer  l'arôme 

Des  hasards  trouvés  et  euoillis  le  long  des  Jours, 

C'était  se  ressaisir  parfois  d.ins  l'instant  court 

Et  fugace  où  l'invention  joyeuse  éclate 

Et  te  voici  fonctionnaire  et  bureaucrate. 
Parmi  la  nuit  et  la  poussière  qui  te  cernent  ! 

Ton  cas  est  vraiment  si  banal  —  et  si  moderne 


Tu  piquais  dans  la  soie 


Tu  piquais  dans  lu  soie  des  épingles  ténues  ; 
L'Automne  aux  alentours  et  sur  les  avenues 
De  notre  àme  estompait  des  formes  surannées. 


Tu  m'as  dit  :  «  Au  lin  l'ond  de  mes  primes  années, 
Lors([u'enfaut  j'habitais  un  vieux  logis  bien  sage 
Et  que  par  les  casiers  des  boîtes  à  ouvrag:es 


48 


PLUS    PRES    DI':S    CHOSES 


Mes  doigts  faiseurs  de  désarroi  se  promenaienl 

Palpant  les  souples  ccheveaux,  le  cordonnet, 

Le  ruban,  les  boutons  d'os  et  de  porcelaine, 

Les  dés,  les  grands  ciseaux  criards,  les  bas  de  laine 

Qu'on  tricotait  au  coin  du  feu  en  devisant, 

J'ai  trouvé  ce  qu'on  ne  trouve  plus  à  présent, 

Des  épingles  à  double  tète,  au  corps  trapu, 

A  la  pointe  inllexjblemenl  droite,  et  j'ai  pu 

Dialoguer  avec  elles  dans  leur  langage. 

Car  muettes  aux  vieux,  ces  épingles  ménagent 

Aux  petits  des  leçons  charmantes  et  des  contes 

Si  les  menottes  aventurières  se  domptent 

Et  s'abstiennent  de  loucher  au  bel  acier  mat  


Elles  avaient  ces  épingles  de  vieille  date 
Uni  sur  de  tendres  cœurs  nourris  de  fadaises 
Les  coins  des  légers  fichus  de  toile  irlandaise 
El  dans  les  falbalas  qui  déferlent  en  mousse 
Elles  s'étaient  au  gré  de  l'index  ou  du  pouce 
Glissé  pour  maintenir  le  rêve  des  écharpes. 
Aux  assemblées  pourvues  de  joueuses  de  harpes 
Et  de  sensibles  fredonneuses  de  romances... 


Ah!  ces  épingles,  je  revois  leur  front  (jui  pense 
Et  connaît;  je  revois  leur  taille  ronde  et  forte! 
Pour  moi  chacune  était  faite  cl  marquée  de  sorte 
Qu'elle  était  une  vraie  personne,  différente 


49 


René  Salomé 


En  traits,  mœurs  et  ^ûts  de  Mesdames  ses  parentes 
Ou  compagnes  logées  dans  le  même  réduit. 
Chacune  à  sa  façon  trompait  les  jours  d'ennui 
Au  songe  du  passé  plein  de  mythes  berceurs, 
Alors  qu'il  n'est  en  vous,  épingles  d'aujourd'hui, 
Anonymes  et  falotes  petites  sœurs. 
Nulle  àme  jîour  garder  quelque  trace  des  heures 
Dont  le  cheminement  d'aveugles  vous  traverse  —.^— 


Ta  voix  chantait  ainsi,  pendant  que  les  averses 
Jetaient  de  petits  grains  pointus  contre  nos  vitres 
Et  que  tes  doigts,  clercs  ingénieux  qui  déchiffrent 
Le  grimoire  des  soies  plissées  où  ils  cheminent, 
Fixaient  les  petites  épingles  anonymes. 


L'outillage  menu 


L'ouTiLLAOE  menu  de  la  vie  que  l'on  mène 
Chaque  jour  au  foyer  haute  d'ombres  humaines, 
De  traditions  et  de  vajîucs  souvenances, 
r/outillage  quotidien  ilonl  tu  ne  |)enses 
Ni  bien  ni  mal,  dont  on  ne  pense  rien  ou  guère,. 
Parce  que  ce  seraient  des  pensées  lerre-à-lerre. 
L'outillage  dont  tu  ne  saurais  te  passer 
l'our  les  ouvrages  ondoyants  de  gynécée, 
Uien  n'en  reste  diins  les  choses  ni  les  mémoires 


91 


René  Saloiné 


Quand  il  a  disparu  des  coffrets,  des  tiroirs, 

Des  étuis,  du  vieux  linge  en  charpie  et  des  loques 


Les  aiguilles  n'ont  pas  aux  replis  des  époques 
Fait  leur  trouée  continuelle  et  perspicace  ; 
Les  éijingles  bombées  n'ont  point  laissé  de  traces 
Au  tissu  chiffonné  des  années  et  des  jours; 
Tant  de  bouts  de  rubans,  flore  d'anciens  atoiu-s, 
De  cordons,  de  galons,  de  fils,  d'anneaux,  d'agrafes. 
N'ont  plus  leur  fonction  précise  et  délicate 
Au  costume  de  nos  souvenances  pàlotes. 


Or  ces  disparus  ne  se  plaignent  ni  ne  sanglotent 

Ni  n'exhalent  des  fantômes  et  des  soupirs 

Dans  les  coins  d'âme  ou  dans  l'ombre  d'un  meuble  empire 

Ou  dans  un  musée  noir  de  ville  de  province. 


L'outillage  menu  tout  flambant  neuf  évince 
L'outillage  vieillot  d'hier  et  d'autrefois 
Et  le  relègue  dans  un  mystère  où  les  doigts 
Fureteurs  des  petits  ne  jouent  ni  ne  se  posent 


El  ces  choses,  dans  l'inconnu  brumeux  encloses. 
Ne  sont  plus  là  pour  le  raconter  les  vieux  ans, 
Les  fileuses,  les  brodeuses,  les  artisans 
Minutieux  qui  des  ciseaux  cl  de  la  lime 


52 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Taillaient  les  membres  fins  de  l'outillage  infime 
Dont  le  maniement  s'accompagne  de  légendes, 
De  chansons,  de  récits  d'un  autre  âge,  et  se  scande 
Au  murmure  lointain  des  âmes  étouffées. 


L'outillage  menu  des  elfes  et  des  fées 

S'est  dissout  dans  l'éther  où  tant  de  passé  vogue, 

Pour  n'être  point  classé  par  les  archéologues. 


Tu  te  ris  de  ma  bibliothèque 


Tu  (e  ris  de  ma  bibliothèque  tournante 
L'hiver,  lorsque  nous  devisons  près  de  la  lampe 
El  que  les  doigts  manient  des  chiffons  écroulés. 
Et  tu  me  dis,  laissant  la  douce  voix  couler 
En  eau  fraîche  qui  tasse  et  peigne  son  lit  d'herbes 


«  Tes  livres  sérieux  et  recueillis  s'énervent 


54 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


A  la  longue  de  leur  sagesse  d'écoliers  ; 
Ils  rêvent  de  feuillets  minces  éparpillés 
Dans  la  brise  et  de  majuscules  qui  tournoient 
Et  de  signes  menus  présentant  leur  minois 
Enfantin  au  cristal  imagier  des  fontaines  


«  Ils  se  donnent  un  peu  les  âmes  incertaines 
Des  tout  petits  qui  se  plaisent  à  imiter 
La  danse  des  objets  dansant  à  leurs  côtés 
Et  pour  eux  seuls,  des  danses  pour  nous  invisibles. 
Car  l'Histoire,  la  Littérature  et  la  Bible 
Savent  que  le  délire  est  aux  sources  de  l'Etre 
Et  qu'il  faut  délirer  quelquefois  pour  connaître 
Ce  que  n'atteint  jamais  la  bovine  raison  — - 


«  Or  les  bons  livres,  sans  sortir  de  la  maison, 
Grâce  aux  rayons  de  chêne  au  pivot  suspendus. 
Se  figurent  lancés  dans  la  course  éperdue 
Des  atomes  qui  se  cherchent  et  se  poursuivent  _ 


«  Ou  [thilôt,  car  votre  àiue  est  modeste  et  naïve. 
Livres,  vous  vous  croyez  ou  feignez  de  vous  croire 
Sur  les  chevaux  de   bois  (jui  louriieiit  à  la  foire  — 


Autour  de  mon  vieux  chapeau  verdâtre 


AUTOUR  de  mon  vieux  chapeau  verdâtre,  la  frise 
De  fleurs  cueillies  tout  en  grimpant  de  roche  en  roche, 
Se  dessèche  et  se  pulvérise  et  s'efliloche 
Avec  le  souvenir  des  marches  dans  la  brise 
Vers  les  sommets  de  calcaire  imbibe  de  sang. 
Ne  ris  pas  ;  ces  fantômes  de  fleurs  grimaçant 
Aujourd'hui  de  leurs  délicats  minois  en  loques, 
Ce  furent,  au  désert  des  sapins  et  des  rocs, 
Les  héroïnes  guerrières  et  décidées 


56 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Qui  luttaient  et  peinaient  sous  le  vent,  les  ondées, 
Les  frimas,  l'cboulis  des  pierrailles  coupantes, 
Le  ciel  clair  mais  pauvre  et  avare,  les  tourmentes 
Floconneuses,  les  eaux  qui  ravinent  les  pentes 
Et  bondissent  avec  des  cris  et  des  rumeurs. 


Autour  du  vieux  chapeau  les  vaillantes  se  meurent. 


Elles  n'ont  pas  choisi  les  coins  de  terre  grasse 

Et  tiède  où  le  zéphir  est  sage,  mais  l'espace 

Béant,  que  les  piliers  et  clochers  empourprés 

Dcchiquètent,  le  diaphane  et  vaste  pré 

Du  ciel  où  les  tempêtes  sans  merci  chevauchent. 

Elles  ont  pris  jadis  un  élan  roide  et  gauche, 

Jadis  au  fond  des  temps  où  croissaient  leurs  aïeules 

Et  ont  de  degré  en  degré,  de  seuil  en  seuil, 

Laissant  les  frêles  et  les  blessées  à  mi-pente, 

Atteint  la  roche  austère  et  glacée  tlonl  les  fentes 

Abrilciil  leur  petit  fcirps  ncr\(Mix  cl  tassé. 


yVuloiir  du  \  icux  ehaprau  tu  voi.s  se  balancer 
Leur  l'roiU  \  i(c  oulilicux  de  la  gloire  passée. 


57 


René  Salomé 


En  voici  trois,  emmitouflées  de  blanche  hermine, 

Trois  princesses  d'en  haut,  que  leur  génie  incline 

A  bourrer  et  fourrer  des  capuchons,  des  houppes, 

Des  loups  mj'stérieux  de  poils  blancs  qui  étoupent 

Et  calfeutrent  leur  figure  de  fée  mutine  : 

Aux  toisons  des  nuées  lentes  qiii  encourtinent 

Les  rinceaux  et  les  dentelures  de  la  roche, 

Elles  ont  enlevé  des  duvets  et  des  floches. 

Le  long  des  siècles  accoudés  sur  les  sommets. 

O  princesses  d'en  haut,  artisanes,  jamais 

Nous  n'imaginerons  vos  labeurs,  ni  vos  ruses, 

Ni  vos  inventions  soudaines,  ces  intruses 

De  la  nue,  ni  votre  endurance,  ni  l'effroi 

De  vos  rares  amours  qu'épouvante  le  froid, 

Les  bourrasques  et  les  névés  qui  s'alourdissent. 


Autour  du  vieux  chapeau  verdâtre  les  pelisses 
Et  les  houppes  des  fleurs  se  dépouillent  et  glissent 
Le  long  de  leurs  membres  fluets  d'enfants  malades. 


Les  princesses  d'en  haut  esquivent  l'embrassade 

Mortelle  de  la  cinglante  bise  et  des  neiges 

Et  des  brumes,  géants  fumeux  qui  les  assiègent  ; 

Elles  semblent  trotter  gaîment  sur  les  lichens 

Vers  les  étoiles  délilanl,  rieuses  naines. 

Entre  les  pignons  et  les  flèches  écarlates. 

Mais,  vois  ces  autres  fleurs,  pinceaux  noirs  à  stigmates 


58 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Grisâtres,  qui  tragiquement  dressent  la  tète 
Comme  pour  écouter  la  venue  des  tempêtes 
Ou  l'approche  de  la  destinée  aux  pas  lourds. 
Vois  et  surprends  le  souvenir  aigu  des  jours 
De  deuil  et  de  tourments  appesantis  sur  elles  ; 
S\u"prends  leur  volonté  griffue  qui  n'a  plus  d'ailes, 
Mais  qui  s'accroche  en  désespérée  au  présent 
Et  qui  pince  les  grains  des  blocs  tordus  gisant 
Pêle-mêle  en  un  champ  de  bataille  sanglante. 


Autour  du  vieux  chapeau,  agonisent  les  plantes  ! 


Ces  pinceaux  noirs  ocellés  de  points  gris,  férus 

D'ascensions  au  chef  des  montagnes  bourrues. 

Sont  des  Ames  aventurières  qui  ne  souffrent 

La  vie  que  promenée  sur  la  lèvre  des  gouffres. 

De  fatigue  en  l'aligne  et  d'échoc  en  échec, 

Elles  rôdent  au  bord  de  l'espace  et  des  siècles 

Qui  meurtrissent  aveuglément  leurs  menues  tâches. 

Mais  vaincues  cl  llétries,  les  obstinées  remâchent 

l'rofondémonl  leur  appétit  de  libre  espace, 

Et  sûres  du  prochain  désastre,  elles  s'enchâssent 

Mifux  i\nv  jamais  enlre  les  dalles  congelées. 


59 


René  Salomé 


O  frileuse  qui  vas  glissant  dans  les  allées 

De  nos  tièdes  jardins  et  dans  les  chambres  closes, 

Et  gotites  lentement  la  vie  par  menues  doses, 

Les  princesses  et  les  aventurières  des  nues 

Demeureront  pour  toi  d'étranges  inconnues 

Dont  ta  sagesse  qui  raisonne  et  qui  sourit 

Dédaignera  moqueusement  la  barbfirie 

Et  les  efforts  constants  et  les  travaux  obscurs 

Et  la  montée  persistante  le  long  des  murs 

Écarlates  et  nus  que  la  tempête  hante  


Autour  du  vieux  chapeau  se  meurent  les  vaillantes. 


Feu  du  ciel,  je  l'ai  vu... 


Fv.v  du  ciel,  je  t'ai  vu  souvent  dans  l'humble  vie 
Doucement  cadencée  aux  rêves  du  logis, 
Lefl  soirs  d'hiver  quand  rôde  en  moi  la  nostalgie 
Des  chemins  d'ombre  que  les  aïeux  ont  suivis... 
C'est  dans  la  salle  ornée  d'assiettes  et  de  cruches 
De  grès  où  vient  danser  le  sourire  des  bûches, 
Cependant  que  les  doif^ts  ravaudent  et  tricotent 
El  que  dificrètemrnl  bourdonne  la  parlote 
Oïl  Ton  gémit  de  oe  que  les  mours  dégénèrent  ; 

6l  ftliis  pn'-s.  —  ,^ 


René  Salomé 


Et  le  chat  blanc,  familial  et  sanguinaire, 
Ronronne  près  de  moi  devant  le  bois  qui  chante 
Et  la  fée  des  labeurs  domestiques,  la  lampe 
Fait  son  crachotement  sous  sa  guimpe  en  papier 


Et  aussi  m'élevant  sur  la  i^ointe  des  lîieds, 

Je  t'ai  vu  dans  le  grand  fourneau  de  la  cuisine. 

Au  temps  des  fruits  pendus  sous  les  branches  voisines, 

Quand  le  ciel  emplit  tout  de  calme  et  de  murmures 

Et  que  les  chaudrons  mats  sont  décrochés  du  mur 

Pour  cuire  le  monceau  juteux  des  confitures 

Selon  les  liturgies  qu'ont  léguées  nos  aïeules  ; 

Et  le  tiède  parfum  s'épandait  jusqu'au  seuil, 

Jusqu'à  la  rue  silencieuse  entre  les  granges, 

Et  ta  voix,  feu  d'en  haut,  sous  les  gestes  étranges 

Des  femmes  qui  officiaient  au  bord  du  cuivre, 

Ta  voix  close  dans  la  fonte  semblait  poursuivre 

Un  discours  violent  de  nuée  qui  s'approche. 

Je  t'ai  revu  en  banderoles  et  en  floches 

Ondoyantes  rôder  sur  l'or  d'une  omelette, 

Gondole  naviguant  dans  la  nuit  violet  le 

De  la  chambre  où  les  frais  visages  s'allumaient  ; 

Et  le  rhum  et  les  œufs  sucrés,  de  leur  fumet 

Onctueux  caressaient  la  gorge  et  les  narines  ; 

ïu  te  jouais  en  phosphorescence  marine 

Et  lu  grimpais  vers  les  épaules,  vers  les  yeux, 


6a 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Vers  les  nez  étonnés  des  enfants  curieux, 
Vers  les  cheveux  cendrés  et  bouclés  d'une  aïeule. 
Et  les  cloisons  vêtues  de  rameaux  et  de  feuilles, 
Le  linge  qui  fleurait  le  camphre,  les  Limoges 
Et  les  Rouen  du  mur,  les  boiseries,  l'horloge 
En  marbre  noir  qui  porte  un  appareil  en  cuivre, 
Tout,  bleuâtre  et  mouvant,  simulait  les  flots  ivres 
De  mers  illuminées  que  frôlent  des  musiques. 


O  feu  d'en  haut,  follet  rieur  et  pacifique, 
Souffle  rauque  et  courroucé  des  nuées  d'orage. 
Ame  des  cheminées  prodigues  de  mii-ages. 
Où  éclosent  pour  les  petits  enfants  sauvages. 
Pour  les  vieux,  ballottés  parmi  les  souvenances. 
Pour  les  pensées  qui  dans  le  rêve  se  balancent. 
Tant  de  ligures,  tant  âe  rêves,  tant  de  jardins, 
Tant  de  plantes,  de  fleurs,  de  ruisselets  soudains 
Dont  les  ondes  sont  des  chevelures  frisées; 
Feu  de  chez  nous  qui  sais  comment  il  faut  causer 
Avec  le  chat  frileux  grillant  son  museau  rose 
Et  qui  évoques  dans  les  àincs  et  dans  les  choses 
Pendant  la  course  des  aiguilles  sous  la  lampe. 
Bien  des  choses  et  bien  des  ûiucs  niurniuranles. 


Aglli    II'   liifiir^iis.iril .   l'ilcr 


(H 


René  Salomé 


Feu  de  chez  nous,  chanteur  de  mythiques  récits, 
Confident  des  jours  clos  jadis  entre  nos  murs. 
Ame  des  actes  et  des  ouvrages  qui  durent 
Et  dureront  tant  qu'il  y  aura  la  maison, 
Gaîté,  lumière  et  chaud  de  l'ouvrable  saison. 
Elan  de  ce  qui  fut  vers  ce  qui  pourrait  être, 
O  feu,  notre  fiévreux  captif  et  notre  maître, 
Demeure,  et  sois  longtemps  répandu  parmi  nous. 
Et  fais  que  les  petits  se  tenant  à  genoux 
Devant  toi  quand  un  soir  d'hiver  cause  et  tricote, 
Entendent  dans  tes  voix  la  rumeur  des  Cyclopes  - 


Le  thé  chante 


LK  Ihc  chante,  la  soie  filtre  l'or,  la  soie  cra(iiio  ; 
Tes  doigts  précis  me  jouent  des  fugues  du  vieux  Bach 
Et  ton  Ame  joyeuse  et  féconde  s'épand. 


l'rcfl  de  la  cheminée,  ma  lecture  en  suspens 
Uecommence  dans  la  cadenco  qui  persiste. 
J'ai  referme  le  petit  livre  janséniste 


65  plus  prî's.  —  4- 


René  Salomé 


Vêtu  de  truie  olivâtre  et  parcheminée, 

Où  quelques  noms  du  grand  siècle  sont  griffonnés 

D'une  encre  pâle  avec  deux  devises  latines 

Et  les  dates  de  mystérieux  faits  intimes 

Dont  ces  pages  sont  les  discrètes  confidentes. 

Le  feu  craque,  la  soie  filtre  l'or,  le  thé  chante, 

La  fugue  dit  son  héroïsme  calme  et  fort  ; 

Le  petit  livre  janséniste  est  là  qui  dort. 

Mais  les  âmes  dont  il  est  imbu  se  réveillent 

Et  tiennent,  près  de  nous,  un  suprême  conseil 

Dans  ton  salon  d'accorte  et  fine  ménagère. 


La  grand  ville  en  clinquant  fait  silence  et  digère 
Très  loin  de  nous  ses  turpitudes  modernistes. 
J'ai  refermé  le  petit  livre  janséniste 
Et  je  poursuis  ma  lecture  parmi  la  fugue. 


J'entrevois  dans  une  automnale  solitude 

Monsieur  Hamon  qui  marche  avec  l'enfant  Racine, 

Lui  dit  les  simples  dont  on  fait  les  médecines, 

La  joie  d'aller  sur  un  ànon  paisible  et  sage 

Dès  l'aube  visiter  les  pauvres  des  villages, 

Sourit  à  la  beauté  des  petites  mésanges 

Et  prend  dans  son  bissac  un  pain  de  chien,  qu'il  mange 


ti^ 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


D'un  cœur  humble  et  joyeux,  en  admirant  la  grâce 

Qu'il  a  reçue  de  réparer  ses  forces  lasses. 

Et  tous  deux  dans  cette  solitude  automnale, 

Le  vieux  maître  et  l'enfant  marchant  près  du  canal 

S'exercent  à  rester  humbles  dans  leurs  propos. 


Mais  deux  cygnes  passant  en  blancheur  les  troupeaux 
Des  nuées  qu'Apollon  dans  ses  étables  range 
D'après  les  auteurs  lus  à  VKcole  des  Granges, 
Deux  cygnes  sont  venus  tout  près  sillonnant  l'eau, 
Et  l'enfant  pense  au  grec  de  Monsieur  Lancelot, 
Et  Monsieur  Ilamon  pense  aux  âmes  innocentes... 


Le  feu  craque,  la  soie  liltre  l'or,  le  thé  chante, 
La  fugue  est  une  vie  austère,  simple  et  tendre 
Qui  chemine  d'un  pas  certain  loin  des  méandres 
Où  vague  la  cohue  de  nos  âmes  fanées. 
J'y  vois  dans  la  pâleur  de  lointaines  années 
Le  bon  vieux  médecin  que  raconte  mon  livre 
Et  l'enfant  inquiet  des  choses  qui  l'enivrent 
Bien  qu'il  soit  prémuni  contre  les  goûts  du  siècle, 
Car  sa  tante,  Madame  Agnès  de  Sainte-Thècle 
El  les  doctes  Messieurs  qu'il  entendit  ou  lut 

Lui  ont  décrit  la  voie  chanceuse  du  salut 

Il  est  troublé  par  leA  idole»  de  ses  yeux, 

l'ar  left  cygnes  ployant  leur  long  cou  sinueux, 

Par  la  buée  qui  vuile,  en  rodanl,  les  prairies. 


(>7 


René  Salonié 


Mais  le  vieux  maître  est  plein  d'onction,  et  sourit 
En  signalant  des  oies  sauvages  dans  l'espace. 
Ayant  fini  son  pain  de  chien,  il  dit  ses  grâces, 
Un  peu  honteux  d'avoir  vécu  dans  l'abondance. 


Le  thé  chante,  la  soie  filtre  l'or,  le  feu  danse 
Et  jette  des  reflets  qui  marchent  dans  la  fugue. 
L'héroïsme  lointain  pénètre  et  nous  subjugue  ; 
La  ville  de  clinquant  ne  tient  plus  nos  pensées. 
Je  sens  tout  près  de  moi  ton  âme  balancée. 
Et  les  ombres  des  solitaires  se  dessinent 
Dans  ton  salon  de  ménagère  aceorte  et  fine. 


Le  long  du  Jour  d'été 


Lv.  lony  (In  jour  d'clr  qui  bimrdtnine  en  snspcns 
Aux  tuiles  (lu  villa^îi;  cl  au  IVonl  des  cliarniiilcs, 
Le  marronnier  dans  la  paisible  cour  êpand 
Son  lissu  ironiluc  vers  la  liesoicnc  des  lillcs. 


Les  choses  de  la  cour  sont  grouptîes  en  fanulle 
IVïin  cùlc  lu  jardin,  en  face  la  cuisine 


(il) 


René  Salomé 


Où  sifflote  la  voix  constante  des  bouillottes  ; 
Puis  un  mur  où  le  lierre  obscurément  chemine, 
Au  plâtre  lézardé  agrippant  ses  menottes  ; 
Puis  un  petit  bûcher  qui  porte  un  réservoir. 
Le  marronnier  remplit  simplement  son  devoir, 
Simplement,  d'un  air  doux  et  quasi  paternel, 
Un  peu  bureaucratique,  et  du  matin  au  soir, 
Il  rafraîchit  les  laveuses  qui  entremêlent 
Des  complaintes  et  des  sentences  du  terroir. 


Le  mai'ronnier  déploie  son  ombre  bienfaisante 
Sur  la  cuve  de  bois  où  les  bras  nus  se  trempent  ; 
L'eau  est  cendrée  ;  le  linge  écume  et  s'arrondit 
Et  se  gonfle;  mais  les  bras  fumants  et  hardis 
L'attaquent;  le  voici  tordu,  voici  couler 
Sa  mousse  pénétrante  et  sa  forme  exilée 


Et  l'arbre  met  des  tons  mauves  à  ce  tableau. 

Et  l'ouvrage  ruisselle  et  jaillit,  et  des  flots 

De  gaîté  par  accès  montent  du  sein  des  femmes. 


Le  grave  marronnier  semble  étaler  des  palmes 


70 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Rituellement  sur  des  tètes  de  sultanes, 
Car  son  bois  est  hanté  d'une  ànie  orientale, 
Et  quelque  dieu  hindou  y  continue  son  rêve 
Lent  qui  se  ramifie  et  monte  avec  la  sève. 


Mais  les  lilies  d'en  bas  n'en  poursuivent  pas  moins 
Les  rustiques  propos,  les  chansons  et  les  soins 
Qu'il  sied  de  prendre  en  des  logis  qui  se  respectent, 
Parfois,  dans  la  pénombre  où  quêtent  les  insectes. 
Les  bustes  relevés  se  cambrent  et  les  bras 
Bleuis  se  dressent  vers  l'immobile  entrelacs 
Des  mains  vertes  aux  doigts  palmés  qui  versent  l'ombre 
El  un  instant  le  joyeux  effort  plie  et  tombe, 

Les  yeux  soudain  voilés  s'imprègnent  de  langueur 

Puis,  la  fatigue  exclue,  un  long  rire  moqueur 
Éclate,  l'eau  jaillit  et  mousse,  les  chants  fusent 
Et  le  linge  clapote  avec  des  voix  confuses 
Et  se  gonfle  et  retombe  et  se  gonfle  à  nouveau. 


Le  marronnier  est  un  artiste  et  les  travaux 

Qu'il  adoucit  ne  gisent  pas  dans  l'ombre  vaine  ; 

Mais  son  épais  feuillage  est  parcouru  de  veines 

Par  où,  sang  irisé,  circulent  des  raies  d'or 

Qu'il  fait  choir  goulle  i\  goutte  aux  cheveux  di'S  laveuses, 


:i 


René  Salomé 


A  leur  nuque  brunie  cl  lourde,  à  l'eau  mousseuse 
Qui  bouillonne,  au  beau  linge  assoupli  qui  en  sort 
En  flancs  bombés,  aux  gestes  mesurés  et  forts 
Dont  les  filles  ont  le  secret  et  la  cadence. 
Et  tout  cela  frémit  de  sourires  et  danse 
Une  danse  étouffée  de  Naïade  entrevue. 


Au  loin,  ce  sont  les  vêpres  des  champs  qui  remuent 

A  peine,  et  la  respiration  du  village. 

Ici  près,  le  jardin  aux  arbustes  bien  sages 

Qui  méditent  les  actions  du  jardinier. 

Et  la  cuisine  où  le  murmure  coutumier 

Des  bouillottes  s'épand.  Tout  médite  ou  somnole  ; 

Mais  la  petite  cour  travaille,  et  les  paroles 

Et  les  rires  et  les  gestes  vaillants  y  volent, 

Et  la  toile  blanchie  est  une  voix  qui  chante. 


Le  marronnier  déploie  son  ombre  bienfaisante. 


La  chambre  bleue  dormait 


LA  chambre  bleue  dormait  sur  la  petite  cour 
Où  le  bon  marronnier  avec  ses  rameaux  lourds 
Versait  de  l'ombre  et  de  la  fraîcheur  aux  laveuses. 
Les  feuilles,  éventails  de  reines  paresseuses, 
V^enaient  toucher  les  persiennes  et  les  croisées 
De  la  chambre  et  voulaient  peut-être  s'y  poser 
Sur  le  marbre  rafraîchissant  du  secrétaire, 
Menble  empire,  tenancier  des  graves  mystères 
Familiaux  (|ui  font  (|uc  la  nuiisou  chuchote. 

"Jo  plus  prrs.  — 


René  Salomé 


O  chambre  bleue,  douce  et  somnolente  dévote, 

Amoureuse  de  vieux  parfums  et  de  pénombre. 

Te  revoici,  volets  clos,  et  des  mèches  blondes 

Ou  mauves  de  soleil  roulent  sur  les  tentures. 

Languissamment  tu  t'éveilles  dans  l'aube  pure 

Où  passent  les  appels  répétés  des  arondes. 

O  chambre  bleue,  où,  long  voilés,  tournent  en  ronde 

Les  souvenirs  de  l'âme  enfantine  et  hardie 

Qui  gîtait  là  dans  un  tissu  de  rêve,  ourdi 

Par  d'invisibles  fées  venues  avec  les  branches. 


Tous  les  matins  semblent  des  matins  de  Dimanche 
Dans  cet  azur  et  la  mélopée  des  bois  proches. 
Quand  l'enfant  se  réveille  au  murmure  des  cloches 
Et  que  ses  yeux  pleins  de  songes  amis  rencontrent 
Tout  d'abord,  suspendues  sous  un  portrait,  deux  montres 
Bombées,  historiées,  archaïques  de  forme, 
L'une  en  argent  bruni  et  la  deuxième  en  corne 
Et  chacune  portant  au  cadran  sa  devise. 
Et  les  yeux,  imprégnés  d'apparitions,  lisent 
réniblement  les  gros  et  ronds  chiffres  arabes 
Où  les  aiguilles,  doigts  en  ferraille,  par  saccades, 
Comme  accablées  de  paralysie  et  de  goutte, 
Poursuivent  néanmoins  d'un  pas  constant  la  route 
Qu'elles  firent  pour  nos  aïeux  et  nos  aïeules. 


74 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


O  chambre  bleue  qui  sens  la  sauge  et  le  tilleul 

Et  le  camphre  et  la  désuète  bergamote 

Grâce  aux  deux  montres  dont  les  aiguilles  tremblotent 

Kt  dont  les  voix  s'enrouent,  tu  restes  balancée 

Sur  les  bras  maternels  des  heures  du  passé 

Que  l'enfant  curieux  interroge  et  ellleure. 

Et  soit  que  la  gaîté  mouille  son  âme  en  fleurs, 

Soit  qu'un  vague  désir  le  gène  et  le  tourmente, 

Les  heures  du  passé,  graves  ou  fredonnantes, 

Lui  accordent  leur  sympathie  et  leurs  conseils. 


O  chambre  bleue,  musée  de  mèches  de  soleil. 

Tu  sais  combien  la  montre  d'argent  parle  vile  ! 

Klle  entretient  l'enfant  de  choses  déjà  dites 

Et  ressassées,  mais  qui  plaisamment  se  déclenclienl 

Sa  voix  a  des  trollinemenls  de  souris  J)lanche 

l'.l  des  empressements  de  petite  bourgeoise 

<Jui  reçoit  des  cousins  île  province  et,  grivoise, 

Leur  narre  en  cariuetant  les  scandales  du  jour. 

Illle  sait  pénétrer  les  meubles  d'alentour 

iJe  son  humeur  dansante  et  parfois  (pierelleuse; 

Elle  fronde  et  s'irrite  et  raille  la  veilleuse 

Eteinte  et  rit  gaiement  d'un  petit  rire  fou. 

Ht  les  heures  qu'elle  a  stylées  glissent  et  jouent 

Par  la  chaml)re  avec  de  longs  bruissements  de  soie 

El  vont  pinçant  du  lulh  el  doucement  s'assoient 

Sur  la  bergère  ou  bien  se  font  des  révérences. 


75 


René  Salomé 


O  chambre  bleue,  faiseuse  d'ombre  et  d'indolence, 
Tu  sais  combien  la  montre  de  corne  est  bourrue; 
Elle  mai'que  le  pas  des  soldats  dans  la  rue 
Ou  ceux  de  l'artisan  voyageur  sur  les  routes; 
Sa  voix  mordante  et  dûment  cadencée,  boute 
Au  cœur  de  l'incertain  le  goût  des  âpres  luttes, 
Des  étapes  forcées  et  chantées  A'ers  un  but 
Fuyant  toujours,  l'amour  des  ou%T:'ages  finis, 
Bien  ajustés,  fouillés,  révélant  un  génie 
Qui  s'observe,  les  soins  d'un  maître  en  son  métier 
Et  le  respect  des  vieux  âges  dont  l'héritier 
Doit  conserver  les  tours  de  mains  et  les  recettes  _ 
Les  aiguilles  ont  l'air  d'avoir  mis  des  lunettes 


Poiu'  mieux  voir  si  le  geste  ou  le  pas  sont  bien  nets, 
Si  les  doigts  à  propos  et  dans  la  bonne  voie 
Poussent  l'outil,  si  par  les  champs  et  par  les  bois 
Les  compagnons  cambrent  le  buste  et  sont  dispos. 
Et  la  durée,  insoucieuse  du  repos 
Des  âmes  où  la  vie  s'écoule  monotone, 
L'héroïque  durée  de  guerre  et  de  besogne. 
Emplit  la  chambre  bleue  de  sa  noble  rumeur 
D'atelier  et  fait  sourdre  au  fond  de  la  demeure 
Des  musiques  de  marche  et  des  bruits  de  métal. 


O  chambre  bleue  rêvant  d'un  rêve  végétal 
Et  te  parant  de  perles  de  feu  qui  s'étalent 


76 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


En  éclipses  sur  ton  tapis  et  sur  tes  murs, 

Tu  aimes  plus  que  tout  somnoler  au  murmure 

De  luth  ou  de  satin  froissé  que  font  les  heures 

Issues  de  la  montre  d'argent  —  et  tu  as  peur 

De  l'héroïsme  âgé  de  la  montre  de  corne. 

Mais  l'enfant  l'aime  bien,  la  tient  pour  sage  et  forme 

Des  rêves  de  conquête  et  de  Travaux  ardus 

En  l'entendant  qui  marque  le  pas  et  gradue 

Les  efforts  patients  des  mains  et  des  pensées 

Et,  de  sa  persistante  et  robuste  poussée, 

Fait  craquer  les  cloisons  de  ton  rêve  fermé, 


O  chambre  bleue,  dormeuse  obscure  et  parfumée. 


J'ai  rêvé  que  le  marronnier 


J'ai  rêvé  que  le  marronnier  de  notre  cour, 
Celui  qui  verse  l'ombre  violette,  au  cours 
Des  heures  de  l'été,  sur  l'ébat  des  lessives, 
En  des  temps  plus  lointains  que  les  temps  où  revivent 
Les  personnages  des  contes  de  nos  grands  mères, 
En  des  brouillards  confus  de  temps  qui  s'agglomèrent 
Avec  des  ombres  de  géants  et  de  vieux  mythes, 
J'ai  rêvé  f|ue  le  marronnier,  paisible  ermite 
Qui  poursuit  dans  nos  murs  ses  premières  extases. 


78 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Commençait  un  voyage  très  lent  et  dont  les  phases 
Duraient  chacune  beaucoup  plus  de  cent  années. 


O  voyageur  feuillu  de  mon  rêve  étonné, 

Tu  l'approches  tout  doucement  de  la  demeure  ; 

Tu  vas  suivant  les  jeux  des  petits  doigts  que  leurrent 

Tes  boules  peintes  et  vernies  comme  des  vases. 

En  tous  lieux  tu  poursuis  tes  premières  extases 

I',t  tu  charmes  le  seuil  des  maisons  et  des  huttes. 


'J-ue  sais-lu  de  la  ilircction,  de  ton  l»ut, 

Du  pourcjuoi  de  ta  course  inégale  et  ciianceuse? 

Tu  le  meus  dans  le  temps  d'une  àme  paresseuse 

Vers  le  temple  des  dieux  qui  peignent  les  couchants. 

Tu  ne  t'avises  pas  de  comprendre  le  chant 

Varié  suivant  les  climats  où  tu  circules, 

Des  oiseaux  conliés  à  Ion  doux  crépuscule. 

Tu  soulTies,  dans  le  voile  étendu  par  tes  mains, 

[>es  différents  travaux  des  différents  liumains. 

Leurs  différents  hiisirs.  leurs  morales  diverses, 

Kl  sur  tout  et  sur  tous,  ton  OMii>rc  se  déverse 

Avec  la  même  paix  et  la  même  bonté. 


.le  le  vois  soiimhiUmiI  im|ir(S  d'une  cité 

<^>ui  mire  li-  tissu  tin  de  srs  pierres  blaiiclies 


70 


René  Salomé 


En  des  flots  ciselés  et  bombés  d'où  s'épanche 
Le  chœur  léger  des  voix  de  déesses  qui  jasent. 
C'est  là  que  tu  poursuis  tes  premières  extases 
Devant  un  seuil  orné  de  boeufs  taillés  en  marbre. 
Une  source  a  creusé  sa  vasque  près  de  l'arbre 
Étranger  qui  gouverne  et  tamise  le  jour 
Sur  les  rochers  moussus  d'où  l'eau  timide  sourd 
Goutte  à  goutte  avant  de  s'enfuir  en  nobles  ondes. 
O  marronnier,  l'aile  anguleuse  des  arondes 
Vous  elfleure,  la  source  et  toi,  d'un  vol  pointu  ; 
Et  les  femmes  d'en  haut,  long  voilées,  long  vêtues. 
Quand  vous  entremêlez  de  nocturnes  soupirs 
Descendent  du  logis  les  outres  à  remplir 

En  chuchotant  pour  ne  pas  attirer  les  Mânes  

O  marronnier,  l'aube  paraît,  les  petits  ânes 


Viennent  des  champs  avec  des  courges  et  du  lait  ; 
Tu  vois,  non  loin,  voler  le  disque  ou  le  palet 
Figurant  le  circuit  des  Héros  de  la  nue. 
Puis  les  adolescents  agitent  leurs  pieds  nus 
Dans  l'eau  pure  où  lu  fais  ruisseler  des  oboles. 


Que  ton  voyage  est  lent  parmi  la  durée  folle  ! 
Tu  muses,  pèlerin  songeur  et  délicat 
Sur  les  chemins  que  l'humaine  cohue  marqua 
De  pas  fuyants  tournés  vers  le  déclin  des  jours. 


80 


PLUS   PRES    DES   CHOSES 


Je  te  retrouve  au  pied  de  l'église  d'un  bourjf 

Serti  de  gros  remparts,  de  tours  et  de  fossés. 

Les  cloches,  dans  la  cage  obscure  balancées 

Disent  un  chapelet  de  proses  monastiques. 

Tu  couvres  de  tes  mains  étendues  la  boutique 

En  toile  d'un  vaillant  chaudronnier  qui  martèle 

Des  cuivres  de  Dinant,  vaisseaux  sacramentels 

Où  fumera  le  grand  œuvre  des  ménagères. 

Devant  ta  forme  et  tes  manières  étrangèx-es, 

Des  gens  venus  de  loin  trafiquer  à  la  foire 

Et  présenter  leurs  vœux  à  quelque  saint  notoire 

S'arrêtent  ébahis,  gesticulent,  patoisent. 

Les  petites  maisons  pointues  et  discourtoises 

Rient  de  tes  airs  béats  de  chanoine  et  se  serrent 

A  s'étouffer  en  un  mj'stérieux  concert 

De  pignons  gradués,  de  clochetons  et  d'angles. 

Les  enfants  haillonneux  se  gourment  et  s'étranglent 

Pour  les  marrons  peints  et  vernis  comme  des  vases. 

En  ce  lieu  tu  poursuis  tes  premières  extases, 

O  marronnier;  les  saints  de  leurs  niches  te  guettent, 

Soupçonneux;  les  corbeaux  du  haut  des  échauguettes 

Te  connaissent  d'après  ce  qu'ont  dit  leurs  ancêtres; 

Et  quelquefois  les  chapelains  ou  l'archiprètre 

Texorcisc  pour  voir  si  tu  n'es  point  hanté 


Et  lu  erres,  tu  séjournes  dans  les  cités; 

"l  pltui  pri'.i.  —  f>. 


René  Salomé 


Tu  charmes  les  entours  des  maisons  et  des  huttes  ; 

Dans  les  clos,  dans  les  cours  où   les  gerbes  d'eau  flûtent, 

Doucement  et  sans  y  penser  tu  t'insinues. 

On  s'accoutume  à  ta  bienveillance  ingénue 

Qui  protège  les  longs  travaux,  les  confidences 

Et  les  entretiens  où  coulent  d'abondance 

Les  eaux  de  la  sagesse  et  du  savoir  antiques. 


Te  voici  dans  un  cloître  où  les  nonnes  se  piquent 

De  bien  parler,  d'avoir  le  bel  air  et  des  charmes. 

Elles  excluent  la  robe  crasseuse  des  Carmes 

Et  goûtent  les  iiouri>oints  crevassés,  les  grands  cols 

Florentins,  les  gants  parfumés  d'essences  molles, 

Les  paroles  musquées  de  leurs  jeunes  voisins. 

L'Abbesse,  une  enfant  docte  et  gaie,  dont  les  cousins 

Et  les  oncles  sont  rois,  princes  ou  connétables, 

Fait  dresser  et  charger  de  sucreries  sa  table 

Sous  tes  rameaux,  ô  voyageur,  et  t'examine 

En  badinant  de  ses  deux  prunelles  gamines 

Qui  trottinent  ainsi  que  souris  en  liesse  ; 

Et  chacun  fait  sa  cour  à  Madame  l'Abbesse, 

Lui  offrant  caramels,  dragées  et  colignacs 

Et  des  regards  luisants  de  ferveur  qui  se  braquent 

Sur  le  tissu  bombé  de  sa  guimpe  flamande 

Les  doigts,  froleurs  de  soie  et  de  velours,  quémandent. 
On  la  dénomme  Calypso,  Vénus,  Armide  ; 


82 


PLUS    PRES    DES   CHOSES 


Oji  choit  clans  la  mythologie  galante  et  vide  ; 
On  jargonne  en  latin,  on  italianise; 
On  boit  ;  on  fait  tinter  les  yen-es  de  Venise. 
Et  trois  nonnains  pinçant  du  lulli  et  du  Ihéorbc 
Soupirent  un  motel  de  leurs  voix  qui  s'accordent 
Languissamment  avec  les  voix  de  la  feuillée. 
L'abbesse  enfant  essuie  ses  paupières  mouillées, 
Car  dans  les  vers  sonnants  que  la  musique  avive, 
Elle  se  reconnaît  sous  le  feint  nom  d'Olive 
Enveloppe  de  vœux,  de  regrets,  de  prières 


C'est  là  que  tu  poursuis  tes  extases  premières 
Dans  le  cloître  égayé  d'arceaux  et  de  gargouilles. 


O  voyageur,  tu  muses  iongtemi)S,  lu  le  rouilles 
Dans  les  cloîtres,  le  long  des  avenues  sournoises, 
Près  du  puits  de  la  cour  des  demeures  bourgeoises. 
Sur  les  places  des  bourgs  frémissants  de  caquets 
Où  les  clercs  attablés  combinent  un  piquet, 
Au  soir,  quand  l'Angélus  i-ôde  parmi  i<'s  tuiles, 
Sous  la  l'cnt-trc  du  philosoiihe  tranquille, 
Dans  les  jardins  on  \()nl  di>s  ombres  de  marquise  _ 


El  le  voici  à  mon  réveil  <[ui  te  ravises 

Va  r.'iis  srnilil.'inl  irriir  ininiii.ilili-  sur  l.i  \t:t^i 


m 


René  Salomé 


Tu  poursuis  près  de  moi  tes  premières  extases. 


La  bague  des  aïeux  — 


LA  bague  des  aïeux  me  contie  sa  pensée; 
La  hague  des  aïeux,  lourde  et  cadenassée 
De. jaspe  où  s'éternise  une  mouche  de  sang 
Ne  connaît  point  les  laits  et  les  cires  récents. 
Elle  sait  qui  je  suis,  ma  souche,  ma  lignée, 
Mais  n'est  point  sur  le  temps  moderne  renseignée 
Ignore  même  si  le  temps  moderne  existe. 
Sa  pensée  a  des  horizons  de  vieux  «Iroguisle 
Knclos  dans  une  otlicine  provinciale 


85 


René  Salomé 


Où  les  mêmes  instants,  d'un  glissement  égal, 
Où  les  mêmes  instants  qu'aux  époques  rouillées 
Se  promènent  parmi  des  bêtes  empaillées 
Qui  ne  ferment  jamais  des  yeux  de  porcelaine, 
Mais  la  bague,  dans  ce  liasse  captive,  est  pleine 
Des  sentiments  drus,  Aigoureux  et  juvéniles 
Qu'on  retrouve  aux  chansons  des  aïeules  qui  filent 
Sur  le  vitrail  imaginaire  des  légendes. 


Ses  lointains  ne  sont  pas  embruinés  de  cendre. 
Mais  souriants  des  feux  d'une  aube  d'Evangile; 
Son  âme  ne  s'ankylose  point,  mais  agile, 
S'ébat  dans  la  feuillée  musicale  des  rêves. 
Elle  a  des  sentiments  vigoureux  dont  la  sève 
Montait  jadis  au  cœur  des  hommes  et  des  races  ; 
Elle  serre,  elle  tient,  elle  unit,  elle  embrasse, 
Elle  attache  les  doigts,  les  pensées  et  les  pierres. 
Elle  est  la  fée  du  cercle  où  r«)dent  des  prières, 
Des  rires,  des  regards  sans  malice  et  des  mots 
Plus  suaves  qu'un  vent  léger  dans  les  ormeaux  ; 
Elle  est  la  fée  de  l'assemblée  silencieuse 
Gomme  un  bois  composé  de  hêtres  et  d'yeuses 
Sous  l'été  qui  somnole  et  ne  souflle  qu'à  peine  : 
On  est  ensemble,  lèvres  closes,  les  haleines 
Discrètement  chantent  un  chant  vague  de  brise; 
On  est  ensemble;  il  fait  un  silence  d'église. 


86 


PLUS    PRES    DES   CHOSES 


Vu  que  les  âmes  se  recherchent  el  s'écoutent. 

On  recueille  sa  vie,  on  la  boit  goutte  à  goutte, 

Et  l'on  sent  bien  que  c'est  une  vie  très  humaine. 

La  bague  des  aïeux  en  rêve  se  promène 

Dans  les  maisons  où  l'on  fut  heureux  d'être  ensemble. 


On  recueille  sa  vie,  on  la  savoure,  on  tremble 

De  la  voir  toul-à-coup  rompue  et  dispersée  : 

Les  ombres  du  logis  planent  sur  ces  pensées; 

Les  travaux  eu  commun  des  cœurs,  des  bras,  des  sens 

Renaissent  linement  sous  l'intime  silence 

En  tendres  souvenirs,  en  douces  lassitudes. 

Des  heures  d'autrefois,  un  peu  sèches  el  prudes. 

S'installent,  se  dérident  volontiers,  racontent 

Ce  qu'il  en  a  coûté  d'audaces,  de  mécomptes, 

De  jours  patiemment  taillés  et  ciselés 

Pour  faire  la  maison  durable  et  bien  caléo, 

Kt  comment  tel  vieux  bisaïeul  (tii  Irisaïcul 

Cisela  celle  lampe  ou  planta  les  tilleuls, 

Kt  comment  le  grand  onde  Aiiloino  dont  vt.ici 

La  timbale  lit  la  campagne  i^e  Hussie  ; 

Kl  couimciil  telle  dame  en  robe  fniille-morle 

Asli(piail  les  verrous  et  les  boulons  des  portes, 

Et  commciit  le  passé  dans  le  présent  s'obstine 

La  bague  des  aïeux  rêve  sous  sa  patine, 
A  riiumanité  juste  el  sage  que  ce  fut. 


«7 


René  Salomé 


La  bague  des  aïeux  n'a  point  l'esprit  confus 

Des  bagues  d'aujourd'hui  qui  sont  des  fleurs  malades. 

Elle  a  le  sentiment  des  dignités,  des  grades, 

Du  rang  qu'il  faut  que  dans  la  maison  chacun  tienne, 

Elle  adhère  au  statut  des  familles  païennes 

Dans  les  temps  des  cités  dures  et  primitives. 

Quand,  au  passé,  dont  elle  est  volontiers  captive, 

Elle  erre  sous  sa  ligure  humaine  de  fée, 

Je  l'entrevois  en  toge  de  pourpre  étoffée, 

Plissée,  drapée  sur  la  tunique  des  Romaines. 

Elle  dit  aux  enfants  les  mythes  qui  ramènent 

Le  vouloir-  aux  traditions  longtemps  sviivies 

Depuis  les  héros  nés  du  sol,  de  qui  la  vie 

Fut  un  enchaînement  de  travaux  méritoires. 

Elle  impose  les  actes  propitiatoires 

Qui  peuvent  féconder  les  faits  et  les  discours. 

Aux  filles,  aux  garçons  elle  apprend  le  retour 

Dans  les  mêmes  instants  des  mêmes  disciplines. 

Son  geste,  selon  qu'il  se  relève  ou  s'incline, 

Dit  la  loi  de  l'effort,  du  manger,  du  repos, 

Soil  qu'il  faille  pousser  au  pâtis  les  troupeaux. 

Soit  qu'il  faille  rogner  les  pousses  des  arbustes, 

Soit  qu'il  faille  arracher  les  herbes  qui  s'incrustent 

Au  pied  des  ceps  rangés  en  ordre  de  cohorte. 

Soit  qu'un  voisin  jaloux  et  famélique  apporte 

La  violence  aux  biens  qu'ont  fondés  les  ancêtres, 

Soit  que  le  père,  dispensateur,  juge  et  prêtre 

Divise  les  quai-tiers  de  brebis  et  de  porc, 


88 


PLUS    PUES    DES    CHOSES 


Soit  qu'aux  pointes  des  peupliers  qui  s'évaporent 
Vesper  luise,  annonçant  le  cortège  des  ombres. 


La  bague  des  aïeux  empêche  de  se  fondre, 
Serre,  maintient,  unit,  noue  de  liens  têtus, 
Groupe  autour  de  la  pierre  où  le  feu  perpétue 
L'inquiète  pensée  des  morts  toujours  présents, 
Ceux  et  celles  qui  vont  du  même  eftbrt  creusant 
Un  unique  sillon  dans  l'histoire  diverse. 


O  bague  des  aïeux,  juriste  qui  converse 

Des  choses  établies  par  la  force,  l'usage. 

Les  mois  divins,  les  destins  lus  dans  les  présages 

Et  le  génie  caché  dans  les  libres  des  hommes, 

Tu  sais  également  les  rêves  qui  bourdonnent 

Et  rodent  dans  l'or  (in  des  âmes  juvéniles. 

Les  bagues  d'aujourd'hui  parlent  de  vœux  débiles. 

Toi  lu  parles  des  vœux  continus  des  lignées, 

Des  vœux  profonds  qui  seiulilent  éclnre  et  baigner 

Par  la  racine  dans  unr  aurore  de  mythes, 

Do  voMix  lointains  qui  ne  connaissent  de  limite 

Ni  dans  le  temps  vécu,  ni  dans  le  temps  t\  vivre. 

Ton  r»'vc  se  l)ah»nee  un  j>eu  lloii,  un  peu  ivre 

Sur  les  torches,  les  cris,  les  danses,  les  étreintes  


«9 


René  Salomé 


La  noce  va  dessous  la  nuit  d'étoiles  ceinte  ; 
Elle  conduit  au  seuil  de  l'époux  l'épousée  ; 
Mais  dans  ton  rêve  fou  de  déesse  grisée, 
Le  cortège  toujours  s'avance  et  se  déploie  ; 
Le  long  du  temps  jaloux  il  marche  dans  la  voie 
Qui  chante,  retentit  et  flambe  à  sa  venue  ; 
11  marche  dans  sa  voie  devers  les  inconnus 
Où  la  race  depuis  les  vieux  héros  chemine. 
Il  est  l'essaim  des  nobles  élans  que  fulmine 
La  jeunesse  dans  la  maison  hautaine  et  forte  ; 
Il  est  l'invincible  poussée  contre  les  portes 
Des  destinées  couvant  leurs  embûches  de  bêtes; 
11  est  le  tourbillon  d'amour  et  de  conquête 
Allant  dans  l'avenii"  ambigu  s'enfoncer  


La  bague  des  aïeux  me  confie  ses  pensées. 


Les  grands  soleils  du  petit  Jardin 


LKs  grands  solrils  du  pclil  j.ifdin  un  lu  lis 
Se  saluful  <!<■  loul  [ii-rs  m  courtisans  piilis 
<^>ui  s'alignent  d'ajtrès  U-s  lois  d«î  rcli<iurU<' 
Devant  les  murs  hlasonnês  th;  rliuharhe,  et  guetlcnl 
Lu  venue  de  celui  d'où   |)arlcnt  les  laveurs. 


L<'s  grands  soleils  du  pelil  jardinet  rè^•eur 


<)> 


René  Salomé 


Où  les  bruits  de  la  ville  arrivent  étouffés 
Suivant  le  jeu  des  vents  cjui  passent  par  bouffées, 
Se  dressent  orgueilleux,  ou,  très  humbles,  s'inclinent. 


D'autres  soleils,  moins  flamboj'ants,  mais  d'origine 
Qui  ne  le  cède  en  rien  avix  lignées  végétales, 
D'autres  soleils,  en  cuIatc  ciselé,  s'étalent 
Sur  les  vases  de  fonte  et  les  ferronneries 
De  la  maison  qui  de  ses  fins  carreaux  sourit 
Et  grignote  tout  bas  ses  briques  fendillées. 

Les  grands  soleils  se  balancent  sous  la  feuillée 
Et  les  soleils  de  cuivre  ont  de  minces  visages 
Dont  les  yeux  d'ironie  et  de  rêve  présagent 
L'Automne  des  grandeurs  et  des  pompes  solaires. 


Dans  le  petit  jardin  si  clos,  tu  humes  l'air 

Du  soir  qui  sent  les  fleurs,  les  feuilles  —  et  qui  tinte. 

Tu  regardes  les  toits  d'ardoise  dont  l'étreinte 

Se  resserre  autour  du  jardin  et  des  soleils. 

Tu  ne  lis  plus,  il  te  semble  que  tu  t'éveilles 

Dedans  un  crépuscule  archaïque  de  livre. 


Les  grands  soleils  du  mur  et  les  soleils  de  cuivre 


92 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Te  saluent  en  princesse  et  te  l'ont  les  yeux  doux; 
Les  rameaux  d'un  laurier  s'approchent  de  ton  cou 
Et  chuchotent  des  compliments  en  madrigal  ; 
La  petite  maison  basse  et  fourbue  s'égale 
Par  l'ampleur  et  le  style  au  palais  de  Versailles. 


Au  jardin  clos  sont  un  Amour  et  des  rocailles, 

Elles  et  lui  moussus,  mutilés  et  noircis, 

Mais  tout  se  régénère  au  miracle  précis 

De  la  soirée  qui  feint  d'être  une  renaissance. 

Les  grands  soleils  du  mur  et  les  autres  t'encensent; 

Les  rameaux  du  laurier  lissent  tes  cheveux  d'or; 

Et  tu  entends  la  voix  d'un  jet  d'eau  qui  s'endort 

Aux  vasques  lin  veinées  d'un  parc  imaginaire. 


Dans  un  passé  qui  près  de  toi  se  régénère, 
Que  feras-lu  pour  le  divertir  et  berner 
L'ennui  si  naturel  aux  personnes  bien  nées? 

Les  grands  soloils  ondoionl,  «'i  nijijesté  récente; 
Ceux  de  cuivri'  sniirii-nl  de  leur  bouche  décente; 
Et  les  cloches  le  caiiilouiK-nt  du  Lulii. 


René  Salomé 


Giras-tu,  fardée  et  parée,  sur  ton  grand  lit 
Dans  la  ruelle  où  grésillent  des  cassolettes 
Pour  écouter  le  bruit  des  paroles  doucettes 
Qui  s'agencent  d'après  les  lois  de  Vaugelas? 
A  l'église  iras-tu  reporter  ton  cœur  las 
Des  sonnets,  des  rondeaux  et  des  billevesées 
En  oyant  un  sermon  docte  et  bien  divisé  ? 
Dans  la  cuisine  où  le  ragoût  fume  et  mijote 
Endoctrineras-tu  ta  servante  Flipote 
Qui  fracasse  les  pots  et  jargonne  en  parlant? 


Les  grands  soleils  te  font  des  saints  longs  et  lents, 
Les  soleils  ciselés  le  sourient  et  miroitent  _— ^_ 
Tu  choisis  d'aller  te  promener  dans  l'air  moite 
Pendant  qu'il  rôde  encore  des  clartés  de  chandelles 
Et  que  les  gens  de  qualité  vont  aux  nouvelles 
Sur  le  mail  ou  le  long  des  berges  du  canal. 


Là  tu  disserteras  sur  les  causes  finales 
Avec  M.  Marphurius  le  philosophe; 
Le  poète  ïircis  modulera  des  strophes  ; 
El  l'on  conversera  des  tragédies  que  lui 
Madame  la  baillwe  ou  Madame  l'Elue  — 


94 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Les  grands  soleils  dores  t'approchent  et  tournoient  ; 
Ceux  de  cuivre  avec  leurs  ironiques  minois 
Pronostiquent,  pendant  que  l'ombre  s'accélère, 
[/automne  des  grandeurs  et  des  pouipes  solaires. 


L'épagneul  noir 


L'ÉPAGNETjL  noir,  le  chat  blanc  et  le  Terre-Neuve, 
Avec  l'enfant,  voilà  les  seules  gens  qui  peuvent 
Être  admis  aux  secrets  paisibles  de  l'album. 
Ce  gros  livre  est  hostile  aux  femmes  et  aux  hommes 
De-  notre  temps  narqnois  et  dur  aux  vieilleries. 
Sur  le  guéridon,  près  de  la  coupe  cjui  série 
Les  cartes  des  bourgeois  et  des  fonctionnaires, 
Il  gît  béatement,  car  il  n'a  point  de  nerfs, 
A  l'inverse  de  nos  petits  bouts  d'arrivistes. 


Le  chien,  le  chat,  l'enfant  flairent  du  nez  la  piste 
Des  âmes  qui  vaguaient  dans  la  forêt  des  temps 


96 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Parmi  l'album  ouvert  pour  eux  seuls  et  content 

D'être  questionné  par  quatre  créatures. 

Il  sent  bien,  cet  album  vieillot,  que  la  nature 

Des  vivants  n'est  point  si  moqueuse  et  desséchée, 

Puisqu'il  peut  retenir  attentifs  et  toucher 

Avec  des  visions  l'enfant  et  les  trois  bêtes. 


Le  plus  sage,  le  plus  calme,  le  plus  honnête 

En  sa  façon  d'écouter  et  d'être  courtois. 

Celui  cpii  rend  le  plus  simplement  ce  qu'il  doit 

A  l'âge  et  à  l'expérience  de  l'album. 

Le  plus  homme  du  monde  et  le  plus  galant  homme, 

Le  plus  grave  sans  aucun  air  impertinent, 

C'est  Black,  épagneul  noir  au  museau  grisonnant  : 

Il  est  classique,  il  est  correct,  on  a  soigné 

Son  éducation,  outre  que  sa  lignée 

Est  fameuse  par  l'élégance  des  manières. 


Je  présume  qu'il  eut  des  tantes  douairières  » 

Et  des  oncles  dont  on  conserve  les  portraits 

En  quelque  galerie  d'aïeux  où  les  secrets 

De  famille  se  voient  aux  physionomies. 

L'album  obscurément  le  tient  poiu*  son  ami 

Le  plus  intime  et  le  mieux  apte  à  concevoir 

Que  grouper  les  images  aux  teintes  d'ivoire 

97  i>lii.i  pri^s.  —  (l 


René  Salomé 


Des  ancêtres,  parents,  cousins  et  familiers 

Est  au  logis  un  ministère  singulier 

Requérant  soin,  discrétion  et  diligence. 

L'épagneul  et  l'album  ont  des  intelligences 

Communes  dans  le  fond  reculé  de  leur  moi; 

Tous  deux  gens  de  foyer,  de  passé,  d'esprit  coi. 

De  conservation  et  de  tradition, 

Ils  méditent  en  symijathie  les  actions 

Des  hommes  et  des  chiens  qui  furent  éponymes. 


L'album  admet  parfois  cpie  l'entretien  s'anime, 

Mais  pas  trop,  car  ses  habitants  goûtent  le  calme 

Et  il  sait  que  bien  des  Messieurs  et  bien  des  Dames 

Logés  dans  ses  cartons  de  bristol  revêtus, 

Pour  avoir  exercé  leur  zèle  et  leurs  vertus 

Jadis  au  temps  de  la  Monarchie  de  Juillet, 

Sont  lasses  maintenant,  n'aiment  point  qu'on  feuillette 

Le  livre  qui  leur  sert  de  cloître  et  d'hôpital 

Ni  qu'on  rompe  en  glosant  le  silence  fatal 

Où  sont  blottis  leurs  sentiments  clos  et  fripés. 

Donc  l'album  n'aime  point  l'allure  dissipée 

Du  Terre-Neuve  qui  semble  un  matelot  clochant, 

Un  peu  ivre,  près  des  boutiques  des  marchands 

Inquiets  pour  leur  étalage  et  leur  vitrine. 

Le  cliien,  de  son  enfance  et  de  ses  origines 

Garde  un  balancement  houleux,  pesant  et  rude. 


9« 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Les  meubles  du  salon  sont  pris  d'inqpiictude 
Quand  il  va  les  toucher  de  sa  tète  de  phoque, 
Surtout  le  guéridon,  fantùme  sans  époque, 
Sans  style,  sans  confort  et  sans  stabilité. 
Mais  l'album  n'ose  point  gémir  ou  s'irriter 
Contre  le  Terre-Neuve  aux  bourrades  lourdaudes. 
Il  souCFre  doucement  sou  museau  qui  maraude 
Tout  près  du  lin  bristol  et  des  portraits  jaunis, 
(^ar  il  connaît  la  surhumaine  et  l'inlinie 
Bonté  du  chien  nageur  à  la  tète  de  phoque. 
Et  les  meubles  tassés  dans  le  salon  baroque 
N'osent  pas  critiquer  les  avis  de  l'aliuim. 


Le  chat  couche  en  nmd  sur  le  lapis  vert-pomme 

Du  guéridon,  tout  près  de  la  grand  coupe  où  musent 

Les  cartes  des  bourgeois  et  de  ceux  que  les  Muses 

Pourvurent  d'un  bon  naturel  et  destinèrent 

A  figurer  dans  les  corps  de  fonctionnaires, 

Le  chat  ronronne,  et  c'est  la  fa(;on  dont  il  cause 

Avec  la  gent  iléluiile  au  vieil  album  iiieluse. 

Il  sait  bien  que  eeu\'là  (jui  gisent  dans  l'album 

Krreiit  aussi  dans  le  jardin  qiuiiul  vient  l'Automne 

I'!t  que  jase  le  voile  annnuisé  ties  feuilles; 

Il  les  a  vus  l'été  quand  il  est  sur  h;  seuil, 

l'elotonné,  laissant  à  pein<-  l.i  lumière 

Se  glisser  [lar  l'iiuision  de  ses  p.uipii  res, 


99 


René  Salomé 


Il  les  a  vus  rôder  au  bosquet  des  lilas; 
Il  a,  quand  il  chassait  en  mesurant  ses  pas, 
Dans  les  chambres  abandonnées  et  les  soupentes, 
Connu  tout  le  passé  furtif  et  doux  qui  hante 
La  maison,  s'insinue  dans  les  recoins,  sourit 
Dans  les  reflets  et  fait  craquer  les  boiseries. 
Avant  de  regarder  leurs  falotes  images, 
Il  a,  ce  chat  (nous  dirons  qu'il  est  un  chat  mage, 
O  vieil  ami,  comme  autrefois,  en  Rhétorique), 
Il  a  senti  leur  présence  mélancolique 
Diffuse  parmi  les  gazons  clairs,  les  feuillages, 
L'ombi'e  moite  et  fleurie  des  chambres  à  ramages, 
Les  greniers,  les  placards,  les  armoires  normandes. 
L'album  auprès  de  lui  parfois  se  documente 
Ou  voudrait  se  documenter,  mais  le  chat  blanc, 
Chasseur  insidieux,  artiste  en  faux-semblants, 
Agile  aux  bonds  elliptiques  parmi  les  plantes. 
Ne  sait  que  ronronner  d'une  voix  indolente, 
Somnoler,  cacher  son  nez  rose  en  sa  fourrure, 
Dès  qu'aj'ant  pris  congé  de  la  fauve  nature 
Il  redevient  l'hôte  du  logis  qu'il  connaît. 
L'album  inquisiteur  le  trouve  un  peu  benêt 
De  ronronner  et  de  se  ramasser  en  boule 
Au  lieu  de  préciser  les  rêves  qui  s'écoulent 
Dana  son  âme  affinée  de  chat  visionnaire. 


Dans  le  salon  peuplé  de  choses  qu'on  vénère, 


100 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


L'Épagneul  noir,  le  Chat  blanc  et  le  Terre-Neuve 

Avec  l'enfant,  voilà  les  seules  gens  qui  peuvent 

Etre  admis  aux  secrets  paisibles  de  l'album. 

L'enfant,  qui  ne  saurait  traduire  amo  Deum, 

Est  du  passé  reclus  l'interprète  zélé. 

Les  sages  animaux  l'écoutent  moduler 

Dans  ce  langage  humain  qui  les  trouble  et  les  charme, 

La  légende  de  ces  Messieurs  et  de  ces  Dames 

Qui  s'érigent  silencieux  dans  les  cartons, 

Si  grêles,  si  fanés,  si  pâles  avortons, 

Si  loin  du  monde  où  chiens  et  chats  vivent  leur  vie. 


L'enfant  qui  ne  sait  rien  des  chemins  qu'ont  suivis 

Ces  fantômes  de  la  monarchie  de  Juillet, 

Les  explique,  les  commente,  les  étiquette, 

Dit  leur  âme  d'un  geste  ou  d'un  mot  qui  s'envole. 

El  l'album  goûte  sa  mimique  et  ses  paroles 

(Jui  sont  bien  ce  qu'il  faut  pour  expliquer  des  âmes. 


L'épagneul  noir,  chien  de  société,  se  condamne 

A  l'immobilité  grave  sur  un  fauteuil  ; 

Le  Terre-Neuve,  surveillé  du  coin  de  l'iiil 

Par  l'enfant  qui  ne  pcru»et  pas  r|u'it(i  soit  distr.iil, 

C!;irf^-,i'  du  iimsi'jiii   l'iviiin-  <|i's  port  l'.-iils  ; 

'<•!  plus  prr.i.  —  ti. 


René  Salomé 


Le  chat  blanc  qui  s'est  mis  en  boule  et  qui  ronronne 
Se  dit  qu'il  connaît  mieux  ici-bas  que  personne 
Tout  le  passé  berceur  diffus  dans  la  maison. 


Les  gens  sensés,  pleins  d'ironie  et  de  raison, 

Sont  très  loin,  à  leurs  occupations  diverses, 

L'album,  l'enfant,  le  chat  et  les  deux  chiens  conversent 

En  plein  rêve,  parmi  le  monde  chuchotant 

Des  âmes  qui  vaguaient  dans  la  foret  du  temps. 


Les  gens  qui  dans  l'alhiini 


LKS  pciis  (lui  dans  l'allxiiii  clurt'ul  (loniicilc 
Ont  les  traits  (ins,  le  teint  mat  et  l'ii'il  atlentiC. 
Ils  semblent  regarder  les  vivants  qui  héritent 
De  leur  maison,  de  leurs  fauteuils,  de  leur  sourire. 
Mais  les  vivants  distraits  ne  rendent  plus  \  isite 
A  ecux  qui  dans  l'album  ont  élu  domicile. 


Les  images  ne  causent  plus  (pi'avee  les  simples, 


loi 


René  Salomé 


Les  meubles  d'autrefois,  le  chat  qui  voit  les  minces 
Clartés  des  revenants  et  qui  entend  leurs  plaintes 
Chantonnées  dans  la  soie  des  tentures  éteintes, 
Les  deux  chiens  et  l'enfant  qui  s'affirme  le  prince 
De  sujets  nés  pour  l'écouter  et  pour  le  craindre  — 
Les  images  ne  causent  plus  qu'avec  les  simples, 


L'enfant  explique  aux  animaux  tout  ce  passé  : 
Les  oreilles,  les  fronts,  les  bouches  et  les  nez, 
Les  costumes  de  militaire  et  de  curé, 
Les  dames  qui  portent  des  jupes  ballonnées 
Et  des  cheveux  noués  ou  tirebouchonnés, 
La  demoiselle  qui  ne  put  se  marier 
Puisqu'on  la  trouva  morte  sous  ses  oreillers, 
Ce  cousin  qui  lit  la  campagne  de  Grimée, 
Puis  acquit  un  négoce  à  Beaumont-le-Roger, 
Ce  magistrat  soigneux  de  ses  lèvres  pincées  — 


L'enfant  explique  aux  animaux  tout  ce  passé. 


L'enfant  module  aussi  de  subtiles  remarques 
Qui  font  rêver  ses  auditeurs  à  quatre  pattes. 
Il  dit  :  j'aurais  voulu  connaître  ces  deux  dames 
Et  jouer  avec  leurs  bracelets  et  leurs  bagues; 
V'oyez,  elles  ont  l'air  de  rentrer  dans  les  cartes. 
Pour  l'oncle  Antoine,  il  est  vraiment  comme  un  cheval 
Nous  n'aurions  pas  voulu  nous  piquer  à  sa  barbe. 
On  m'a  conté  qu'il  aimait  beaucouj)  lu  salade 


io4 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


On  aime  ce  qui  est  très-fort  quand  on  est  brave. 
Que  viennent  faire  ici  Monsieur  Thiers  et  le  pape 
Qui  ne  sont  rien  à  ces  Messieurs  et  à  ces  Dames?  _ 
L'enfant  module  ainsi  de  subtiles  remarques. 


Les  défunts  sont  charmés  des  légères  paroles 

Qui  frémissent  comme  un  insecte  sur  l'album. 

Ils  trouvent  à  l'enfunt  plus  de  savoir  qu'aux  hommes, 

Car  les  lionimes  sourient,  se  moquent  et  raisonnent 

Et  ne  respectent  pas  les  portraits  de  l'album. 

Mais  pour  ces  quatre  si  délicates  personnes 

Les  portraits  rient,  sourient,  se  meuvent  et  s'approchent, 

Les  Messieurs  font  la  roue  et  les  dames  fredonnent  — 

Les  défunts  sont  charmés  des  légères  paroles. 

Cet  album  est  sorti  de  la  mémoire  humaine. 
Les  hommes  font  ce  qu'ils  ont  coutume  de  faire, 
Chacun  à  son  plaisir  ou  dans  son  ministère, 
Et  croient  leurs  actions  birn  neuves  et  bien  fraîches. 
Mais  les  gens  de  l'album  à  l'enfant  et  aux  bètcs 
PInseignent  les  idées  et  les  faits  des  ancêtres 
Et  que  ces  actions  sont  vieilles  cl  4ointaines  — 
Cet  album  est  sorti  de  la  mémoire  humaine. 


Servantes,  lavez-  bien 


SERVANTES,  lavcz  bien  le  perron  et  le  senil. 
Les  deux  lauriers  qui  nous  sourient  et  nous  accueillent 
Dès  que  nous  revenons  des  champs  ou  du  village 
Se  montrent  soucieux  du  coutumier  lavage 
Car  ils  aiment  le  lustre  et  la  Ijeaulc  du  seuil. 


Eux-mêmes  sont  jaloux  de  l'éclat  de  leurs  feuilles 
106 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Dont  le  vernis  miroite  aux  touches  de  la  brise. 
Servantes,  imitez  les  deux  lauriers-cerises 
(juand  vous  lirossez  le  seuil  cl  les  degrés  en  pierre 
A  l'aube  qui  vous  teint  de  sa  fraîche  lumière 
Kt  lisse  vos  eiieveux  aux  souilles  de  sa  brise. 


Les  deux  lauriers  saluent  de  leurs  feuilles  précises 

Le  jour  qui  naît  si  pâle  au  toit  de  la  maison 

Et  divague  parmi  les  voiles  du  gazon  — 

Ce  nouveau  jour  se  vêt  de  toile  fine  et  blanche 

Dont  les  plis,  ô  lauriers,  s'écartent  sur  vos  branches 

Kt  viennent  essuyer  le  seuil  de  la  uiaison. 


Servantes,  que  l'eau  mousse  en  légère  toison 

Sur  la  [(ierre  divine  où  les  hôtes  s'arrêtent. 

Lauriers  étineelants,  l)alancez  vos  deux  tètes 

l'our  dire  votre  joie  aux  aceortcs  servantes, 

(^ai-  vous  savez  qu'aux  seuils  dont  la  pierre  i-sl  liiisand 

Les  heures  (h'  luuiièi'e  et  de  gailé  s'arrèlenl. 


Les  heures  liaiiilh'ts  de  liu^'e  Itlaiic  scuil  prèles 
A  visib-r  Ir  si'uil  au  cours  île  la  journée. 


René  Salomé 


Les  lauriers  leur  diront  des  phrases  bien  tournées 
Vu  qu'ils  furent  nourris  aux  préceptes  des  grâces 
Et  parent  les  instants  de  la  journée  qui  passe 
Avec  le  souvenir  des  antiques  journées. 


Je  suis  donc  re\fena  au  Jardin 


JE  suis  donc  revenu  an  jardin,  cet  ami 
Où  les  bètcs  cl  les  arbres  m'claicnl  soumis, 
Où  l'univers  tenait  pour  moi  entre  les  murs. 
Où  je  croyais  que  se  limitait  la  nature. 
Ou  la  vie  me  parlait  tout  i»as  dans  les  l'euillées. 


.lai  roiilnurné  la  maison  close  et  verrouilh'c 
Où  la  fîlycine  étend  jusqu'au  toit  ses  conquêtes  : 


109  plus  prrs.  —  - 


René  Salomé 


J'ai  entendu  le  chant  des  arbres  et  des  bêtes 
Qui  n'ont  point  remarqué  le  passant  que  j'étais. 


J'ai  poussé  vers  le  mur  où  le  figuier  gîtait 
Entre  la  cour  de  la  cuisine  et  la  cabane 
Qui  de  lierre  et  de  vigne  aujourd'hui  s'enrubanne 
Et  cù  jadis  gloussaient  et  picoraient  les  poules. 


Je  les  entends  en  rêve,  et  j'entends  qui  roucoule 
A  côté,  sur  le  mur,  ou  là-haul,  sur  les  combles, 
Dès  la  pointe  de  l'aube  un  couple  de  colombes 
Amies  de  la  maison,  de  la  cour,  du  figuier. 


O  figuier,  quel  mystère  est  clos  sous  ta  feuillée? 
Quel  agreste  passé  te  captive  et  te  hante  ? 
Quels  regards  sont  filti'és  et  guidés  par  les  fentes 
Que  tes  mains  épandues  entrebâillent  à  peine  ? 
Quel  chèvre-pied,  guettant  les  figures  humaines, 
Gîte  voilé,  mais  deviné,  sous  tes  rameaux  ? 
D'où  vient  qu'il  balbutie,  vei's  le  couchant,  des  mots 
Qui  imposent  le  rêve  et  le  silence  aux  poules  ? 


O  figuier,  si  l'enfant  l'approche,  lu  refoules 


PLUS    PRES    DES    CHOSES 


Sa  pensée  vers  des  bois,  des  collines,  des  sources, 
Des  nymphes  couronnées  d'hyacinthe,  des  courses 
De  Faunes  et  de  daims  le  long  d'un  fleuve  émule, 
Des  temples  émergeant  d'un  fauve  crépuscule 
Entre  des  pointes  de  cyprès  et  de  vieux  rouvres  — 


O  figuier,  si  l'enlant  t'approche,  tu  découvres 

A  son  àme  des  bois  sacrés  et  des  i^rairies, 

Des  dieux  adolescents  qui  jasent  et  qui  rient 

En  buvant  du  miel  roux  dans  des  coupes  de  hêtre  ; 

Des  bergers  copiant  l'exemple  des  ancêtres 

Et,  avec  le  limon,  la  résine  ou  la  cire. 

Assemblant  des  roseaux  qui  déjà  réussirent 

Sur  l'onde  et  sous  la  brise  à  moduler  des  plaintes. 


O  (iguier,  quel  passé  gémit  sous  ton  étreinte 

A  la  venue  du  soir  et  quand  souille  l'Automne  ? 

Tes  voisins  caquetants  et  murmurants  s'étonnent 

D'être  là  cO)te  à  côte,  avec  toi  réunis. 

Sans  que  règne  dans  leur  cité  plus  d'harmonie, 

Sans  être  visités  dos  Faunes  ot  des  Muses. 

Les  femmes  lessivant,  ii's  colombes  qui  musent 

Dans  nolri-  vieil  ami  If  marronnier  pensif, 

I>e  iieiT'-,  (jni  s'enloiiee  cl  tenaille  des  griffes, 


III 


René  Salomé 


Les  poules  qui  du  bec  et  des  ergots  ponctuent 

Quelques  vieux  choux  et  quelques  feuilles  de  laitues, 

La  cuisine,  la  cour  et  l'honnête  maison 

Dont  la  nuque  soutient  les  mois  et  les  saisons. 

Tous  ceux-là  te  voyant,  t'écoutant  chanter,  rêvent 

De  jours  plus  transparents,  d'une  plus  jeune  sève 

Dans  les  rameaux,  de  voix  et  gestes  cadencés. 

De  dieux  épars,  venus  des  lointains  du  passé. 

Qui  ijar  les  cieux,  les  eaux  et  les  plantes  cheminent  ; 

Les  choses  entassées  dans  la  pénombre  fine 

Espèrent  tes  leçons  de  force  et  de  beauté  — —. 


Je  suis  donc  revenu  vers  le  figuier  hanté 

Que  vénéraient  la  cour,  les  colombes,  les  poules 

Et  tous  ceux  dont  la  vie  régulière  s'écoule 

En  ce  coin  de  constante  et  chantante  habitude  — 

La  cuisine  dormait,  close  ;  la  solitude, 


La  vétusté  rongeaient  les  pierres  et  les  planches  ; 

Ni  colombes,  ni  eau  qui  mousse  et  qui  s'épanche. 

Ni  poules  picorant  ou  gloussant,  ni  ramage 

De  feuilles,  ni  enfant  rêvant  à  des  images 

De  Faunes  emmiellés  qui  sautent  et  qui  rient 


Le  figuier  n'était  plus  qu'une  tige  pourrie. 


EN    MARGE   DES   GÉORGIQUES 


^ 


Le  vignoble  qui  ceint 


Aiisini  i'el  lentii  vitrm  coniinitti'n'  siilco. 
Ciéorg.  II,  aSi). 

Li;  vignohlc  (jui  ceint  les  ormeaux  de  nos  i-èves, 
Amie,  aura  toujours  sa  douce  et  jeune  sève, 
Mrnie  s'il  ne  sjiil  pas  l'exemple  de  l'yeuse 
Dont  les  bras  souterrains  vont  plongeant  et  se  creusent 
Des  ciiemins  tortuetix  vers  les  antres  du  sol. 

Le  vignolde  (jui  nous  encliantc  et  nous  eonsole, 


Il5 


René  Salomê 


Dans  les  songes  où  vont  nos  deux  âmes  agiles, 

N'enfonce  point  ses  pieds  noueux  jusqu'à  l'argile, 

Mais  il  trouve  l'eau  succulente  et  nourricière 

Presque  au  sein  de  l'espace  où  se  jovie  la  lumière, 

Où  les  baumes  légers  s'envolent  des  calices. 

Les  feux  de  notre  joie  l'inondent  et  se  glissent 

Facilement  jusqu'à  sa  quêteuse  racine; 

L'air  mouillé  de  nectar  et  teinté  de  glycine 

Qui  baigne  l'horizon  du  pays  de  nos  cœurs, 

Dilué  dans  la  glèbe  caillouteuse,  elïlem'e 

Les  pieds  noueux  des  ceps  qui  grimpent  sur  nos  joies 


Viens  ;  mords  la  grappe  où  le  soleil  bouillonne  et  vols 
Ta  face  au  ruisselet  où  se  mirent  les  chèvres  : 


C'est  notre  sang  mêlé  qui  roule  sur  tes  lèvres. 


Berg-ers,  quand  vous  cuisez 


Nom  saepe  incautis  pasliirihiis  exridit  ig'nis 
Gi'-org.  II,  3o3. 


BERGERS,  quand  vous  cuisez  les  courges  ou  les  lèves 
Près  du  bois  d'oliviers  où  se  plaisent  les  rêves 
Que  mon  amie  cl  moi  nous  suivons  pas  à  pas, 
Domplez  le  leu  que  le  /t'phyr  incline  au  ras 
Du  sol  JMM-lui  i|ui-  \()nt  iiàlnranl  vos  génisses; 
L'iUinci'Ue  caclife  n'allend  qu'un  tlieu  propice; 
Kllc  s'insinuerait,  |)crtide,  sous  l'écorce 
D'un  des  ailircs  aimes  qui  déploies  ses  bras  torses 
Au-dessus  des  pensées  où  nos  âmes  s'cnlaecnl. 


liliis  pri'-s.  —  ;. 


René  Salomé 


Et  bientôt  vous  entendriez  la  tige  grasse 

Pétiller  et  craquer  dans  le  bois  assoupi. 

La  flamme  jaillirait  en  sonores  épis 

Vers  les  rameaux  d'en  haut  qui  nous  servent  de  voûte, 

Vers  le  feuillage  aigu  et  pâle  qui  écoute 

Le  parler  simple  et  cadencé  de  mon  amie 


O  bergers,  quelque  dieu  déjà  sur  nous  gémit, 
La  poix  revêt  la  nue  de  fumée  acre  et  dense. 


Bergers,  veillez  au  feu  qui  ondoie  et  qui  danse 
Près  du  bois  d'oliviers  où  nos  rêves  défilent 
Quand  nous  lisons  tous  deux  dans  le  même  Virgile. 


Quand  nous  passons  au  bois 


Et  te,  Bacche,  vocant  per  carmina  laeta,  tibiqiie 
Oscilla  ex  alla  suspendunt  mollia  pinu. 

Géorg.  II,  388. 


OUANU  nous  passons  au  boia  des  soucis  et  des  craintes 
Entre  les  pins  tendus  sur  la  pente  d'où  suintent 
Les  ruisselcls  pcifj;naiit  la  mousse  des  rochers, 
(^)uanil  l'air  ^puis  résislc  aux  llèchcs  de  l'Archer, 
Onand  nous  sentons  nos  pieds  glisser  vers  la  nuit  ckiso, 
Alors,  amie,  aux  doi^'ls  des  i)infi  qui  s'ankylosent 
Va  suspendre  les  fiy:urines  délicates 
Du  dieu  par  qui  la  joie  universelle  éclate. 
Nous  les  avons  lailKes  dans  l'ofi  cl  dans  l'aubier 


'<> 


René  Salomé 


Ou  façonnées  avec  l'argile  du  potier 

Le  long  des  jours  qui  rient  et  des  heures  chantantes. 

Va  les  suspendre  aux  pins  taciturnes  que  hantent 

Les  craintes  et  les  soins  de  nos  cœurs  sans  vertu. 

Attache-les  parmi  les  aiguilles  pointues 

Au  bout  de  cheveux  d'or  cueillis  sur  tes  épaules. 

Et  nous  verrons,  pareils  aux  bras  souples  des  saules, 

Les  bras  glacés  des  pins  se  fondre  et  s'amollir  ; 

Nous  entendrons  la  voix  des  animaux,  le  rire 

Des  nymphes  réveillées  sous  les  pierres  en  mousse  ; 

Nous  sentirons  les  souffles  chauds,  l'haleine  douce 

Des  cieux  longtemps  bannis  du  pays  de  nos  rêves; 

Le  dieu,  se  balançant,  fera  monter  la  sève 

Du  vignoble  où  nos  joies  mordent  et  s'alimentent  __ 


Puis  nous  embrocherons  les  entrailles  fumantes 

Du  bouc  mangeur  de  notre  dieu pour  les  griller 

Suspendues  aux  scions  du  Ksse  coudrier. 


Le  vignoble  a  tendu  — 


Perxeqniiur  vitcni  altondens  fingitquc  putando 
(iéorg.  II,  4or- 


LE  vignoble  a  tendu  ses  grappes  de  lumière  : 
Nous  avons  l>u  la  joie  et  la  flnninifl  giuTrières 
Du  raisin  fait  de  notre  joir,  de  notre  tlamme  : 
L'hiver  n'a  point  glacé  la  flore  (!e  notre  àme  ; 
La  tiédeur  des  maisons  n'a  point  rompu  nos  forces. 


Voici  que  notre  sève,  amie,  bout  dans  l'écore 


lai 


René  Salomé 


Du  plant  divin  qui  multiplie  déjeunes  plants; 

Et  c'est  le  temps  d'aller  émondant  ou  sarclant 

Disputer  notre  vigne  à  la  saison  fleurie. 

Tous  deux  bons  vignerons,  dès  que  l'aube  sourit, 

Faisons  luire  et  crier  la  serpe  dans  les  pousses  ; 

Et  ne  crains  pas,  amie,  que  le  111  s'en  émousse  : 

Saturne  au  temps  jadis  la  forgea  de  ses  mains. 

Qu'elle  aille  cliquetante  et  suive  son  chemin 

A  travers  les  sarments  dont  bougent  les  bras  minces. 

Sans  funeste  pitié,  sans  indulgence,  évince 

Les  petits  fous  qui  s'allongent  en  courses  vaines. 

Va,  ne  gaspillons  pas  le  beau  sang  de  nos  veines. 

Ne  compromettons  pas  l'espérance  des  grappes; 

Sinon,  le  dieu  longtemps  cultivé  nous  échappe 

Et,  divers,  se  répand  en  brindilles  sauvages  

Mais  déjà  tu  revois  son  corps  et  son  visage, 
Déjà  le  sang  reflue  et  lui  gonfle  le  torse. 

Viens quêtons  les  sai'ments,  les  dépouilles  sans  force 

Qui  ne  menacent  plus  nos  œuvres  ou  nos  joies 

Et  qu'un  feu  de  bois  sec  à  l'horizon  rougeoie. 


1908 

René  Salomé 


Il  a  été  tiré  de  ce  cahier  seize  exemplaires  sur 
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miaistrateur  ; 

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primeur ; 

dix  exemplaires  d'abonnement,  numérotés  de  i  à  lo 
exemplaires  d'abonnement  ; 

et  trois  exemplaires  d'auteur  numérotés  a,  b,  c 
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Tous  nos  exemplaires  sur  whatman  sont  numérotés 
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stant souscrits;  nous  ne  vendons  point  d'exemplaires 
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derie Moyeu r  (AUainf;uillatinie  ci  compuf^nie  succes- 
seurs). :i  i ,  rue  du  Montparnasse,  à  Paris,  si.viènie 
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((ue  nous  en  avons  besoin  ;  les  (l'uvres  cpie  nous  publions 
appartiennent  aux  cahiers,  du  seul  fait  de  cette  [mbli- 
cation,en  toute  prr)|)riété  littéraire,  sans  aucune  réserve, 
et  sans  autre  signilication  ni  contrat  ;  les  manuscrits 
non   insérés  ne   sont   pas   rendus. 


f?^^ 


TABLE  DE  CE  CAHIER 


PAOES 

Notre  catalogue  analytique  sommaire 2 

DU  MÊME  AUTEUR  aux  Cahicrs  de  la  Quinzaine  ...  5 

René  Salomk.  —  plus  près  des  choses 7 

IN  MEMORIAM 9 

Ile  feaillfie,  ceinturée  de  porphyre 11 

Sur  la  colline,  entre  les  pins 17 

La  bibliothèque  a  deux  fenêtres 25 

Ce  ptwchemin  bruni  et  ridé 33 

Fille  entrevue 3i) 

Le  vieux  porte-carte  en  crocodile 4^ 

Tu  pifiuais  dans  la  «oie 4^^ 

L'outillage  menu 5i 

Tu  te  ris  de  ma  bibIiolhè({uc 5 1 

Autour  de  mon  vieux  chapeau  verdàtre âG 

Feu  du  ciel,  j<^  t'ai  vu (>i 

Le  tlic  ciiaulc <">") 

Le  iDiiiijonr  d'i'tr  Cn) 


IJI 


<^( 


sixième  cahier  de  la  dixième  série 


La  chambre  bleue  dormait "3 

J'ai  rêvé  que  le  marronnier 78 

La  bague  des  aïeux 85 

Les  grands  soleils  du  petit  jardin 91 

Vépagneiil  noir 96 

Les  gens  qui  dans  l'album io3 

Servantes,  lavez  bien 106 

Je  suis  donc  revenu  au  jardin 109 

en  marge  des  géorgiqucs ii3 

Le  ^'ignoble  qui  ceint ii5 

Bergers,  quand  vous  cuisez 117 

Quand  nous  passons  au  bois 119 

Le  vignoble  a  tendu 121 

Il  a  été  tiré  de  ce  cahier 120 

Nos  cahiers  sont  édités 127 

Table  de  ce  caliier i3i 


Nous  avons  donné  le  bon  à  tirer  après  corrections 
pour  treize  cents  exemplaires  de  ce  sixième  cahier 
et  pour  seize  exemplaires  sur  whatman  le  m,ardi 
22   décembre    igo8. 

Le  gérant  :  Charles  Péguy 

Ce  cahier  a  été  composé  et  tiré  par  des  ouvriers  syndiques 
Suresnas.  —  Imprimerie  Ernest  Payen,  i3,  rue  Pierre-Dupont.  —  SaJî 


SEPTIEME   CAHIER    DE    LA    DIXIEME    SERIE 
MAXIME    VUILLAUME 

MES    CAHIERS    ROUGES 


IV.  —  quelques-uns 

de  la  Commune 


CAHIERS   DE   LA   QUINZAINE 
paraissant  seize  fois  par  an 

PARIS 
8,   rue  de   la   Sorbonne,  au   rez-de-ohautsée 


Cotniluinc.  —  i 


Nous  avons  publié  dans  nos  éditions  antérieures  et 
dans  nos  cinq  premières  séries,  igoo-igo/J.,  un  si 
gi^and  nombre  de  documents,  dé  textes  formant  dos- 
siers, de  renseignements  et  de  commentaires  :  —  un 
si  grand  nombre  de  cahiers  de  lettres,  —  nouvelles, 
romans,  drames,  dialogues,  poèmes  et  contes;  —  un 
si  grand  nombre  de  cahiers  d'histoire  et  de  philo- 
sophie ;  et  ces  documents,  renseignements,  textes, 
dossiers  et  commentaires,  ces  cahiers  de  lettres, 
d'histoire  et  de  philosophie  étaient  si  considérables 
que  nous  ne  pouvons  pas  songer  à  en  donner  ici 
l'énoncé  même  le  plus  succinct  ;  pour  savoir  ce  qui  a 
paru  dans  les  cinq  premières  séries  des  cahiers,  il 
suffit  d'envoyer  un  mandat  de  cinq  francs  à  M.  André 
Bourgeois,  administrateur  des  cahiers,  8,  rue  de  la  Sor- 
bonne,  rez-de-chaussée,  Paris,  cinquième  arrondisse- 
ment; on  recevra  en  retour  le  catalogue  analytique 
sommaire,  IQ00-IQ04,  de  nos  cinq  premières  séries. 

Ce  catalogue  a  été  justement  établi  pour  donner, 
autant  qu'il  se  pouvait,  une  image  en  bref,  un  raccourci. 


ane  idée,  abrégée,  mais  complète,  de  nos  éditions  anté- 
rieures et  de  nos  cinq  premières  séries  ;  tout  y  est  classé 
dans  l'ordre;  il  suffit  de  le  lire  pour  trouver,  à  leur 
place,   les  références  demandées. 

Ce  catalogue,  in-i8  grand  Jésus,  forme  un  cahier 
très  épais  de  XII-\-^o8  pages  très  denses,  marqué  cinq 
francs  ;  ce  cahier  comptait  comme  premier  cahier  de  la 
sixième  série  et  nos  abonnés  l'ont  reçu  à  sa  date,  le 
2  octobre  igo^,  comme  premier  cahier  de  la  sixième 
série;  toute  personne  qui  Jusqu'au  3i  décembre  igo5 
s'abonnait  rétrospectivement  à  la  sixième  série  le  rece- 
vait, par  le  fait  même  de  son  abonnement,  en  tête  de  la 
série;  nous  l'envoyons  contre  un  mandat  de  cinq  francs 
à  toute  personne  qui  nous  en  fait  la  demande. 


DU  MEME   AUTEUR 

aux   Cahiers  de  la  Quinzaine 


Maxime  Vuillaume.  —  mes  cahiers  rouges.  —  I.  — 
une  journée  à  la  cour  martiale  du  Luxembourg. 
—  le  Jeudi  20  mai  iSyi.  —  dixième  cahier  de  la 
neuvième  série: 

Avant-Propos  de  Lucien  Descaves; 

Maxime  Vuillaume.  —  mes  cahiers  rouges.  —  I.  — 
une  journée  à  la  cour  martiale  du  Luxembourg: 

1.  —  déroute;  pantalons  rouges;  pavés  maudits;  lende- 
main  de   victoire;    perquisitions; 

11.  —  Citoyen!;  entre  les  deux  gendarmes;  ma  montre; 
«  le  Socialisme»;  un  prêtre;  le  Prévôt;  sur  deux 
rangs  ; 

III.  —  devant  le   tribunal;  le  Sabre;  Interrogatoires;   à  la 

ijucue;   ct'ux  qui   attendent;   pensées; 

IV.  —  lueur    d'espoir;     pourparlers;     angoisse;     loin    de 

l'Enfer;    attendrissement;    refuge; 

V.  —  lahattoir  du  Luxembourg;  errant;  dénonciations; 

VI.  —  Petites  cours  martiales;  l'Opéra;  Au  mur  les  godil- 
lots; le  cliarnicr  «le  Charonne;  le  puits  des  Fédérés; 
le  compte  lies  morts; 


un  caliicr  blanc  de  108  pages,  mar([ué. . .  .     deux  francs 


DU   MEME  AUTEUR 

aux  Cahiers  de  la  Quinzaine 


Maxime  Vuillaume.  —  mes  cahiers  rouges.  —  II.  — 
un  peu  de  vérité  sur  la  mort  des  otages.  —  2/f  et 
•26  mai  i8yi.  —  onzième  cahier  de  la  neuvième  série: 

l'histoire  qui  ment; 

l'archevkque  (mercredi  a^  mai).  —  le  capitaine  de  Beau- 
fort;  premier  cadavre;  la  cantinière  Lachaise;  Six  fusillés, 
six  otages;  Nous  voulons  l'archevêque;  El  notamment  l'ar- 
(  lievèque;  La  Descente;  Vers  la  mort;  la  fusillade;  le  nain 
fôroce;  Devant  le  Conseil  de  guerre;  Poignante  confron- 
tation; les  acteurs  du  drame; 

l'hcmmk  du  MEXIQUE  (vendredi  26  mai).  —  Si  nous  allions 
chercher  Jecker;  les  cinq  à  la  Roquette;  InterrogiUm'ri-:  Ta 
montée;  Le  «  mur  »  de  Jecker; 

LA  RUE  UAXO  (vendredi  ad  mai).  —  Préparatifs;  il  m'en 
faut  cinquanlo;  Conversation  à  la  prison;  les  quatre  otages 
civils;  Largillière,  Ruault  et  Greffe;  Jusqu'à  la  Mairie  de 
Belleville;  Rue  de  Paris;  Rue  Haxo;  le  mur;  le  massacre; 
le  compte  des  morts;  celui  qui  est  de  trop;  Devant  les  juges; 
Sainl-Onier  ;  lùnilc  Cluis;  Aujourd'Iiui  ;  Comparaison; 


lui  cahier  blanc  de  v'iu.  pages,  marqué.. . .     deux  francs 


DU  MEME  AUTEUR 

aux  Cahiers  de  la  Quinzaine 


Maxime  Vuillaume.  —  mes  cahiers  rouges.  — 111.  — 
quand  nous  faisions  le  «  Père  Duchéne  ».  —  mars- 
avril-mai  i8yi.  —  douzième  cahier  de  la  neuvième 
série  : 

LA  RÉPUBLIQUE  ou  LA  MOiiT  1  —  I.  —  Je  reucontrc  Vermcrsch  ; 
Colonne  en  fête;  II.  —  La  République  ou  la  Mort!  la  mère 
Gaittet;  l'argent;  III.  —  II  es),  bougrement  en  colère;  IV.  — 
Mort  et  Résurrection; 

NOS  APRKS-MiDi.  —  I.  —  dans  la  Fournaise;  II.  —  la  Com- 
mune proclamée;  Celui  qui  n'est  pas  là;  Jusqu'à  la  mort; 
III.  —  le  Canon  du  Père  Ducliène;  des  Héros;  IV.  —  Henriette 
la  jolie  canlinière;  à  Beaujon;  Funérailles  rouges; 

QUELQUES  AMIS.  —  I.  —  FéUx  Pyat  ;  II.  —  Rogeard;  111.  — 
Rossel;  W.  —  Raoul  Rigault;  V.  —  Déjeuner  chez  Prolot; 
VI.  —  notre  citoyen  curé;  VII.  —  Gaietés; 

Lii  UATAir.LON  ou  PKni:  DucnÈNii.  —  I.  —  Si  nous  formions 
un  bataillon!  Brillant  uniforme;  Ça  ne  va  pas!  chez  Rossel; 
Déjeuner  à  lu  Caserne  ;  II. — Bataille  ;  Jusqu'au  Père-LacUaise  ; 

DEiiNiiiRS  JOURS.  —  I.  —  Dîner  chez  Rachel  ;  Le  Père  Duchéne 
a  vécu;  ce  qu'était  devenu  Vermersch  ;  II.  —  notre  ami  Paget- 
Lupicin;  III.  —  notre  fortune;  Collectionneurs,  ouvrez  l'œil; 

un  cahier  bluuc  de  i44  pages,  marque. .  .  .     deux  francs 


('.itnimunc.  —  i. 


Pour  les  personnages  qui  ont  été  cités  déjà  Vannée 
dernière  dans  les  trois  premiers  cahiers  rouges,  ci- 
dessus  annoncés,  on  pourra  se  reporter  aux  notices 
biographiques  individuelles  publiées  à  mesure  dans 
ces  trois  premiers  cahiers;  le  troisième  cahier,  quand 
nous  faisions  le  «  Père  Duchêne  »,  douzième  cahier 
de  la  neuvième  série,  contenait,  page  365,  un  Index 
alphabétique  général  des  notices  biographiques  indivi- 
duelles, et  page  S6y,  un  Index  alphabétique  général 
des  noms  propres  cités  dans  tous  les  trois  premiers 
cahiers. 

On  ne  trouvera  dans-  les  trois  cahiers  de  cette  année 
que  les  notices  biographiques  individuelles  des  person- 
nages nouveaux. 


Il 


MES   CAHIERS    ROUGES 


IV.  —  quelques-uns 


/A' 


tie  la  Commune 


n 


CEUX   QUI    VONT   A   LA   MORT 


RAOUL  RIGAULT 


Boulevard  Saint-Michel 

Mercredi  24  mai.  Midi.  La  lusillade  crépite  tout  à 
l'entour.  On  attend  l'attaque.  Dans  une  heure,  deux 
heures   au   plus,  ce   sera   la   bataille. 

Rue  Racine,  en  face  du  Soulïlet,  une  voiture  est 
arrêtée  près  de  la  barricade.  On  en  descend  des  caisses 
de  cartouches  que  l'on  rang'C  le  long-  des  pavés.  La 
voiture  vidée,  on  détèle  le  cheval  i)lanc,  pour  l'atteler 
à  une  mitrailleuse  restée  en  panne.  L'attelage  grimpe 
If  boulevard. 

L'ami  Maître,  notre  chef  de  bataillon  des  Enfants  du 
Père  Duchêne. 

—  Où  vas-tu? 

—  Au  Panthéon. 

—  Sont-ils  loin? 

—  Toujours  rue  Vavin,  où  Lisbonne  (i)  les  arrête... 
Nous  longeons  en  causant  le  lycée  Stxint-Louis. 


(1)  F-isl>oniio  (Maxime),  colonrl  fédrn''.  Rlossi-  !<■  5,'i  mai  lionlrvard 
\ Dltniro,  condaiiiiié  à  mort,  commue  aux  travaux  l'orcès.  Né  en 
^  11).  MorI  eii  mo.'». 

ai 


quelques-uns  de  la  Commune 

Maître  me  résume,  en  quelques  mots  rapides,  la 
défense.  La  place  Saint-Micliel  fermée  par  la  grosse 
barricade  de  la  Fontaine.  La  rue  Saint-Séverin  hérissée 
de  pavés.  La  rue  des  Écoles,  le  boulevard,  coupés  de 
fossés.  La  rue  Racine,  la  rue  de  l'École-de-Médecine 
barricadées.  Et,  forteresse  colossale,  la  barricade  de 
la  place  Maubert,  protégeant  la  retraite,  par  le  pont 
d'Austerlitz,  vers  la  rive  droite  et  le  onzième. 

Place  de  la  Sorbonne.  La  barricade  qui  va  défendre 
l'accès  à  la  rue  Soufflot  est  en  retard.  Donnant  des 
ordi-es,  l'écharpe  rouge  en  sautoir,  Aconin,  ancien 
capitaine,  sous  le  siège,  à  mon  248*. 

—  Ehl  venez  donc! 

—  Tiens!  Rigault! 

C'est  bien  Rigault  qui  nous  appelle.  Il  cause,  sur  la 
place,  avec  un  groupe  d'amis. 

Nous  traversons,  Maître  et  moi,  le  boulevard. 

Rigault  est  en  grand  costume  de  commandant  fédéré. 
Tunique  à  col  et  revers  rouges.  Sur  la  bande  rouge  du 
képi,  une  grenade  d'argent. 

—  Entrons  au  d'Harcourt. 

au  d'Harcourt 

Le  café  d'Harcourt  est  hermétiquement  clos.  Du 
pommeau  de  son  sabre  Rigault  frappe  aux  volets.  Une 
porte  s'entr'ouvre,  laissant  voir  un  coin  de  la  face 
apeurée   du   gérant. 

—  Ah!  c'est  vous,  monsieur  Rigault...  Ah!  non... 
non...   impossible... 

Et  l'infortuné  cafetier,  avançant  la  tête,  embrasse 
d'un  long  regard  d'angoisse  la  place  de  la  Sorbonne, 


CEUX    QUI    VONT    A    LA    MORT 

OÙ  les  pavés  montent,  fermant  les  rues  adjacentes,  et 
où  flambent  au  soleil  les  faisceaux  des  fusils. 

—  Allons,  ouvre  vite,  dit  Rigault  nerveux.  Et  fous- 
nous  la  paix. 

Nous  entrons.  La  salle  est  obscure.  Seules  quelques 
lames  ensoleillées  s'échappent  des  jointures  des  volets. 
Nous  nous  asseyons.  Cinq.  Rigault.  Un  grand  jeune 
homme  en  costume  de  lieutenant,  un  élève  des  Beaux- 
Arts,  habitué  comme  nous,  de  la  brasserie  Saint- 
Séverin,  Iluet.  11  a,  je  m'en  souviens,  de  hautes  bottes 
de  cuir  jaune,  qu'il  étend  sur  une  chaise,  à  demi 
endormi.  Je  ne  connais  pas  le  troisième.  Maître  est 
en  chef  de  bataillon.  Moi  en  civil  et  képi  de  lieu- 
tenant. 

D'un  trait,  Rigault  avale  le  verre  de  grenadme  qu'il 
s'est  fait  servir.  Il  me  frappe  sur  l'épaule. 

—  Tu  sais...  Eh  bien! 
Il  scande  ses  paroles. 

—  Cette  nuit... 

—  Kli  bien,  cette  nuit? 

—  Eh  bien...  Je  l'ai  fait  fusiller... 

—  Fusillé...  Qui? 

—  Chaudey. 

Maître  m'a  jeté  un  regard  rapide.  Iluot  n'a  pas 
bougé...  Il  est  toujours  sonmolent...  Il  doit  être  au  cou- 
rant. Peut-être  —  sa  fatigue  semble  l'indiquer  —  n'a-t-il 
pas  quitté  Rigault  d<>puis  l'heure  tragicjue... 

—  Fusillé?...  Mais,  comment... 

Un  frisson  me  traverse  comme  un  coup  do  poignard. 
Je  voudrais  parler...  savoir... 

Mais  Rigault  ne  nous  laisse  pas,  à  Maître  et  à  moi,  le 
temps  (le  riiilorroger.  Il  se  lève,  raccro<lu'  son  sabn* 

23 


quolqiifs-nns  de  la  (Commune 

qu'il   avait  détaché   pour  frapper   aux  volets...  Nous 
sortons. 
—  A  tout  à  l'heure...    Au  Panthéon... 


Vision  d^horreur 

Le  lendemain.  Sept  heures  du  matin.  Je  descends  hâti- 
vement la  rue  Gay-Lussac.  Partout  des  morts.  Morts 
de  la  veille,  morts  de  la  nuit,  morts  du  combat  ou  de 
la  fusillade.  Au  pied  du  haut  mur  du  couvent  des 
Dames  Saint-Michel,  au  carrefour  de  la  rue  Saint- 
Jacques,  toute  une  file  de  morts.  Les  faces  cachées  sous 
une  couche  de  paille  sanglante. 

Des  morts  encore  contre  la  maison  étroite,  au  portail 
ogival,  aujourd'hui  le  numéro  26  de  la  rue  Gay-Lussac. 
Tout  près,  adossé  au  mur  de  l'institution  Lelarge,  un 
cadavre  coiffé  d'un  képi  rabattu  sur  le  front.  Celui  d'un 
vieillard,  le  père  Philippe,  conducteur  d'omnibus  de  la 
ligne  Montraartre-Saint-Jacques.  On  l'a  pris,  l'infortuné, 
pour  quelque  soldat  d'un  corps  franc. 

Un  rassemblement,  en  face  de  la  barricade  éventrée 
de  la  rue  Royer-Gollard.  Hommes,  femmes,  causant 
avec  animation.  Je  m'approche.  Je  jette  un  regard 
furtif... 

Horreur  ! 

Un  officier  fédéré.  Un  commandant.  Etendu.  La  tunique 
grand  ouverte.  La  chemise  tachée  de  rouge.  Les  pieds 
nus.  Les  galons  des  manches  arrachés.  La  tête  recou- 
verte à  demi  d'un  linge  ensanglanté. 

Un  soldat,  qui  se  détache  du  groupe,  s'agenouille, 
soulève  le  linge... 


CEUX    QUI    VONT    A    LA    MORT 

Rigault  ! 

Rigault,  que  j'ai  quitté  la  veille,  là.  à  cent  pas... 

II  me  semble  que  tout  mon  sang,  à  moi,  s'en  va.  Mes 
jambes  se  dérobent... 

Encore  un  regard...  C'est  bien  lui...  C'est  bien  sa 
barbe  ..  raidie  de  poussière  et  de  sang...  Le  crâne 
fracassé... 

.le  presse  le  pas... 

Tout  le  jour,  dans  mon  effroyable  station  à  la  Cour 
martiale  du  Luxembourg,  je  reverrai  cette  vision 
d'horreur...  le  cadavre  à  la  face  broyée...  la  foule  qui 
l'entoure...  le  soldat  qui  se  penche  et  qui  détache  le 
linge,  collé  sur  l'affreuse  plaie... 

Légende  et  Vérité 

La  mort  de  Raoul  Rigault  a  été  maintes  fois  ra- 
contée. 

Dès  le  début  de  l'exil,  plusieurs  versions  circulaient. 
Celle  que  je  vais  donner  ici  —  déjà  i)ubliée  par  moi 
dans  la  Liberté  de  Bruxelles,  en  juin  iSj'i  —  est  faite 
de  renseignements  recueillis,  à  Genève,  pi'ès  des  com- 
battants. 

Les  souvenirs  étaient,  du  reste,  fort  peu  précis.  Pen- 
dant des  mois  et  des  mois,  beaucoup  crurent  que  Rigault 
n'avait  point  été  tué.  Nous  avions  beau  protester  — 
Pilotell,  qui  l'avait  vu  mort  lui  aiissi,  et  moi  —  beaucoup 
s'acharnaient  à  croire  qu'il  allait  un  jour  nous  sur- 
prendre, comme  l'avaient  déjà  fait  tant  d'autres,  que  la 
l)ataille  avait  épargnés. 

Rigault  était  mort  et  l>ien  mort.  Le  cadavre  de  la 
rue  Gay-Lussac  était  le  sien.  Après  now^  avoir  ((uittés, 

a.5  Ctnitnnn.-     _  a 


quelques-uns  de  la  Commune 

Rigault  avait  fait  une  courte  apparition  à  la  mairie  du 
Panthéon,  d'où  il  était  sorti,  se  dirigeant  par  la  rue 
Saint-Jacques.  Il  était  environ  trois  heures,  quand,  les 
barricades  déjà  évacuées,  il  se  trouvait  au  carrefour 
des  rues  Saint-Jacques  et  Gay-Lussac,  et  sonnait  à  la 
porte  de  l'hôtel  Gay-Lussac,  au  numéro  29  —  toujours 
le  même.  Qu'allait-il  y  faire  ?  Voir  sa  maîtresse,  une 
jeune  artiste,  Mlle  D...  ?  Changer  de  costume,  quitter 
l'uniforme  qu'il  n'avait  revêtu  que  pour  présider  au 
drame  de  Sainte-Pélagie  ?  Observer,  d'une  fenêtre  éle- 
vée, le  mouvement  des  troupes?  On  ne  sait. 

Toujours  est-il  qu'au  moment  même  où  Rigault,  très 
myope,  sonnait  à  la  porte  de  l'hôtel,  les  soldats  de 
Versailles  envahissaient  les  rues  Saint-Jacques  et  Gay- 
Lussac,  ouvertes  par  la  prise  de  la  barricade  de  la  rue 
de  l'Abbé-de-l'Épée. 

Lignards  et  chasseurs,  qui  ont  aperçu  de  loin  l'officier 
fédéré,  sur  lequel  la  porte  s'était  déjà  refermée,  se 
précipitent,  frappent,  font  irruption. 

—  Vous  allez  nous  livrer  l'officier  que  nous  avons  vu 
entrer  chez  vous... 

Ils  saisissent  le  propriétaire,  M.  Chrétien,  malgré  les 
explications  que  cherche  à  donner  sur  l'innocence  de 
ce  dernier  un  chirurgien  aide  major  qui  habite  la 
maison. 

—  Eh  bien  alors,  l'officier  —  ou  le  mur  ! 

Le  propriétah-e  monte.  Il  rencontre  Rigault,  accom- 
pagné de  son  secrétaire,  André  Slom. 

—  C'est  bien,  dit  Rigault.  Je  ne  suis  pas  un  couillon. 
Je  descends.  Et,  s'adressant  à  Slom  : 

—  Toi...  reste...  ce  n'est  pas  la  peine  de  te  faire 
fusiller  avec  moi. 

a6 


CEUX    QUI    VONT   A   LA   MORT 

Aussitôt  descendu,  aussitôt  pris,  entouré,  désarmé. 
L'un  prend  son  sabre,  l'autre  son  revolver, 

—  Allons  au  Luxembourg  ! 

Le  cortège  grossit  à  chaque  pas.  En  face  de  la  barri- 
cade de  la  rue  Royer-Collard,  on  croise  un  groupe  d'où 
se  détache  un  officier  : 

—  Quel  est  cet  homme  ? 

—  Je  suis  Raoul  Rigault,  procureur  de  la  Commune 
de  Paris. 

—  Ah  !  vous  êtes  Rigault.  Eh  bien  !  vous  allez  crier  : 
«  A  bas  la  Conmuine  !  » 

Le  prisonnier  eut  un  sourire  de  dédain.  Certainement, 
à  ce  moment  suprême,  l'ombre  de  son  aîné,  Chaumette, 
le  procureur  de  la  grande  Commune,  passa  devant  ses 
yeux. 

—  Vive  la  Commune  !  oria-t-il  d'une  voix  forte. 
Rigault   tomba,  le  crâne   fracassé.  L'officier,  disent 

les  uns,  un  sergent  de  chasseurs  de  l'escorte,  disent  les 
autres,  lui  avait  fracassé  la  tête. 

Telle  est  la  légende,  dans  laquelle  entre  —  les  docu- 
ments écrits  en  font  foi,  entre  autres  une  lettre  adressée 
aux  journaux  de  l'époque  par  M.  Chrétien  —  uue  bonne 
part  de  vérité,  (i) 


(i)  l>'.uilre?>  légendes  oui.  couru.  (^»ii<Uiuos  heures  apits  iiue 
lUgaull  eut  éti'  tué,  un  inleriie  dn  Midi,  liiiMi  connu  au  (Quartier, 
où  sa  ressemblance  avec  !<■  prince  Napoléon  lui  avail  valu  !<•  sur- 
nom de  l'ionpion,  vint.  11  se  baissa,  loucha  de  ses  lèvres  le  Iront 
saignant,  et,  en  souvenir,  détacha  un  des  boulons  de  mancheUcs. 
—  Aulrfî  légende.  La  propriétaire  du  nouveau  ^'iic/ion  _/ii/fir (autre- 
lois  rue  des  Clordiers,  disparue),  installé  loul  près,  rue  (îay-l.u.'isac. 
écceurée  des  insulles  lancées  au  cadavre,  jeta  sur  le  mort  une  cou- 
\crlure.  Kn  ces  jouis  abominable»,  où  la  plu»  légère  sympathie 
aux  vnincus  conduisait  à  la  fusillade,  tout  au  moins  à  l'arrestation, 
!•  'était  la  un  vrai  courage. 


quelques-uns  de  la  Commune 


Témoignage 

Quelques  jours  après  la  défaite  de  la  Commune,  on 
causait,  dans  la  salle  de  rédaction  d'un  grand  journal 
parisien,  des  circonstances  qui  avaient  marqué  la  mort 
de  plusieurs  des  chefs.  Delescluze,  Vermorel,  tombés 
au  boulevard  Voltaire.  Dombrowski,  tué  rue  Myrrha. 
Raoul  Rigault,  tué  rue  Gay-Lussac. 

Entre  un  officier  de  l'armée  de  Versailles,  le  lieute- 
nant (ou  sous-lieutenant)  Napoléon  Ney,  le  propre  petit- 
fils  (ou  petit-neveu)  du  maréchal. 

Voici  ce  qu'il  raconta  : 

Je  rejoignais  une  partie  de  ma  compagnie  que  j'avais 
laissée  dans  les  environs  du  Panthéon.  Dans  l'après  midi 
du  mercredi. 

Rue  Saint-Jacques,  je  rencontre  mon  sergent. 

—  Venez  donc  voir,  lieutenant,  me  dit-il.  Nous  venons  de 
fusiller  un  chef.  Il  a  les  galons  de  commandant. 

—  Vous  aA'Cz  eu  tort  de  ne  pas  m' attendre,  dis-je  au  ser- 
gent. Je  A^ous  ai  donné  l'ordre  de  ne  pas  fusiller  les  officiers 
sans  me  prévenir. 

—  Mais,  il  a  fait  l'insolent  !  me  répond  le  sergent. 

Le  sergent  me  conduisit,  rue  Gay-Lussac,  au  pied  de  la 
barricade  qui  fermait  la  rue  Royer-CoUard. 

Le  fusillé  était  étendu  à  l'endroit  où  il  avait  été  tué.  On 
l'avait  recouvert  avec  sa  tunique. 

Je  me  baissai  pour  examiner  son  Aàsage. 

Ce  fut  alors  que  je  reconnus,  dans  le  commandant  de  la 
Commune,  mon  ancien  camarade  du  lycée  Saint-Louis, 
Raoul   Rigault. 

On  avait  trouvé  dans  les  poches  du  mort  des  papiers  qui 
ne  laissaient  aucun  doute  sur  l'identité. 

Je  lis  immédiatement  mon  rapport  au  colonel  X. 

128 


CEUX   QUI    VONT    A    LA    MOUT 

Du  récit  (lu  lieutenant  Ney,  il  ressort  que  Rigault  fut 
tué,  sans  que  personne  de  ceux  qui  l'accompagnaient 
—  on  le  conduisait  certainement  à  la  cour  martiale  déjà 
installée  au  Luxembourg  —  se  fût  douté  que  le  prison- 
nier était  le  procureur  de  la  Commime. 

Toute  une  partie  de  la  légende  est  ainsi  détruite. 

Le  récit  de  Napoléon  Ney  m'a  été  communiqué  par 
mon  confrère  E.-A.  Spoll,  devant  qui  il  fut  fait. 


Autre  Témoignage 

Pour  la  mort  au  pied  de  la  barricade  de  la  rue  Royer- 
CoUard,  j'ai  retrouvé  un  témoin,  (i)  non  seulement  de 
l'exécution  elle-même,  mais  des  faits  qui  suivirent,  après 
que  Rigault  eut  été  abattu  par  le  coup  de  revolver  du 
sergent. 

—  J'avais  quitté  vers  trois  heures  —  me  raconta  Charles 
Joly  —  la  barricade  de  la  rue  Saint-Jacques,  en  lace  de  VAca- 
ttéinie.  J'étais  rentré  chez  moi,  rue  Royer-Collard,  n"  14,  à 
riiolel  lloyer-CoUard,  rasant  les  murs  pour  éviter  le  leu  des 
soldats  qui  liraient  de  l'église  Saint-Jacques  du  Haut-Pas. 
Quelques  instants  a-prcs,  les  rues  voisines  étaient  occupées. 

Je  finissais  de  me  vêtir,  quand  ma  femme  qui  se  tenait 
derrière  les  vitres,  m'appelle. 

—  Vois  donc!  Des  soldats  qui  emmènent  un  ollicier! 

Je  la  rejoins.  Je  vois  ini  groupe  qui  entoure  un  comman- 
dant. L'ollicior  ledéré  tournait  le  dos.  Je  ne  pouvais  le  re- 
connaître. Jirusquemenl,  un  sergent  lève  son  revolver  et 


(i)  Ce  témoin,  un  de  me»  confrèrps, (Charles  Joly,  l'tU  lonKleiups 
correspoiidanl  du  MoniU'iir  du  Piiy-dr-Diimc  et  de  plusieurs  jciur- 
naux  alKérieii».  Joly,  sans  prendre  une  pari  active  à  la  (^Uiuuiune. 
avait,  coniiui!  bien  d'autres,  conservé  sa  place  dans  le  bataillon 
au(pwl  il  app.'irtenait.  11  ont   mort  »'u   déc<Mul>rf   ii)oa- 


^U 


quelques-uns  de  la  Commune 

tire.  L'officier  fédéré  tombe...  Le  groupe  s'éloigne...  Un  quart 
d'heure  après,  je  descends,  et  j'entre  chez  le  marchand  de 
vins  voisin. 

Un  lieutenant  versaillais,  blessé  à  la  tête,  un  bandeau  sur 
le  visage,  mangeait  à  une  table. 

—  On  peut  circuler  sans  danger,  mon  lieutenant? 

—  Non.  Restez  encore  chez  vous. 

Je  remonte.  Une  heure  après,  je  me  hasarde  jusqu'à  la 
rue  Gay-Lussac,  et  c'est  là,  au  coin  de  la  rue  Royer-Collard, 
que  je  reconnais,  dans  le  cadavre  de  l'officier  que  j'ai  vu 
tuer   de  ma  fenêtre,   Rigault. 

La  tête  penchée  était  adossée  au  mur.  Le  crâne  ouvert  par 
le  coup  de  feu.  Le  gilet  déboutonné  laissait  voir  le  linge 
blanc. 

Le  lendemain,  je  le  revis  encore.  Dans  le  crâne  défoncé 
on  avait  poussé  un  bouchon  de  paille . 

Le  soir  du  jeudi,  on  enleva  le  cadavre,  et  je  sus  qu'on 
l'avait  porté  rue  Saint-Jacques,  tout  près  de  l'église  Saint- 
Jacques  du  Haut-Pas,  dans  une  maison  (aujourd'hui le n° 260), 
où  sous  le  siège,  avait  été  établie  une  ambulance.  Onl'étendit 
sur  une  grande  table.  Le  lendemain,  le  public  défila  devant 
ce  cadavre,  que  la  décomposition  gagnait  déjà. 

C'est  là  qu'on  vi-nt  prendre  Rigault,  pour  l'inhumer. 


VERMOREL 


Boulevard  Voltaire 

Nous  causions  un  jour,  Avrial  et  moi,  de  la  sanglante 
journée  du  jeudi  25  mai  rpji  vit  tomber  Vermovel  et 
Delescluze.  La  veille,  les  otages  avaient  été  fusillés  à 
la  Ro(juette.  La  troupe  occupait  la  caserne  du  Chàteau- 
d'Eau.  Derrière  les  pavés  écroulés,  les  derniers  défen- 
seurs de  la  formidable  barricade  qui  barrait  l'entrée  du 
boulevard  Voltaire,  répondaient  encore  au  feu  terrible 
qui  plongeait  sur  eux. 

Nous  partîmes  de  la  mairie  du  onzième  vers  quatre  heures 

—  me  dit  Avrial  — 

Vermorel,  Tlieisz  et  moi.  Nous  prîmes 
par  la  lue  Oljcikampf  et  la  rue  Aniclot.  Au  coin  de  cette 
dernière  rue  et  du  boulevard,  lu  barricade  était  aban- 
donnée.  Le    feu    des   Vcrsaillais    était   effrayant. 

Tout  à  coup,  à  dix  pas  de  nous,  Lisbonne,  en  unifornic 
de  colonel,  iléchit  et  s'affaisse. 

—  Lishonni;...  Lisbonne  blessé!  s'écrie  Vermorel.. . 

Vermorel  n'a  pas  achevé,  que  je  sens  son  hras  s'appuyer 
sur  mon  épaule  II  cliancdle,  pâlit.  Une  balle  l'a  frappé  au 
haut  de    la    cuisse,  tout  près    de    l'aini',   trouant    récharjx! 

3i 


quelques-uns  de  la  Commune 

rouge.  Tlieisz  et  moi  le  soutenons  pendant  que  des  fédérés 
qui  se  sont  approchés  vont  chercher  un  matelas  dans  une 
maison  A'oisine  de  la  rue  Amelot, 

Vermorel  est  couché  sur  le  matelas,  que  l'on  soulève  sur 
des  fusils,  et  nous  nous  mettons  en  marche  vers  la  mairie. 

Nous  croisons  bientôt  Delescluze. 

—  Vermorel  est  blessé,  lui  crions-nous. 
Delescluze,  s'approche,  prend  la  main  de  son  collègue. 

—  Ah  !  pauvre  ami. 

—  N'allez  pas  plus  loin!  dis-je  à  Delescluze.  Les  barri- 
cades sont  abandonnées,  ou  à  peu  près.  La  mitraille  balaie 
nos  positions.  Lisbonne  vient  d'être  atteint.  C'est  vouloir 
marcher  à  la  mort...  Retournez  avec  nous... 

—  Non,  non,  répond  Delescluze.  Laissez-moi.  Je  ne  crains 
pas  la  mort.  Vous  êtes  jeunes,  vous.  Mais  moi,  ma  vie  est 
finie... 

Nous  laissâmes  Delescluze  continuer  sa  route  vers  le 
Chàteau-d'Eau.   Je    ne  devais   plus   le  revoir. 

Arrivés  à  la  mairie,  nous  étendîmes  Vermorel  sur  la  table 
de  la  salle  où  siégeaient  les  membres  de  la  Commune  en- 
core présents.  Ferré  entra.  Il  courut  Aers  le  blessé,  serra 
ses  mains  déjà  brûlantes  de  fièvre. 

—  C'est  vous,  Ferré,  dit  doucement  Vermorel.  Vous  voyez, 
cher  ami,  que  la  minoi'ité  (i)  sait  aussi  se  faire  tuer... 

Ferré  tenait  toujours  dans  ses  mains  les  mains  de  Ver- 
morel. Sur  son  visage  énergique,  passa  comme  un  éclair  de 
tristesse  et  de  regret.  Avait-il  douté  un  instant  de  cette  âme 
vaillante  entre  toutes  ?... 

Nous  conduisîmes  Vermorel  dans  un  asile  où  déjà  se 
cachait  un  ami,  Olivier  Pain,  (2)  blessé  dans  la  matinée.  Je 


(i)  Par  une  déclaration,  en  date  du  i5  mai,  vingt-deux  membres 
de  la  Commune  avaient  décidé  de  ne  plus  se  présenter  à  l'assem- 
blée et  de  se  retirer  dans  leurs  arrondissements.  1-a  Commune  se 
trouva  dès  lors  partagée  en  minoritc  (les  vingl-deux  membres)  et 
majorUé.  A'ermorel  appai'tenait  à  la  minorité,  Ferré  à  la  majorité. 

(2)  Paiu  (Olivier),  journaliste,  rédacteur  de  Y  Affranchi,  secrétaire 
général  du  délégué  aux  relations  extérieures  (Paschal  Grousset). 
Condamné  à  la  déportation  enceinte  l'ortitiée.  S'évada  avec  Roche- 
fort  de  la  Nouvelle-Calédonie. 

32 


CEUX    QUI    VONT    A    LA   MORT 

remontai  ensuite  à  BelleviUe,  pensant  aller  revoir  Vermorel 
le  lendemain.  Mais  le  lendemain,  la  place  du  Trône  était 
occupée  par  les  troupes  de  Vinoy,  et  je  dus  renoncer  à 
prendre   des  nouvelles  de  mon  malliem-eux  ami. 

Longtemps,  la  table  sur  laquelle  fut  étendu  Vermorel, 
à  la  mairie  du  onzième  arrondissement,  resta  t«achée  de 
sang. 


une  mère 

Pris  dans  une  perquisition,  Vermorel  l'ut  conduit  à 
Versailles,  où  il  mourut  peu  après  —  le  20  juin  —  de  sa 
blessure.  Sa  mère  était  venue,  au  premier  appel,  s'as- 
seoir à  son  chevet.  Elle  emporta  les  restes  de  son  lils 
et  le  fit  Luhumer  dans  le  petit  village  qui  l'avait  vu 
naître,  à  Denicé  (Rhône). 

Vingt-sept  ans  cette  mère  admirable  devait  survivre 
à  ce  fils  si  tendrement  aimé.  Dans  le  souvenir  de  ceux 
qui  connurent  Vermorel,  elle  est  restée  conmie  le  type 
de  l'abnégation  et  du  dévouement  maternels. 

Je  la  revois  encore,  grande  et  vêtue  de  deuil,  au  cours 
des  visites  que  je  faisais  en  1H70  à  un  ami  prisonnier 
à  Sainte-Pélagie,  assise  près  de  la  table  où  travaillait 
Vermorel,  logé  dans  la  même  salle,  ce  petit  Tombeau, 
au  plafond  bas,  tout  en  haut  du  pavillon  de  la 
Presse. 

Pas  une  parole  ne  sortait  de  ses  lèvres.  De  temps  à 
autre,  elle  levait  les  yeux  sur  son  (Us,  silencieux  lui 
aussi,  abattant  <Ies  ouvrages  à  la  ligne,  maigrement 
rétribués,  j)our  un  éditeur  de  livraisons  à  deux 
sous. 


quelques-uns  de  la  Commune 

Vermorel  vécut  et  mourut  pauvre. 

Il  existe,  à  la  Bibliothèque  nationale,  un  opuscule  de 
quatre  pages,  catalogué  Lb"  2924,  qui  est  l'annonce  de 
la  vente  du  mobilier  et  des  livres  de  Vermorel,  le  17  no- 
vembre 1871,  en  son  domicile,  rue  des  Carrières,  i3, 
près  la  grande  rue  des  Batignolles.  Mille  volumes  : 
Michelet,  Gondorcet,  Bastiat,  Rossi,  Villemain,  Thiers, 
Girardin,  des  revues,  des  rapports  parlementaires,  les 
annales  du  Gorps  législatif,  une  centaine  de  bouquins 
brochés.  Un  maigre  mobilier  en  acajou. 

La  vente  dut  produire  quelques  centaines  de  francs. 


DELESGLUZE 


un  nouveau  Baudin  ! 

Quand  le  corps  de  Delescluze  fut  trouvé,  le  vendredi 
matin  26  mai,  au  pied  de  la  barricade  qui  fermait  le 
boulevard  Voltaire,  en  face  le  numéro  5,  il  fut  déposé, 
pêle-mêle  avec  les  autres  cadavres,  dans  une  boutique 
éventrée,  qui  faisait  le  coin  de  la  place  du  Ghâteau- 
d'Eau,  en  face  les  Magasins  réunis,  aujourd'hui  l'Hôtel 
Moderne.  * 

En  fouillant  les  vêtements  du  mort,  on  retrouva  sa 
nomination  de  délégué  à  la  guerre.  Divers  mennp 
objets,  un  crayon  à  manche  d'ivoire,  sa  montre  d'ar- 
gent, la  canne  à  pomme  d'or  qu'il  portait  depuis  long- 
temps, le  lirenl  reconnaître,  dans  un  tas  de  vingl-huil 
morts,  par  l'architecte  Lcnormand. 

Je  tiens  de  source  sftrc  qu'on  alla  alors  avertir  le 
général  (pii  commandait  les  troupes. 

L'olTicior  chargé  de  la  démarche  demanda  au  général 
s'il  fiiliail  moltrc  de  côté  le  corps  du  délégué  à  la  guerre 
de  la  Conuiiune. 

—  Voulez-vous  donc  que  je  fasse  un  nouveau  Baudin  ! 

C(î  fut  la  seule  réponse  du  général. 

35 


quelques-uns  de  la  Commune 


à  Sainte-Elisabeth 

Le  cadavre  de  Delescluze,  après  avoir  été  exposé, 
avec  une  centaine  d'autres,  sur  les  marches  qui  sont 
à  l'entrée  du  boulevard  des  Filles-du-Caivaire,  au- 
dessous  de  la  porte  du  théâtre  Déjazet,  fut  transporté 
dans  l'église  Sainte-Elisabeth,  en  face  le  marché  du 
Temple. 

Je  suis  allé,  il  y  a  une  douzaine  d'années  de  cela,  revoir 
la  place  où  gît,  pendant  deux  jours,  étendu  sur  la  dalle 
nue,  le  cadavre  du  dernier  délégué  à  la  guerre  de  la 
Commime. 

J'ai  interrogé  un  employé  de  l'église,  alors  vieux 
de  quatre-vingts  ans,  et  qui,  malgré  ce  grand  âge,  avait 
conservé,  des  faits  tragiques  qui  s'étaient  déroulés  sous 
ses  yeux,  le  souvenir  le  plus  précis. 

—  L'église  était  pleine  de  morts  et  de  blessés,  me  dit 
le  vieil  employé.  Ici,  tout  près  de  la  chaire,  l3u  côté  du 
chœur,  était  étendu  le  commandant  d'artillerie  Lebas, 
tué  au  Château-d'Eau.  Nous  avions  mis  deux  cierges  à 
sa  tête,  et  un  crucifix  sur  son  uniforme.  Autour  de  lui 
ses  soldats  pleuraient. 

Le  vieillard  me  conduisit  vers  l'abside. 
Nous  entrâmes  par  la  grille  de  la  nef  gauche,  tou- 
jours ouverte. 

—  C'était  plein  de  morts,  ici,  me  dit  le  vieillard.  Je  me 
rappelle  du  nombre.  Il  y  en  avait  cent  quatre-vingts, 
soldats  et  communards. 

Après  avoir  fait  le  tour  complet  de  l'abside,  nous 
arrivâmes  à  la  grille,  fermée,  qui  donne  accès  à  la  nef 
droite.  Le  vieillard  m'indiqua,  au  pied  de  la  muraille 

36 


CEUX    QUI   VONT   A   LA    MORT 

qui  enferme  le  chœur,  en  face  du  confessionnal  de  mon- 
sieur le  curé,  une  place,  à  l'entrée. 

—  C'est  ici  qu'était  monsieur  Delescluze...  En  arrivant, 
on  l'avait  mis  en  face,  de  l'autre  côté.  Mais  comme  il 
venait  beaucoup  de  monde  pour  le  voir,  des  officiers, 
des  généraux,  on  l'a  changé...  Il  fait  plus  clair  là...  On 
le  voyait  mieux... 

—  Vous  vous  rappelez  comment  il  était  vêtu? 

—  Tout  en  noir.  En  redingote.  Quelques  taches  de 
sang  sur  la  chemise...  Je  me  rappelle  que,  sur  la  poi- 
trine, il  avait  une  peau  de  chat... 

Et  m'interrogeant  à  son  tour  : 

—  Il  était  malade,  vieux  et  maigre  ? 
Je  repris,  avec  un  signe  affîrmatif  : 

—  N'avait-il  pas,  au  bas  de  la  jambe,  un  anneau  avec 
son  nom  gravé  ? 

Le  vieillard  protesta  avec  énergie. 

—  Non,  non.  Il  n'avait  absolument  rien  quand  on  l'a 
apporté  ici,  où  il  resta  quarante-huit  heures,  avant 
d'être  transporté,  avec  les  autres,  au  square  du  Temple, 
et  de  là  au  cimetière  Montmartre. 

l'anneau  de  plomb 

Quand  on  porta  au  square  du  Temple  le  cadavre  de 
Delescluze,  il  était  vêtu  do  sa  redingote  noire  ouatée, 
une  cravate  noire  autour  du  cou.  Aux  pieds  des  chaus- 
settes do  laine.  Les  bollines  avaient  été  volées.  La 
canne,  le  crayon,  la  montre,  trouvés  sur  lui,  furent 
envoyés  à  Versailles,  ainsi  que  In  rosette  à  franges  d'or 
(^t  l'écharpe  de  membre  de  la  Commune  que  Deles- 
clu7.e  avait   tenu   à   honneur  de   ceindre  pour   motirir. 

^j  Commune.  —  i 


quelques-uns  de  la  Commune 

Ici  se  place  uxi  incident  étrange.  Quand  il  fut  jeté,  pêle- 
mêle  avec  les  autres  cada^Tes  du  tombereau,  à  la  fosse 
commune,  ou  plutôt  à  la  tranchée  creusée  au  cimetière 
Montmartre,  Delescluze  portait,  attaché  à  la  jambe 
gauche,  im  anneau  de  plomb. 

Par  qui  avait  été  placé  cet  anneau,  signe  de  recon- 
naissance pour  l'avenir,  pour  le  jour  où  le  ^ieux  révo- 
lutionnaire deviendrait  peut-être,  suivant  la  parole  du 
général,  un  nouveau  Baudin? 

Les  versions  diffèrent.  Ce  que  l'on  peut  affirmer  tout 
d'abord,  c'est  que  Delescluze  ne  portait,  avant  sa  mort, 
aucun  signe  distinctif. 

Des  renseignements  que  j'ai  recueillis,  et  que  j'ai  tout 
lieu  de  croire  assez  exacts,  ce  fut  un  employé  des 
pompes  funèbres  qui  aurait  fixé  à  la  jambe  gauche  du 
mort  l'anneau  de  plomb.  Quelque  peu  mêlé  au  mouve- 
ment républicain  dans  les  dernières  années  de  l'Empire, 
cet  employé,  nommé  Bourgeon,  se  dit  que  les  mauvais 
jours  finiraient,  et  qu'alors  on  songerait  à  retirer 
Delescluze  de  la  fosse  où  il  allait  être  jeté.  L'anneau 
servirait  à  le  reconnaître  dans  le  tas  des  morts  enfouis 
avec  lui. 

Une  autre  version  attribue  à  un  employé  de  la  mairie 
du  troisième  arrondissement  l'honneur  de  cette  pensée. 
Une  autre  encore  nomme  le  suisse  de  l' église  Sainte- 
Elisabeth,  Louis  Quékel.  Enfin  une  dernière  version  veut 
que,  parmi  les  citoyens  réquisitionnés  pour  l'enlèvement 
des  cadavres  des  fusillés,  se  soient  trouvés  deux  com- 
battants de  la  Commune,  échappés  aux  perquisitions  et 
aux  dénonciations,  et  qui  se  concertèrent  pour  poser  le 
fameux  anneau  de  plomb,  au  cimetière  même,  avant 
de  jeter  le  corps  dans  la  tranchée. 

38 


CEUX   QUI    VONT    A    LA    MORT 

Que  l'on  s'arrête  ù  l'une  ou  à  l'autre  de  ces  versions, 
ce  qui  est  certain,  c'est  que  le  fait  fut  dénoncé  à  l'offi- 
cier qui  accompagnait  les  morts.  On  raconte  que  ce 
dernier  se  répandit  en  menaces  contre  ceux  qu'il  soup- 
çonnait d'être  les  auteurs  de  cet  acte  de  piété  funèbre. 
Les  coupables  furent  conduits  sous  la  voûte  qui  donnait 
accès  à  la  nécropole.  Les  chassepots  furent  braqués  sur 
eux.  Ils  en  furent  quittes  pour  la  peur. 

L'anneau  de  plomb  fut,  bien  entendu,  enlevé.  Le  corps 
de  Delescluze  fut  retiré  de  la  grande  tranchée  creusée 
au  fond  du  cimetière,  où  reposaient  déjà  sept  cents 
morts,  et  enfoui  dans  une  autre  fosse,  ouverte  non  loin 
du  mur  qui  longe  la  rue  des  Grandes-Carrières,  presque 
au-dessous  du  pont  Clignancourt  actuel. 

Cette  fois,  Delescluze  était  bien  et  définitivement 
caché. 

l'acacia 

On  avait  compté  sans  le  dévouement.  Quelqu'un  fixa 
dans  son  souvenir  l'emplacement  de  la  fosse,  et  aussi 
celui  du  cadavre,  non  loin  d'une  tombe  qui  avait  été 
ornée  d'un   petit  entourage. 

Au  premier  anniversaire  de  la  semaine  de  Mai,  des 
Heurs  furent  déposées.  La  police  les  (it  enlever.  Un  jour, 
un  lidèlc  apporta  un  jeune  acacia.  La  tombe  de  Deles- 
cluze était  cette  fois  consacrée.  L'acacia  grandit. 

Quand,  en  noveinbrt;  i883,  les  amis  de  Delescluze 
commencèrent  les  fouilles  pour  rechercher  ses  restes, 
l'acacia  in(li(|iia  la   place  du  premier  coup  de  pioche. 

Le  corps  fut  retrouvé  à  un  mètre  environ  do  dist;inc«\ 
encore  recouvert  de  débris  de  vêtements. 

39 


quelques-uns  de  la  Commune 

Delescluze  repose  aujourd'hui,  avec  sa  sœur,  (i)  au 
cimetière  du  Père-Lachaise,  à  quelques  pas  de  l'endroit 
où  touBaient,  aux  derniers  jours  de  la  bataille,  les  batte- 
ries fédérées. 

résolution  suprême 

Pourquoi  Delescluze  marcha-t-il  volontairement  à  la 
mort  ?  J'ai  interrogé  à  ce  sujet  quelques-ims  de  ceux 
qui  se  trouvaient  près  de  lui  à  la  mairie  du  onzième 
arrondissement,  quand  il  prit  sa  résolution  suprême. 

n  avait  quitté 

—  me  dit  l'un  d'eux,  J.-B.  Clément  — 

la  mairie  du  onzième  dans  la  matinée,  accompagné  d'un 
inconnu,  à  la  face  de  parfait  notaire,  en  redingote  noire, 
pour  se  rendre  à  Vincennes.  On  était  venu  nous  dire  que 
les  Prussiens  se  plaignaient  de  nos  obus,  qui  tombaient 
dans  leurs  lignes.  (2) 

A  la  porte  de  Vincennes,  les  fédérés  qui  gardaient  la 
route  avaient  refusé  le  passage  à  Delescluze. 

—  Encore  un,  avait  dit  durement  l'un  d'eux,  qui  veut 
foutre  le  camp. 

Delescluze  était  rentré  à  la  mairie,  découragé.  Une  demi- 
douzaine  de  membres  de  la  Commune  étaient  assis  autour 
de  la  grande  table  où  nous  siégions.  Dans  une  pièce  voisine, 
Franckel  (3)  blessé,  et,  près  de  lui,  madame  Dmitrieflf,  la 
blonde   insurgée  russe. 

Delescluze  enleva  sa  redingote,  et  se  mit  en  bras  de 
chemise.  Il  signa  divers  ordres,  puis,  bruscpiement  remit 


(i)  C'est  à  celte  sœur  bien-aimée  que  Delescluze  écrivait,  avant 
de  marcher  à  la  mort,  l'admirable  lettre  dont  on  trouvera  le  texte 
dans  la  plupart  des  ouvrages  publiés  sur  la  (commune. 

(2)  Un  secrétaire  de  M.  Washburne,  ambassadeur  des  États-Uuia, 
nommé  Mac-Keaii  (je  le  rencontrai  plus  lard  en  Suisse)  était  venu 
ofTrir  à  la  Commune  la  médiation  des  Allemands. 

(3)  Fianckel  (Léo),  membre  de  la  Commune  (treizième  arrondis- 
sement). Né  à  Bude  (Hongrie)  en  i844-  Mort  à  Paris. 

40 


CEUX   QUI   VONT   A    LA  MORT 

son  vêtement,  prit  sa  canne...  Je  le  regardai...  Une  indé- 
linissabie  expression  de  tristesse  se  lisait  sur  son  visage 
éniacié. 

Il  se  leva  lentement ,  jeta  un  regard  sur  ceux  qui 
restaient... 

Il  me  sembla  qu'il  voulait  parler.  Il  nous  regarda  tous,  les 
uns  après  les  autres.  Chacun  de  nous  sentait  fjue  la  minute 
était  solennelle,  et  que  cet  homme  venait  de  prendre  une 
résolution  terrible. 

Delescluze  se  dirigea  vers  la  porte.  Nous  le  suivîmes  des 
yeux  jusqu'à  ce  qu'il  disparût. 

Pas  un  mot  ne  sortit  de  ses  lèvres. 

J'ai  toujours  le  souvenir  de  ce  dernier  regard.  J'en  suis 
encore  tout  pénétré  de  douleur.  N'avions-nous  donc  pas 
assez  fait  pour  mériter  son  adieu  suprême?... 

autre  récit 

Alavoine,  qui  accompagna  Delescluze  jusqu'à  la  rue 
d'Angoulêrae,  m'a  donné  ces  quelques  détails. 

—  Je  venais, 

me  dit  Alavoine, 

de  passer  le  seuil  de  la 
mairie. 

Dans  l'une  des  salies  du  bas,  je  vois  Ferré,  plongeant 
les  mains  dans  un  tonneau  plein  de  pièces  de  cent  sous 
toutes  neuves,  et  les  dislribiuml  aux  femmes  qui  cousaient, 
sur  les  marches,  les  sacs  à  terre  pour  les  barricades. 

J'allais  ni'engagcr  dans  l'escalier,  quand,  levant  les  yeux, 
je  vois  Deleschize. 

Il  est  entouré  d'un  groupe. 

Il  descend  lentement  les  marches,  sa  canne  à  la  main, 
réchar[)e  ronge  en  sautoir. 

Nous  nous  engageons  boulcAard  Voltaire. 

Quehpies-uns  de  nous  l'interrogent. 

Il  garde  le  silence. 

Le  feu  des  Vcrsaillais  devient,  à  chafjue  pas,  plus  meur- 
trier. Les  projectiles  tailindent  les  branches  des  arbres,  (jui 

4i 


quelques-uns  de  la  Commune 

tombent  sur  les  trottoirs.  Les  l>alles  frappent  les  murs,  et 
ricochent  sur  la  chaussée,  soulevant  de  petits  nuages  de 
poussière. 

Delescluze,  muet,  la  tête  penchée,  marche  droit  devant  lui. 

Après  avoir  dépassé  Saint-Ambroise,  nous  quittons,  un 
ami  et  moi,  le  groupe  pour  aller  donner  des  ordres  aux 
barricades  voisines. 

Je  reviens  sur  mes  pas. 

Delescluze  marche  toujours,  au  milieu  de  la  chaussée... 

Il  disparaît  bientôt,  ainsi  que  ceux  qui  l'accompagnent,  à 
mes  yeux. 

Je  ne  sais  plus  rien  de  lui,  à  partir  de  ce  moment... 

Quelques  pas  plus  loin,  Delescluze  trouvait  la  mort 
qu'il   était  allé  chercher. 


DEUX  AMIS  DU  PERE  DUCHENE 


A  L'HOTEL-DIEU 


Cigares  d'un  sou 

Rue  de  Grenelle,  le  lendemain  du  i8  mars.  La  grande 
cour  du  ministère  de  l'Inslruclion  Publique  est  pleine 
de  fédérés.  Les  faisceaux  formés.  Accroupis  en  cercle 
sous  la  voûte  d'entrée,  une  demi-douzaine  de  gardes 
jouent  aux  cartes. 

La  curiosité  me  fait  passer  le  seuil.  Je  franchis  la 
première  porte  qui  se  présente  devant  moi.  J'erre  à 
travers  des  dédales  de  corridors  qui  sentent  le  vieux 
bouquin  et  qu'encombrent  des  piles  de  papiers  jaunis. 
Brus([uemenl,  que  vois-je?  Assis,  devant  une  petite 
table,  mon  vieil  ami  Paget-Lupicin,  un  des  fidèles  de 
noire  petite  brasserie  de  la  rue  Saint-Séverin.  Sa  calotte 
de  fourrure  qu'il  porte  en  tout  temps  —  à  la  main,  car  il 
est  toujours  tète  nue,  comme  le  père  Gaillard,  (i)  — 
est  posée  près  do  lui. 

—  Eh  !  Qu'est-ce  que  tu  fais  là,  Ijipicin  ? 

—  Eh!  pîirbleu  !  j'ai  pris  le  ministère,  auquel  personne 


(i)  fJ.'iillarfl  (N.'ipok'on).  C-ordonnicr.  (Iralcurconmi  des  rcmiions 
publiques.  Nommé  par  Hossel  culoncl  directeur  des  barricade» 
(i"  mai).    Mort  à  Pari»  en   igoo. 

^t^  Commnnf.  ~  3. 


quelques-uns  de  la  Commune 

ne  songeait.  Je  suis  seul  ici...  C'est  donc  moi  qui  suis 
ministre. 

Et  Lupicin  éclata  de  rire,  à  cette  seule  pensée  qu'il 
était  bel  et  bien,  à  ce  moment,  grand  maître  de  l'Uni- 
versité. 

Ce  brave  Paget  n'était  du  reste  pas  le  premier  venu. 
Il  avait  publié,  après  le  2  décembre,  un  petit  journal 
d'enseignement,  VÉducateur  Populaire,  qui  avait  eu 
quelque  vsuccès  dans  le  monde  enseignant.  Trop  de  suc- 
cès même,  puisqu'il  avait  été  supprimé,  avec  adjonction 
de  prison  et  d'amende  pour  son  propriétaire.  Paget, 
vieux  proudhonien,  avait  pubUé  aussi  une  petite  bro- 
chure :  Les  droits  du  travailleur. 

Il  vivait  parmi  nous  autres  jeunes,  bien  qu'il  eût  déjà 
dépassé  la  cinquantaine. 

Sur  sa  carte  électorale,  il  inscrivait  bravement  :  Léo- 
pold  Paget-Lupicin,  étudiant  en  médecine. 

Et  quand  il  nous  arrivait  de  blaguer  notre  vieil  ami  : 

—  Eh  bien  !  après  tout...  Étudiant...  Juin  et  Décembre 
ont  interrompu  mes  études.  Est-ce  ma  faute? 

Je  revins,  dès  le  lendemain,  voir  Paget.  C'était  le  soir. 
J'entends  une  voix  de  femme  accompagnée  au  piano. 
Un  huissier  m'avait  annoncé  —  quelques-uns  des  huis- 
siers étaient  restés  à  leur  poste  —  Paget  sortit. 

—  Eh  bien,  mon  vieux  !  lui  dis-je,  te  voilà  déjà 
corrompu  par  les  grandeurs.  De  la  musique,  du  piano... 

Il  me  fît  entrer  dans  une  salle  assez  pauvrement 
éclairée.  La  sœur  de  l'un  de  nous,  qui  possédait  ime 
belle  voix  de  contralto,  avait  bien  voulu  faire  un  peu 
de  musique.  Paget  me  présenta  à  un  haut  fonctionnaire 
du  ministère  —  de  l'ancien  —  qui,  un  peu  gêné,  honorait 
de  sa  présence  les  salons  du  nouveau  ministre. 

46 


DEUX   AMTS    DU    PERE    DUCHENE 

Réception  bourgeoise.  Canettes  de  bière,  sirops  mul- 
ticolores, montés  par  le  mastroquet  d'en  face.  Cigares 
d'un  sou.  Paget  ne  voulait  pas  qu'on  dépensât  l'argent 
du  peuple  en  londrès. 

—  Des  cigares  d'un  soii.  Je  n'en  veux  plus  d'autres 
ici,  avait-il  ordonné  impérieusement. 

Pendant  le  règne  éphémère  de  Paget,  les  londrès 
furent  remplacés  par  les  petits  bordeaux.  Seule  réforme 
qu'eut  le  temps  d'introduire  rue  de  Grenelle  le  premier 
grand  maître  de  l'Université  de  la  Révolution  de  1871.  (i) 

au  Parvis 

Milieu  de  mai.  Une  après-midi,  nous  voyons  flamber, 
à  la  porte  de  l'échoppe  de  la  rue  du  Croissant,  où  nous 
vendons  le  Père  Duchêne,  la  face  ronde  et  fleurie  de 
Paget.  Treillard,  mis  par  la  Commune  à  la  tête  de 
l'Assistance  publique,  vient  de  le  nommer  à  la  direction 
de  rHôtel-Dieu. 

—  Eh  quoi  !  vous  ne  venez  seulement  pas  me  voir  1 
Demain,  on  vous  attendra  à  déjeuner...  Je  ne  fais  ([ue 
passer. 

—  Entendu.  A  demain. 

Le  lendemain,  nous  étions,  Vcrniorscli,  lliimbert  et 
moi,  au  parvis  Notre-Dame.  Paget  nous  attendait,  fai- 
sant les  cent  pas  devant  le  portail. 

—  Ah  !  si  ma  mère  me  voyait  !  nous  dit  en  nous 
abordant,  d'un  accent  tout  ému,  Paget,  ce  qu'elle  serait 
heureuse  !  Dire  qu'elle  m'en    veut   toujours    de    n'être 


(i)  Après  les  élcctinna  du  aCt  mars,  la  Commune  nomm.i  nue 
commission  do  l'onseiffnrmcnl.  I.o  ao  avril,  olle  choisit  N'aillant 
comme  délégua'  à  l'instruction  publique. 

17 


quelques-uns  de  la  Commune 

qu'officier  de  santé  et  de  ne  pas  prendre  mes  inscrip- 
tions pour  le  doctorat.  Mais  maintenant... 

C'était  une  des  sorties  familières  de  notre  vieil  ami, 
qui  songeait  toujours,  malgré  ses  cinquante  ans  passés, 
à  passer  son  doctorat  pour  contenter  sa  maman. 

Nous  franchissons  le  portique  de  l'hôpital.  Paget  nous 
précède.  Il  gravit  l'escalier,  d'un  air  digne,  son  éternelle 
calotte  dansant  au  bout  de  son  bras.  Nous  allions  nous 
engager  dans  un  long  corridor,  quand  Paget  se  retourne, 
et,  d'un  air  triomphant  : 

—  Eh  bien!  jeunes  gens,  vous  ne  remarquez  rien? 
Rien  que  les  longues  lévites  grises  et  les  bonnets  de 

coton  des  malades  qui,  entendant  des  voix,  se  montrent 
aux  portes. 

—  Farceurs  !  mais  lisez  donc  ! 

En  belles  lettres  rouges,  sur  le  blanc  du  mur,  se 
détache  :   Corridor  Blanqui. 

—  Et  c'est  comme  cela  partout.  Tenez...  lisez  l'arrêté 
de  Treillard. 

Une  affiche  blanche  est  collée  en  belle  place  : 

Le  directeur  générai  de  l'Assistance  publique, 

Considérant  que  les  noms  des  salles  des  hôpitaux  et  hos- 
pices ne  rappellent  à  l'esprit  que  des  souvenirs  de  fanatisme  ; 

Considérant  qu'il  est  nécessaire  de  perpétuer  la  mémoire 
de  ceux  qui  ont  vécu  ou  qui  sont  morts  pour  le  peuple, 
pour  la  patrie,  pour  la  défense  des  idées  généreuses,  nobles 
inspirations  du  socialisme  et   de  la  fraternité, 
Arrête  : 

Une  commission  est  instituée  pour  substituer  de  nou- 
veaux noms  dans  toutes  les  salles,  cours  ou  corridors  des 
établissements  de  l'Assistance  publique. 

Le  directeur  de  l'Assistance  publique, 
Treillard. 

48 


D15UX    AMIS   DU    PERE    DUCHENE 

Paget  n'a  pas  perdu  de  temps. 

—  Ah!  les  saints!  Ce  que  je  les  ai. badigeonnés!  Ça 
n'a  pas  été  long...  Ils  n'y  reviendront  plus. 

Nous  traversons  ainsi  —  je  crois  bien  que  Paget, 
dans  sa  joie,  nous  fit  l'aire  le  tour  de  la  maison  —  de 
nombreux  corridors,  dont  les  inscriptions  d'hier  —  cor- 
ridor saint  ou  sainte  quelque  chose  —  avaient  disparu 
pour  faire  place  à  des  appellations  plus  conformes  au 
décret  du  directeur  de  l'Assistance  publique  de  la 
Commune. 

Tout  le  calendrier  révolutionnaire  avait  été  mis  à 
contribution.  Paget,  en  vieux  proudhonien,  n'avait  pas 
oublié  son   maître. 

—  Au  moins,  lui  dis-je,  tu  as  eu  soin  de  ne  pas  mettre 
trop  près  l'un  de  l'autre  Barbes  et  Blanqui... 

Paget  me  lança  un  coup  d'oeil  qu'il  chercha  à  rendre 
sévère.  Et  subitement  : 

—  Et  ce  n'est  rien  que  cela.  Vous  allez  voir  mes 
sœurs. 

la  gloire  de  Paget 

Paget  nous  a  fait  préparer,  dans  une  embrasure  de 
fenêtre  du  réfectoire,  une  petite  table.  Le  vieux  Spar- 
tiate, (jui  a  toujours  A'écu  dnn^menl,  ne  possède  à 
rhô[)ital  qu'une  petite  chambrette,  semblable  à  celle 
que  je  lui  connais  depuis  deux  ans  dans  un  modeste 
liùlol  me»ii)lé.  Pas  de  service  spécial  pour  le  citoyen 
directeur.  Pas  de  domestiques  autres  que  ceux  qui  ser- 
vent les  malades.  Sur  la  table,  dans  une  assiette,  un 
parjuct  de  cigares  «  d'un  sou  »,  les  inrmes  (jui  ornaient 
les  souro»ii)cs  dn  ministt'n;  de  l'insli  nclion  piiltliijuc. 
[>ciidant   son   intérim  uprC's  le    i8   mars. 


quelques-uns  de  la  Commune 

Paget  nous  dit  ses  rêves  administratifs. 

—  Il  faudra  déménager  cette  vieille  baraque  où  nous 
sommes,  au  plus  tôt,  et  nous  transporter  en  face.  Du 
reste  l'Hôtel-Dieu  devrait  être  hors  Paris,  au  milieu 
des  arbres  et  des  fleurs. 

—  Ta  baraque,  mais  on  va  peut-être  te  la  démolir  à 
coups  de  canon,  bientôt. 

Paget  reste  songeur. 

—  Ça  va  cependant  toujours  bien,  là-bas  !  nous  dit-il 
en  montrant  l'horizon. 

—  Oh!  très  bien!  très  bien!  répondis-je,  désolé  de 
l'avoir  inquiété. 

Paget,  qui  avait  douté  un  instant  de  la  stabilité  de  sa 
direction,  sembla  satisfait.  Nous  avions  fini  le  déjeuner. 

—  Et  maintenant,  venez  voir  mes  bonnes  sœurs. 

—  Tes  sœurs! 

—  Eh  oui!  si  vous  le  voulez,  mes  «  citoyennes  ». 

autels  et  lilas 

Nous  entrâmes  dans  la  saUe  voisine.  Des  infirmières 
vêtues  de  noir,  ceinturées  de  rouge,  s'empressaient 
autour  des  lits  occupés.  A  la  tête  des  lits,  des  fleurs. 
Des  fleurs  encore  sur  une  console  adossée  à  la  mu- 
raille. 

—  Eh  bien  !  mais,  et  tes  sœurs  ? 

—  Mes  sœurs  !  mais  les  voilà,  nous  répondit  Paget 
en  nous  présentant  les  religieuses  vêtues  de  deuil.  Ces 
excellentes  filles,  nos  religieuses  Augustines  d'hier, 
n'ont  pas  voulu  quitter  leurs  malades.  Elles  ont  accepté 
de  changer  un  peu  leur  costume.  Les  voici  vêtues 
maintenant  en  sœurs  de  la  Commune. 

oo 


DEUX    AMIS   DU    PERE    DUCHENE 

Le  visage  de  Paget  rayonne.  Ce  qu'il  ne  nous  dit  pas, 
c'est  que  lui,  révolutionnaire  enragé,  mais  le  meilleur 
et  le  plus  doux  des  hommes,  admire  ces  braves  filles, 
d'un  dévouement  et  d'une  abnégation  sans  bornes. 

Si  Paget  aime  ses  sœurs,  les  Augustines  le  lui  ren- 
dent bien.  Quand  l'armée  entra,  quelques  jours  après 
notre  visite,  elles  lui  olï'rirent  un  refuge  chez  elles,  dans 
leur  maison.  Et  c'est  ainsi  que  notre  vieux  Paget  fut 
sauvé  de  l'exécution  sommaire. 

—  Et  puisqu'elles  m'ont  fait  ime  concession  sur  le 
costume,  reprend  notre  ami,  je  n'ai  pas  voulu  être  en 
reste  avec  elles.  Approchez-vous.  Dérangez  ce  bouquet 
de  lilas  à  la  tête  du  lit.  Ma  foi,  vous  voyez,  derrière, 
c'est  un  Christ.  Ceux  qui  ne  veulent  pas  le  voir  ne 
voient   que   les   lilas.  Voilà   tout. 

Nous  restions  ébahis. 
Ce  Paget  !  Était-il  malin  ! 

Mais  nous  n'en  avions  pas  fini  de  nos  étonne- 
ments. 

—  Là-bas...  ces  grosses  gerbes  de  fleurs...  continue 
Paget...  Venez. 

Et  il  fait  gUsser  lui-même,  .sur  le  marbre  d'une  con- 
sole, —  nous  croyons  que  c'est  imc  console  —  les  vases 
pleins  de  fleurs  des  champs. 

—  Eh  bien  oui!...  C'est  l'autel!...  Que  diable!  On  n'est 
pas  un  ogre,  pour  être  de  la  Commune!...  N'est-ce  pas, 
«  ma  sœur  »?  ajouta  Paget  en  inlorrogcanl  du  regard 
une  dos  religieuses  (jui  nous  acronipagne. 

La  sœur  rit  avec  nous,  de  bon  cœiu-,  de  l'innocent 
subterfuge  du  directeur  de  la  Comnmne. 

—  I*^t  ceptMidanl,  dit  l'une  d'elles,  M.  le  directeur  ne 
nous  permet  pas  tout.  11  nous  a  refusé  ce  matin... 


quelques-uns  de  la  Commune 

—  Oui,  oui  !  dit  Paget.  Mais  ça,  non  !  Croyez-vous 
qu'elles  réclament  pour  leur  Sainte-Vierge  ? 

—  Allons,  mon  vieux,  dis-je  à  mon  tour,  puisque  tu 
as  si  bien  commencé,  tu  peux  continuer.  J'appuie  la 
réclamation  de  tes  bonnes  sœurs,  qui  soignent  si  bien 
nos  blessés. 

Le  fonctionnaire  se  réveilla  à  ce  moment  : 

—  Et  si  Treillard  venait  ici  ? 

—  Mon  vieux  Paget,  Treillard  ferait  comme  nous.  Il 
en  rirait... 

Il  est  temps  de  partir.  Le  Père  Duchêne  du  lendemain 
nous  réclame.  Nous  longeons,  pour  gagner  la  porte  du 
parvis,  les  corridors  illustrés  des  noms  des  révolution- 
naires aimés  de  Paget. 

—  Et  surtout,  lui  disons-nous  en  le  quittant,  ne  va 
pas,  pour  faire  plaisir  à  tes  sœurs,  rétablir  les  noms 
des  saints.  Tu  en  es  bien  capable,  vieux  traître... 

incendiaire 

Lorsque,  quelques  mois  plus  tard,  fuyant  vers  la 
frontière,  je  m'arrêtai  à  Champagnole,  où  était  né 
Paget,  je  demandai  de  ses  nouvelles  à  une  auberge  où 
j'avais  fait  une  halte. 

—  M.  Paget,  me  répondit  une  accorte  jurassienne  au 
corsage  amplement  garni,  mais,  monsieur,  il  a  été 
arrêté  par  les  gendarmes  ces  jours  derniers.  On  l'a  fait 
partir  pour  Lons-le>Saunier. 

Je  fis  l'étonné.  Qu'avait  donc  fait  M.  Paget? 

—  Ah  !  mais,  monsieur,  c'est  pour  les  affaires  de 
Paris  qu'on  l'a  arrêté...  C'était  un  bien  brave  homme... 
Vous  le  connaissiez  ? 

52 


DEUX   AMIS   DU    PERE   DUCHENE 

La  servante  me  regardait  dans  les  yeux.  Je  répondis 
je  ne  sais  plus  quoi,  que  je  l'avais  vu  avec  un  ami.  Je 
payai  ma  dépense,  et  filai,  ne  soupçonnant  point  la 
Ijrave  fille,  mais  redoutant  la  curiosité  d'un  gendarme 
ou  d'un  commissaire. 

L'arrestation  de  Paget  avait  été  demandée  à  la  com- 
mission d'enquête  par  M.  le  marquis  de  Quinsonas. 

Paget  était  accusé  de  complicité  dans  la  tentative 
d'incendie  de  Notre-Dame. 

—  Le  gouvernement  de  l'Hôtei-Dieu 

—  dit  M.  de  Quinsonas, 

—  avait  été  confié  par  la  Commune  à  un  nommé  Pagel- 
Lupicin.  Il  y  avait  là  quatre  internes  en  pharmacie.  Ces 
jeunes  gens  lui  ont  demandé  les  pompes  de  l'Ilôtel-Dieu 
pour  aller  au  secours  de  l'Hôtel  de  Ville.  Ces  pompes  leur 
ont  été  refusées.  Je  ne  sais  si  ce  Paget-Lupicin  est  arrêté. 
Le  général  en  a-t-il  connaissance  ? 

—  Je  n'en  sais  rien, 

répond  le  général  Appert. 

L'instruc- 
tion se  fait  à  Paris,  (i) 

Paget,  arrêté,  fut  envoyé,  le  6  septembre  1871,  devant 
la  7"  chambre  correctionnelle  pour  usurpation  de 
fonctions  publiques.  On  essaya  bien  de  lui  attribuer 
une  part  de  complicité  dans  la  tentative  d'incendie 
do  Notre-Dame,  mais  il  était  trop  visible  qu'il  n'y  était 
pour  rien.  Paget  incendiaire  !  Incendiaire  de  Notre- 
Dame  !  Lui  qui  voilait  de  lilas  le  Christ  dos  religieuses 
Augustines  !  Il  s'en  tira  avec  un  an  de  prison. 


(i)  Voir  lùiquiHc  Parlcmrnlairc  dn  1 S  Mars,i' à'xWon  en  un  volume 
in  i/imrlo,  jjiigr  tiSd.  M.  dr  <^)iiiiisonas  avait  été,  piMulaiit  la  lutte 
cimlrr  la  (^omniunc,  ollicier  (ri)r(loimance   «lu  jçéniTal   CiHsry. 

iVi 


quelques-uns  de  la  Commune 

Sa  prison  finie,  Paget,  qui  avait  usurpé  toutes  sortes 
de  fonctions,  en  dehors  de  la  pacifique  mission  de 
directeur  de  l'Hôtel-Dieu,  fut  pris  de  terreurs.  Il  se 
réfugia  à  Saxon,  dans  le  Valais,  d'où  il  m'écrivait,  le 
27  septembre  1874  : 

...  Me  voici  en  Suisse,  où  je  suis  venu  pour  me  remettre 
des  attaques  d'une  apoplexie  pulmonaire.  J'y  resterai  jus- 
qu'à la  prochaine  Révolution,  bien  que  j'aie  fait  quinze  mois 
de  prison  et  que  j'aie  purgé  la  condamnation  qui  me  frap- 
pait d'un  an  de  détention. 

Je  n'ai  été  condamné  que  pour  usurpation  de  fonctions  à 
l'Hôtel-Dieu.  Je  crains  qu'on  ne  revienne  à  la  charge  pour 
usurpation  au  ministère  de  l'instruction  publique  et  à  celui 
des  travaux  publics.  Je  ne  suis  plus  assez  fort  pour  passer 
des  mois  et  des  années  en  cellule. 

Et  le  brave  homme  ajoutait  un  post-scriptum,  en 
quelques  lignes,  qui  disent  ses  éternelles  préoccupations 
de  vieil  étudiant  quinquagénaire  : 

Je  ne  suis  connu  ici  que  scus  le  nom  du  Docteur.  J'ai  déjà 
habité  le  pays  en  i865  et  1866,  pendant  un  second  exil. 
Ainsi,  mets  sur  l'adresse  :  «  Le  docteur  Paget  ».Tu  ajouteras 
Lupicin,  si  bon  te  semble. 

Le  troisième  exil  de  Paget  ne  devait  pas,  hélas,  être 
de  longue  durée.  Un  journal  du  Valais,  que  j'ouvris  im 
jour  dans  un  café,  à  Zurich,  annonçait  la  mort  subite 
du  «  docteur  Paget,  le  sympathique  proscrit  ». 


A  LA  JUSTICE 


i5  mai  1871.  Au  ministère  de  la  justice.  Cinq  heures. 
La  colonne  est  par  terre.  Je  ue  m'en  irai  pas  sans  dire 
bonjour  à  l'ami  Besson.  Depuis  qu'il  a  été  ofïiciellement 
investi  des  hautes  (onctions  de  concierge  du  ministère 
de  la  justice  —  de  la  délégation  disions-nous  —  Besson 
ne  quitte  plus  le  large  et  magistral  fauteuil  qui  orne  la 
loge  d'entrée  de  la  rue  Cambon.  Ce  fauteuil  est  pour 
lui  un  trône.  Je  suis  sûr  qu'il  ne  le  changerait  pas  pour 
la  chaise  du  délégué  lui-même. 

Besson  est  venu  quelquefois  avec  moi  pendant  le 
siège  à  la  brasserie  Saint-Séverin.  Je  l'ai  rencontré  pour 
la  première  fois  à  la  manufacture  d'armes  du  quai 
d'Orsay.  Mon  bataillon,  le  248'',  tardant  d'être  armé, 
j'ai  fini  par  regarder  avec  dédain,  presque  avec  honte, 
mes  brillants  galons  de  lieutenant.  J'ai  rencontré  un 
jour  mon  vieux  professeur  et  ami  Moutier,  qui  m'en- 
seiguail  la  physique  à  l'institution  Barbet,  rue  des 
Feuillantines,  vers    i8<)3. 

—  Allez  donc  au  quai  d'Orsay,  inc  dit  Moutier.  On  y 
fait  maintenant  des  cartouches  au  lieu  de  tabac.  "Vous 
y  verrez  X...  de  ma  part. 

Voilà  comment  je  (is  des  cartouche*  jusqu'au  aa  jan- 
vier. Le  lendemain,  ma  foi,  je  jtigoai  plus  |)rudent  de 
ne  plus  reparaître  à  mon  poste.  N'avais-j<'  pas  promis 

65 


quelques-uns  de  la  Commune 

aux  amis,  en  cas  de  succès  de  l'émeute,  de   livrer  la 
manufacture,  et  bien  entendu,  les  cartouches  avec  elle? 

Besson  faisait,  lui  aussi,  des  cartouches,  ou  plutôt 
nous  étions,  l'un  et  l'autre,  surveillants  d'un  atelier  de 
cinq  ou  six  cents  jolies  filles,  qui  collaient  les  amorces 
au  fulminate.  Parfois,  une  amorce  éclatait.  Toute  une 
tablée  s'envolait,  pour  revenir  bien  vite,  comme  de 
gentils  papillons. 

Je  crois  bien  que  ce  furent  mes  conseils  subversifs 
qui  détournèrent  Besson  de  la  bonne  voie,  et  qui  le  lan 
cèrent  dans  le  mouvement.  Il  était  du  onzième,  un 
arrondissement  dévoué  d'avance  à  la  Commune.  Quand 
vint  le  i8  mars,  Besson  marcha  sur  l'Hôtel  de  Ville  avec 
son  bataillon. 

Quelques  jours  plus  tard,  je  ne  fus  qu'à  demi  étonné 
en  le  voj'ant  entrer  dans  notre  échoppe  du  Père 
Duchêne,  rue  du  Croissant. 

—  Citoyen  Vuillaume,  tu  me  donnes  un  mot  pour 
Protot.  Je  veux  entrer  à  la  justice. 

—  Mieux  que  cela,  tu  vas  venir  le  voir  avec  moi.  Je 
déjeune  au  ministère  ce  matin. 

A  midi,  nous  étions  au  ministère.  A  l'heure  de  la 
table,  Besson  prit  place  près  de  moi.  C'était  une  joie 
pour  ce  brave  garçon  de  manger  avec  une  fourchette 
marquée  au  chiffre  royal  et  d'asseoir  son  postérieur 
sur  les  mêmes  sièges  où  s'étaient  reposés  peut-être 
des   derrières   de  princesses. 

—  Cette  fois,  ça  y  est  bien,  me  disait-il  en  se  car- 
rant. Nous  sommes  chez   nous.  .; 

Le  lendemain,  quand  je  revins  place  Vendôme,  j^ 
trouvai  Besson  rayonnant.  Je  ne  sais  quelle  fonction  lu| 
avait  été  confiée.  En  capote  verte,  le  képi  vainqueur,  il'' 

56 


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DEUX   AMIS   DU   PERE  DUCHENE 

causait  avec  vivacité  dans  un  groupe  de  fédérés  qui 
gardaient  la  grande  porte  de  la  place  Vendôme. 

Je  revoyais  Besson  chaque  fois  que  j'allais  voir 
Protot. 

Un  jour,  c'était  dans  les  premiers  de  mai,  Besson  me 
prit  à  part  et  m'emmena  dans  le  jardin,  ayant,  disait-il, 
à  me  confier  quelque  chose  de  grave. 

—  J'ai  besoin  de  ta  protection,  me  dit-il.  Il  y  a  ici 
une  bonne  place  libre.  Le  vieux  réactionnaire  qui  était 
encore  concierge  ces  jours-ci  à  la  porte  de  la  rue 
Cambon  s'en  va.  Ce  n'est  pas  trop  tôt.  On  peut  me 
confier  ça.  Sûr,  que  je  ne  laisserai  passer  personne  de 
suspect...  îCnfin,  parles-en  au  délégué...  Ma  femme 
viendrait  avec  moi...  Ce  tpi'elle  serait  contente  d'être 
là!  Et  puis,  c'est  pour  la  vie...  Une  place  sûre. 

Je  regardai  ce  brave  Besson.  Il  ne  se  doutait  donc  de 
rien  !  Il  croyait  fermement  que  cela  allait  durer  tou- 
jours !  Il  ne  connaissait  pas,  l'excellent  garçon,  le  mot 
profond  do  la  vieille  Laîtitia,  qui  au  milieu  des  splen- 
deurs de  la  cour  impériale,  regardait  du  coin  de  l'œil, 
avec  méfiance,  toutes  ces  dorures  et  tous  ces  falbalas. 
«Pourvou  que  ça  doure!»  grommelait,  avec  son  accent 
italien,  la  mère  de  César. 

Besson,  lui,  n'avait  aucune  méfiance.  Quand,  du  por- 
tail du  ministère  où  il  plastronnait,  il  avait  vu,  pcndaut 
le  jour,  scier  la  colonne,  ou  caracoler  quelques  brillants 
ofliciers  de  l'état-major,  installé  dans  l'hôtel  en  face,  sa 
tranquillité  d'àme  était  complète. 

—  Un  gouvernement  (jui  a  le  toupet  de  foutre  m  bas 
Napoléon,  se  disait-il,  ça  doit  être  un  gouvernement  fort. 

Et  Besson  croyait,  Ix-las  !  plus  conliant  (jue  la  mère 
de  César,  que  cela  ne  finirait  jamais. 


quelques-uns  de  la  Commune 

Son  rêve  fut  réalisé.  Il  fut  nommé. 

Si  Besson  ne  connut  que  huit  jours  la  joie  et  l'orgueil 
du  fonctionnaire  important  qu'est  le  concierge  de  la  rue 
Gambon,  il  savoura  ces  huit  jours  de  pouvoir  avec 
délices. 

Il  voulut  absolument  qu'un  soir  nous  allions,  Vermersch 
et  moi,  dîner  chez  lui,  dans  sa  loge  officielle. 

La  femme  de  Besson,  une  forte  et  gentiUe  ménagère, 
qui  était  un  peu  de  mon  pays,  avait  bien  fait  les  choses. 
Elle  nous  avait  préparé  un  dîner  exquis.  Pauvre  femme! 
Elle  avait  apporté  là  toute  sa  batterie  de  cuisine,  qui 
reluisait,  appendue  aux  murs,  comme  un  arsenal. 

Besson,  lui,  avait  voulu  dîner  dans  son  fauteuil,  qu'il 
ne  quittait  plus. 

Quand  nous  sortîmes,  le  canon  tonnait.  Sur  la  place, 
un  grand  remuement  d'hommes  armés.  Des  estafettes 
arrivaient  en  courant.  Serait-ce  la  défaite  définitive  ? 
Mais  non.  Une  simple  alerte,  comme  il  y  en  avait  tous 
les  jours. 

Nous  regagnâmes  le  Quartier,  après  nous  être  arrêtés 
un  instant  sur  le  pont  des  Arts,  écoutant  le  roulement 
de  la  canonnade. 

Une  large  lueur  éclairait  le  ciel  à  l'horizon.  Ce  grand 
silence  de  la  nuit,  le  fleuve  qui  coulait  mystérieux  au- 
dessous  de  nous,  la  bataille  qui  se  devinait  acharnée, 
là-bas  —  tout  cela  était  bien  fait  pour  nous  serrer  le 
cœur. 

—  Mon  vieux,  —  me  dit  subitement  Vermersch  avec 
cette  pointe  d'ironie  gouailleuse  qui  était  pour  lui  une 
pose  xîonstante  —  les  gens  comme  Besson  sont  les  vrais 
heureux.  Je  te  parie  qu'il  dort  maintenant  à  poings  fer- 
més avec  sa  femme. 

58 


DEUX   AMIS   DU    PERE    DUCHENE 

—  A  moins  qu'il  ne  soit  à  ronfler  daxts  son  fauteuil, 
répondis-je  en  riant. 

Quinze  jours  plus  tard,  le  mercredi  24  mai  —  le 
ministère  de  la  justice  avait  été  occupé  par  les  troupes 
le  mardi  —  je  rencontrai  Besson,  boulevard  Voltaire,  à 
mi-chemin  du  Château-d'Eau.  Équipé,  son  chassepot  à 
la  main. 

—  Eh  bien!  Et  ton  fauteuil?  lui  dis-je  en  riant. 
Son  fauteuil,  hélas  !  il  ne  le  reverrait  plus.  Il  avait 

même  dû,  pour  échapper  aux  Versaillais,  laisser  entre 
leurs  mains  sa  magnifique  batterie  de  cuisine.  Adieu  les 
bonnes  soirées,  les  dîners  tranquilles  entre  amis,  adieu 
les  honneurs,  et  la  satisfaction  d'une  bonne  place  pour 
la  vie,  avec  la  retraite  au  bout. 

—  Et  qu'est-ce  que  tu  fais  par  ici?  lui  demandai -je. 

—  Eh  bien;  mais,  j'ai  rejoint  mon  ancien  bataillon. 
Cela  ne  va  pas  être  longtemps  sans  ronfler.  Pour  l'in- 
stant, je  crois  que  nous  allons  foutre  le  feu  là-dedans. 

Et  il  montrait  l'église  Saint-Ambroise. 

Nous  nous  quittâmes. 

Je  n'entendis  jamais  plus  parler  de  Besson. 

Longtemps,  ses  proches  cherchèrent  à  connaître  son 
sort.  L'infortuné,  brave  autant  que  simple  et  dévoué, 
fut-il  un  de  ceux  que  l'on  fusilla  à  la  Roquette,  et 
desquels  M.  de  Mun  a  dit  qu'ils  étaient  morts  «  avec 
insolence  »  ?  (i)  Dort-il  dans  quelque  square  ou  dans 
quelque  fosse  creusée  dans  les  nécropoles  après  le 
massacre?  Nul  ne  l'a  rencontré,  ni  dans  les  prisons  de 
Versailles,  ni  en  Calédonic,  ni  en  exil. 


(i)  Voir  /ùuiurtf  /'nrli'mi'ntairr  sitr  l'fnsiirrtrtion  du  iS  mars, 
édition  en  un  volume  in  quarto,  pugc  395.  Dépnsitioii  de  M.  U*  comte 
de  Mun  (orthographié  par  erreur,  dans  celle  édilioii,  de  Mung). 

59 


CEUX   DU   QUARTIER 


Contmtini'.  —  \ 


CHEZ    HUBER 


Janvier  1870.  Une  petite  brasserie.  Au  coin  de  la  rue 
Monsieur-Ie-Prince  et  des  escaliers  de  la  rue  Antoine- 
Dubois.  La  maison,  disparue,  a  lait  place  aux  bâtiments 
de  l'École  pratique  de  médecine. 

Devanture  couleur  marron.  Aux  vitres,  à  mi-hauteur, 
des  rideaux  d'un  blanc  douteux.  La  porte  poussée, 
une  toute  petite  salle.  A  gauche,  le  comptoir.  Encadrée 
par  les  vases  de  métal  argenté,  garnis  de  cuillères  à 
café,  à  mazagran  et  à  soda,  trône  devant  une  glace 
mouchetée  de  taches  grisâtres,  la  caissière,  blonde  et 
forte. 

Le  patron,  Huber,  petit,  l'air  d'un  employé  correct, 
jaquette  noire  vernissée,  cheveux  rebelles,  serviette  au 
bras,  salue  le  client. 

Bonjour,  monsieur  Vallès...  Monsieur  Ilumbert... 
Monsieur   Maroteau... 

La  petite  salle  d'entrée,  le  réduit,  où  siège  la  pa- 
troime,  n'est  qu'une  antichambre,  un  atrium.  Les  deux 
salles  où  se  tient  la  clientèle  s'ouvrent,  l'une  face  à 
rentrée,  l'aulre  à   droite. 

A  droite,  la  salle  est  assez  vaste.  Tables  de  marbre 
blanc.  Piano  an  fond.   Le   soir,  la  polile  brasserie  est 

(i'i 


quelques-uns  de  la  Commune 

un  café-chantant,  un  beuglant.  Pauvre  beuglant,  dont 
la  partie  musicale  est  confiée  à  une  seule  artiste,  une 
grosse  fille  brune,  courte  sur  pattes,  les  joues  colorées, 
que  nous  appelons  Rebecca. 

Dès  que  les  clients  d'après-dîner  sont  une  demi- 
douzaine,  assis  devant  leurs  mazagrans  ou  leurs 
canettes,  Rebecca  s'accoude  à  la  planchette  du  piano. 
L'accompagnateur,  qui  plaque  ses  accords  rétribués  par 
une  demi-douzaine  de  bocks  gratis,  quitte  son  verre 
entamé,  et,  la  pipe  fumante  aux  dents,  s'assied  au 
tabouret. 

Rebecca  revêt,  pour  la  soirée  chantante,  un  vague 
costume  de  Suissesse,  jupe  rouge  et  corsage  de  velours 
noir  à  chaînettes  d'argent,  suffisamment  décolleté  pour- 
découvrir  la  naissance  d'une  gorge  opulente  et  rose. 
Quand  le  silence  s'est  fait,  la  chanteuse  ronronne,  d'une 
voix  fluette  et  chevrotante,  ime  rengaine  idiote,  tou- 
jours la  même.  Je  l'ai  entendue  si  souvent,  que  j'ai 
conservé  dans  ma  mémoire,  d'où  certainement,  hélas, 
il  ne  s'échappera  plus,  le  refrain  : 

J'en  ai  de  toutes  les  façons 

Voilà  la  marchande  (bis) 

J'en  ai  de  toutes  les  façons, 

Voilà  la  marchande  de  pàill.-.assons. 

Quand  sonnent  onze  heures,  l'accompagnateur  ferme 
bruyamment  son  piano.  Il  retourne  à  ses  bocks,  s'il  en 
a  encore  à  vider  sur  le  nombre  qui  lui  est  alloué  pour 
la  soirée. 

Rebecca,  elle,  s'en  va.  Son  service  est  fini.  Elle 
occupe  là-haut,  dans  les  combles,  une  chambre  débar- 
ras, où  elle  remise  son  costmne  de  Suissesse  et  où, 

64 


CEUX   DU   QUARTIER 

dit-on,  elle  n'est  pas  trop  cnieUe  au  client  qu'elle  a  su 
charmer.  Parfois,  eUe  ne  fait  que  sauter  de  la  porte 
d'Huber  à  celle  d'en  face,  de  l'autre  côté  des  marches 
de  l'escaUer  de  pierre,  à  la  Dame  Blanche,  le  caboulot 
où  s'épanouit  l'énorme  Bouffe-Tout,  une  célébrité  blonde 
filasse  du  Quartier,  délice  des  potaches,  à  leur  sortie 
du  dimanche. 

Pauvre  Rebecca!  La  marchande  de  paillasson  de 
chez  Huber  ne  devait  pas  survivre  longtemps  à  ses 
triomphes  artistiques  et  galants.  Elle  fut  emportée, 
pendant  le  siège,  par  l'épidémie  de  variole  noire  qui 
vint  s'ajouter  à  toutes  nos  misères. 

Nous  dédaignions,  on  le  comprend,  le  beuglant  de 
Rebecca.  Nous  avions  accaparé,  à  une  douzaine,  l'autre 
salle,  celle  qui  s'ouvrait  face  à  la  porte  d'entrée  de  la 
petite  brasserie.  Une  double  rangée  de  tables  et,  ados- 
sées au  mur,  deux  banquettes  chevelues  —  le  crin  qui 
s'échappait  des  blessures  de  la  molesldne. 

On  se  retrouvait  là,  le  matin,  vers  onze  heures,  ou,  le 
soir,  après  diner. 

Vallès,  qui,  à  cette  époque,  portait  une  éternelle 
jaquette  de  velours  gris  à  côtes,  un  costume  de  chasse 
aux  larges  boutons  de  métal  ornés  de  têtes  de  cerf  ou 
de  sanglier,  était  assidu.  11  n'avait  pour  se  rendre  chez 
Huber,  que  deux  sauts  à  faire.  De  la  rue  de  Tournon, 
où  il  demeurait,  en  face  de  la  caserne  des  municipaux, 
à  rOdéon,  où  il  (lànait  en  causant  avec  Marpou,  le 
libraire.  Et  de  l'Odéon  chez  Huber.  S'il  était  en  retard, 
c'est  qu'il  avait  fait  escale  au  cabinet  de  lecture  de  la 
rue  Casiiiiir-Dclavigne,  une  de  ses  retraites  favorites. 

Maroleau,  Humbert,  Francis  Enne,  Longuet,  étaient 
des    lldèles    de    chez   Huber.    Vermorel   y   faisait    de 

'••>  ('.(iininutw .  —  .'\. 


quelques-uns  de  la  Commune 

courtes  apparitions,  restant  debout  dans  sa  longue 
lévite  noire  de  prêtre.  Rigault,  Breuillé,  (i)  Dacosta,  (2) 
Callet,  (3)  Albert  Fermé,  qui  venait  de  faire  paraître 
ses  deux  petits  livres  sur  les  procès  de  Strasbourg  et 
de  Boulogne.  Edouard  Roullier  quittait,  pour  nous  re- 
joindre chez  Huber,  son  échoppe  de  savetier  de  la  rue  du 
Sommerard.  Paget-Lupicin  arrivait  toujours  tête  nue, 
sa  calotte  de  vieille  fourrure  usée  serrée  sous  l'aisselle, 
soufflant  dans  ses  doigts  d'étudiant  quinquagénaire. 
Des  amis.  Soubeiran,  qui  mourut,  il  y  a  deux  ou  trois 
ans,  secrétaire-rédacteur  à  la  Chambre.  Gustave  Puis- 
sant, l'auteur  des  Écrevisses  du  Petit  Auguste.  Un 
étudiant  en  médecine,  Herluison,  que  Vallès  s'entêtait 
à  appeler  «  Ver  luisant  »,  parce  qu'il  l'avait,  disait-il, 
surpris  à  lancer  de  tendres  oeillades  à  Rebecca. 

—  Allons,  Ver  luisant,  assieds-toi  là,  disait  Vallès 
de  sa   grosse  voix   d'Auvergnat  rieur, 

...  ver  luisant,  amoureux  d'une  étoile.  (4) 

Quelques  jours  après  la  formation  du  ministère  du 
2  janvier,  nous  étions  cinq  ou  six,  à  déjeuner  chez 
Huber.  Vallès,  Longuet,  Humbert,  moi.  Longuet  nous 


(i)  Breuillé  (Alfred),  journaliste,  rédacteur  à  la  Patrie  en  danger 
de  Blanqui.  Substitut  du  procureur  de  la  Commune.  Plus  tard, 
conseiller  municipal  de  Paris. 

(2)  Da  Costa  (Gaston),  substitut  du  procureur  de  la  Commune. 
Condamné  à  mort.  Commué  aux  travaux  forcés.  —  Son  frère 
Charles,  secrétaire  du  délégué  aux  relations  extérieures  (Paschal 
Grousset). 

(3)  Callet  (Albert),  attaché  à  la  délégation  aux  relations  exté- 
rieures. Condamné  à  cinq   ans  de  prison. 

(4)  Vallès  prenait  quelques  libertés  avec  les  admirables  vers  de 
Riiy  Blas  : 

«  Madame,  sous  vos  pieds,  dans  l'ombre,  un  homme  est  là 
«  Qui  vous  aime,  perdu  dans  la  nuit  qui  le  voile; 
«  Qui  souffre,  ver  de  terre  amoureux  d'une  étoile.  » 


CEUX    DU    QUARTIER 

montrait  des  reproductions  photographiques  de  lettres 
d'Emile  OUivier,  qu'il  se  proposait  de  porter  le  soir  à  un 
journal  ami,  le  Rappel  ou  la  Marseillaise. 

Entre  Albert  Fermé.  Et,  après  lui,  Vermorel. 

Albert  Fermé,  trapu,  la  barbe  noire  entière,  l'œil  vif 
et  perçant,  est  en  frac,  cravate  blanche  et  bottines 
vernies. 

—  Tiens,  dit  en  riant  Vallès,  A^oilà  Fermé  qui  vient 
de  chez  Ollivier. 

—  Vous  l'avez  deviné. 

—  Vrai? 

—  Vrai. 

Fermé  s'assied  avec  nous.  Il  nous  dit  qu'il  en  a  assez 
des  travaux  de  librairie  maigrement  rétribués.  Avocat, 
il  peut  aspirer  à  se  faire  une  place  dans  la  magistra- 
ture. Il  connaît  depuis  longtemps  011i\'ier...  Il  est  allé 
le  voir.  On  lui  oflre  un  poste  d'administrateur  en 
Algérie,  ou    quelque   chose  de  semblable.  Il  accepte. 

Quelques  jours  plus  tard.  Fermé  partait.  Il  y  a  une 
dizaine  d'années,  il  était,  si  je  ne  me  trompe,  président 
de  chambre  à  Tunis.  Un  conlrère,  qui  avait  suivi  un 
voyage  ofliciel  en  Tunisie,  m'apporta,  un  jour,  le  salut 
amical  de  l'ancien  camarade.  Et,  pour  un  instant, 
je  revis,  devant  moi,  chez  Huber,  Fermé,  en  frac  et 
cravate  blanche,  qui  revenait  de  chez  Ollivier. 


AUX  CADRANS 


Place  Saint-Michel.  A  l'angle  du  quai  des  Augustins. 
Les  deux  cadrans  sont  toujours  là.  A  certains  jours, 
quand  on  avait  assez  de  la  chanson  de  Rebecca,  on  se 
retrouvait  aux  Cadrans.  Edouard  RouUier,  qui  traînait 
toujours,  accroché  à  sa  blouse,  quelqu'un  de  ses  innom- 
brables mioches,  trouvait  qu'Huber  était  bien  loin. 
Paget-Lupicin  logeait  dans  un  hôtel  meublé  du  quai 
voisin,  l'Hôtel  de  Suède.  Il  était  tout  de  suite  aux 
Cadrans. 

Le  mot  d'ordre  se  donne,  le  matin,  au  déjeuner: 

—  Ce  soir,  on  ira  aux  Cadrans.  Dans  la  salle  du 
haut.  Aux  billards. 

C'est  dans  cette  salle  du  haut  des  Cadrans  que  nous 
passâmes  l'une  des  plus  tragiques  soirées  de  cette  der- 
nière année  de  l'Empire. 

Le  lo  janvier,  avant  dîner,  je  fais  les  cent  pas  autour 
des  billards,  dans  la  salle  déserte.  J'attends  une  figure 
amie...  Un  homme  débouche  de  l'escalier  qui  descend 
au  rez-de-chaussée.  C'est  Sornet,  qui,  plus  tard,  après 
avoir  été  le  gérant  du  petit  brûlot,  la  Misère,  que  je  fis 
avec  Passedouet,  (i)  sera  gérant  du  Père  Duchêne. 


(i)  La  Misère,  journal  quotidien,  format  in  quarto,  sept  numéros, 
du  6  au  la  février  i8no.  Bureaux:  72-80,  boulevard  Montparnasse, 
Paris.  C'est  aux  bureaux  de  la  Misère  que  fut  mise  en  vente  la  bro- 
chure les  Droits  du  Travailleur,  par  le  citoyen  Paget-Lupicin. 

68 


CEUX   DU   QUARTIER 

Sornet  se  précipite.  Il  pose  son  chapeau.  Son  crâne, 
d'habitude  couleur  de  bel  ivoire  laiteux,  est  rouge.  Il 
flamboie... 

—  Qu'y  a-t-il  donc? 

—  Il  y  a...  Mais,  tu  ne  sais  donc  pas...  Il  y  a  que 
Pierre  Bonaparte  a  tué  Victor  Noir. 

Sornet,  qui  vient  du  Corps  législatif,  y  a  appris  la 
terrifiante  nouvelle.  Il  me  prend  le  bras,  me  fait  dégrin- 
goler l'escalier. 

—  Courons  à  la  Marseillaise. 

C'est  aux  Cadrans  que  nous  nous  réunissons  le  matin 
des  funérailles,  pour  aller  rejoindre,  aux  galeries  de 
l'Odéon,  la  bande  d'amis  avec  lesquels  nous  devons 
partir  pour  Neuilly. 

Le  lendemain,  nous  sommes  encore  aux  Cadrans. 
Oudet  est  descendu  de  Belleville.  Vallès  dit  ses  ran- 
cœurs de  la  journée  manquée.  Il  conte  son  retour  de 
Neuilly  aux  Champs-Elysées,  dans  le  même  fiacre  qui 
ramenait  Rochefort.  II  est  découragé.  Il  quitte  la  ^[ar- 
seillaise. 

Et  il  rédige,  sur  la  table  du  café,  le  court  billet  dont 
je  me  rappelle,  mot  par  mot,  le  texte  bref: 

«  Blessé  dans  mes  convictions  révolutionnaires, 
comme    Flourcns,    je    quitte    la    Marseillaise.  » 

C'est  moi  qui  porterai,  tout  de  suite,  le  billet  à  la 
Marseillaise.  Je  le  remis  à  Charles  Habeneck,  alors 
secrétaire  de   la   rédaction. 

Un  beau  soir,  nous  causions  aux  Cadrans,  quand  un 
consoMimatcur,  au  visage  nouveau,  vint  s'asseoir  tout 
près  de  nous.  11  dcmaiule  un  journal,  le  déplie,  s'abrite 
derrière.  Sûrement,  il  nous  écoute.  Roullier,  qui,  comme 
Iligault,  Si'.  |)i({ue  (le  flairer  le  mouchard  i\  cent  pas, 

69 


quelques-uns  de  la  Commune 

s'inquiète.  Sa  barbe  d'insurgé  s'agite.  11  apostrophe  le 
lecteur  peu  pressé.  Son  mufle  de  gnafl"  toujours  rugis- 
sant menace. 

—  Monsieur,  vous  écoutez  notre  conversation...  Est-ce 
que,  par  hasard,  tu  serais  de  la  maison  d'en  face? 

Tapage.  On  va  se  colleter. 

Nous  ne  revînmes  plus  aux  Cadrans. 

Quelques  amis  avaient  déjà  choisi  comme  repaire  la 
brasserie  Krœber,  en  face  du  théâtre  de  Cluny.  Le  len- 
demain, nous  les  y  avions  rejoints,  abandonnant,  en 
même  temps  que  les  Cadrans,  Huber  et  les  paillassons 
de  Rebecca. 

Notre  court  passage  chez  Huber  devait  faire  une 
victime,  en  1^  personne  de  ce  brave  Huber  lui-même. 

Quand  vint  la  Commune,  Huber  se  souvint  de  nous, 
qui  étions  au  pouvoir.  11  s'en  alla,  m'a-t-on  raconté, 
voir  Rigault.  Il  se  mit  sous  sa  protection,  invoquant  les 
bonnes  relations  de  jadis.  Bref,  il  fut,  quelques  jours 
avant  la  débâcle,  nommé  quelque  chose  comme  inspec- 
teur des  halles  et  marchés. 

Dénoncé  à  l'entrée  des  troupes,  conduit  à.  Versailles, 
Huber  fut  mis  aux  Chantiers,  d'où,  fort  heureusement 
pour  lui,  le  fît  sortit-  une  ordonnance  de  non-Ueu. 


CHEZ  KRŒBER 


Mai  1870.  Boulevard  Saint-Germain.  Face,  ou  à  peu 
près,  au  théâtre  Climy.  Au  coin  de  la  rue  Saint- 
Jacques  et  d'un  cul-de-sac,  longtemps  occupé  par  im 
marchand  d'antiquités  médiocres,  disparu  à  la  suite  du 
percement  de  la  rue  Dante.  La  maison,  qui  porte  le 
numéro  33  de  la  rue  Saint-Jacques,  est  en  forme  amincie 
de  proue  de  navire.  Le  rez-de-chaussée  est  aujourd'hui 
occupé  par  un  restaurant,  à  l'enseigne  de  V Etoile  Bleue. 
Aux  derniers  mois  de  1870,  c'est  là  la  brasserie  Krœbcr. 

Notre  petite  bande  de  chez  Iluber  et  des  Cadrans  se 
grossit,  chez  Krœber,  où  nous  trouvons,  déjà  habitués, 
une  dizaine  d'amis. 

Uogeard,  l'auteur  des  Propos  de  Labienus,  récemment 
revenu  de  Tubingen,  où  il  a  fini  l'exil  de  cinq  années 
que  lui  a  valu  sa  condamnation.  André  GilK  qui  crayonne 
là-dansTisoleincnlde  laprès-inidi,  ses  projets  de  ciiarges 
(le  V Éclipse.  Vcrmersch.  Charles  Frémine,  (i)  qui  vient 
de  publier  chez  Lcmcrrc  son  premier  volume  de  vers, 


(1)  Fréiniiu-  ((Charles),  poilc  nt  journaliste.  Hi-il.ictfur  au  Rappel. 
Sous  le  su'K»',  de  la  lialU-ric  du  parc  Noln;-I)amo.  N<-  prit  pas  pari 
ù  la  Commune.  Mort  en  K.itHi. 

71 


quelques-uns  de  la  Commune 

Floréal.  Henri  Bellengre,  qiii  est  de  tous  les  journaux 
de  Vallès,  grande  et  petite  Rue.  Un  peintre,  Noro,  attelé 
à  une  grande  toile,  les  Derniers  Montagnards;  il  sera, 
en  mai  1871,  colonel  de  la  4®  légion.  Des  étudiants,  des 
poètes,  dont  je  retrouve  les  minuscules  plaquettes  dans 
l'amas  de  brochures  de  l'époque  que  j'ai  conservées  : 
les  Clochettes,  de  Léon  Roger,  qui  sera  lieutenant  de 
mon  248^,  sous  le  siège  ;  les  Pyrénéennes,  de  Bernardin 
Ferez,  un  Méridional  aux  yeux  de  feu,  étudiant  en  droit, 
pion  à  l'occasion,  parti  au  moment  de  la  guerre,  et  dont 
personne  n'eut  plus  de  nouvelles. 

Une  note  spéciale  à  ce  brave  baron  de  Ponnat,  baron 
authentique,  blanquiste  et  athée.  Épais,  chauve,  vers 
la  cinquantaine,  toujours  trottinant,  le  baron  arrive, 
dépose  sur  sa  table  une  énorme  serviette  bourrée  de 
papiers,  les  notes  qu'il  a  prises  à  la  Bibliothèque  impé- 
riale pour  son  Histoire  des  variations  de  l'Église,  parue 
plus  tard,  en  deux  volumes,  chez  Charpentier.  Le  baron 
passe  toutes  ses  journées,  plongé  dans  les  in-folios  de 
Suarez  et  de  saint  Thomas  d'Aquin.  A  moins  qu'il  ne 
rencontre  un  enterrement  civil.  Ce  jour-là,  c'est  fête  pour 
le  fougueux  libre-penseur  qu'est  le  baron.  Le  défunt  dont 
passe  la  dépouille  mortelle?  De  Ponnat  ne  s'en  inquiète 
guère.  Il  se  mêle  au  cortège.  Il  arrive  au  premier  rang, 
derrière  le  corbillard.  Il  salue  les  parents,  cause  au 
besoin.  Tout  cela  pour  préparer  la  scène  finale,  la  célé- 
bration des  vertus  du  libre-pense'":r  cpi'il  ne  connaît,  bien 
entendu,  ni  d'Eve  ni  d'Adam.  Mais  de  Ponnat  s'est  mis 
en  tête  de  faire  de  la  propagande.  Il  la  fait  à  toute  occa- 
sion, envers  et  contre  tous,  s'il  le  faut.  Personne  ne  l'em- 
pêchera, le  mort  arrivé  à  la  fosse,  de  prendre  la  parole 
et  de  jeter  sur  le  cercueil  le  bouquet  de  fleurs  d'immor- 

72 


CEUX   DU    QUARTIER 

telles  symbolique,  La  légende  veut  que  le  baron,  pour 
amorcer  l'assistance,  commence  son  éloge  funèbre  par 
une  phrase  lapidaire  et  invariable  : 

«  Citoyennes  et  citoyens.  C'est  toujours  avec  un  nou- 
veau plaisir  que  je  viens  sur  la  tombe  d'un  libre  penseur, 
etc..  » 

Treillard,  un  vieux  de  48  et  de  5i,  qui  devait  mourir, 
en  mai,  fusillé  dans  la  cour  de  l'École  polytechnique; 
son  fils  Camille,  futur  lieutenant  d'artillerie  du  parc 
Notre-Dame,  sous  le  siège,  viennent  chez  Krœber.  Le 
grand  Jules  Carrct,  qui  fera  la  campagne  comme  méde- 
cin-major des  mobiles  de  la  Savoie  et  dont  les  électeurs 
savoisiens  feront  plus  tard  leur  député,  penche  sa  barbe 
de  fleuve  sur  le  tapis  vert  du  billard;  il  vient  de  prendre 
son  grade  de  docteur.  J'entends  toujours  sa  voix  formi- 
dable, crier,  quand  il  manque  im  carambolage  :  «  Ton- 
nerre de  Dieu!...  comme  disait  Massillon  !  »  Les  voi- 
sins se  regardent  eflarés. 

A  midi,  tout  ce  monde  s'assied  pour  déjemier,  à  une 
longue,  longue  table.  Gill,  toujours  vainqueur,  amène 
une  l)elle  fille  brune,  qui  occupera  plus  tard  la  chro- 
nique. L'amant  qu'elle  choisit,  quand  elle  se  sépara  de 
Gill,  servit,  m'a-t-on  dit,  de  modèle  à  Daudet  pour  le 
Flamant  de  Sapho.  Flamant,  le  graveur  qui,  par  amour 
de  sa  maltresse,  fabrique  de  faux  billets  de  banque. 

Krœber,  le  patron  qui  a  donné  son  nom  à  la  brasse- 
rie d'en  face  Chmy,  devait  nous  quitter  d'étrange  façon. 
Un  beau  jour,  —  c'était  en  septembre,  avant  l'investis- 
sement, —  nous  nous  heurtâmes  à  uuc  devanture  bais- 
sée. Qu'y  a-t-il?  Plus  de  Krœber? 

Krœber ,  blond  ,  maigre  ,  la  iHiysionomie  plutôt 
l)onasse,  de  rapports  aimables,  —  il  ne  réclame  que 

"ji  (.'omiinnic.  —  5 


quelques-uns  de  la  Commune 

timidement  les  arriérés  que  plusieurs  laissent  à  la 
caisse,   —   est   Allemand, 

Est-il  parti  volontairement  ?  A-t-il  été  touché  par  une 
mesure  d'expulsion  ? 

Le  soir,  nous  nous  retrouvons  à  la  Ijrasserie  de  la 
rue  Saint-Séverin,  chez  Glaser,  où  nous  nous  arrêtons 
déjà  de  temps  à  autre. 

Nous  devisions  de  l'aventure  de  Krœber,  quand 
Rigault  entre.  Rigault  occupe,  à  la  préfecture  de  police, 
près  de  Kératry,  le  poste  de  commissaire  spécial,  qii'il 
conservera  jusqu'au  3i  octobre,  où  il  démissionna. 

Il  s'assied  à  notre  table. 

—  C'est  toi  qui  l'as  fait  expulser?  demande  en  riant 
l'un  de  nous. 

Rigault,  qui  est  devenu  sérieux  depuis  qu'il  est  fonc- 
tionnaire important,  ne  répond  pas. 

Quelques  jours  après  le  départ  de  Krœber,  la 
brasserie  rouvrit  avec  de  nouveaux  patrons.  Et  nous 
partageâmes  désormais  nos  loisirs  entre  ce  que  nous 
appelions  toujours,  par  habitude,  chez  Krœber,  et  la 
brasserie  Saint-Séverin,  que  le  siège  et  la  Commune 
devaient  rendre  célèbre. 


CHEZ    HOFFMANN 


Place  de  l'Observatoire.  Au  coin  du  boulevard  Mont- 
parnasse et  de  l'avenue,  bordée  de  grands  marronniers, 
qui  conduit  à  la  grille  de  l'établissement  scientitique. 
Au  rez-de-chaussée,  deux  salles  meublées  de  tables  et 
de  bancs  de  noyer  ciré.  Bière  blonde  de  Strasbourg, 
renommée  dans  loul  le  quartier  des  Écoles  et  dans  tous 
les  ateliers  de  peintres  et  de  sculpteurs  du  voisinage. 
Au  fond  de  la  salle  d'entrée,  une  petite  porte,  qui,  par 
ime  sente  rapide  et  agreste,  conduit  à  un  jardin  en 
contrebas,  peuplé  de  bosquets  feuillus.  Le  soir,  autour 
des  moos  et  des  verres,  la  causerie  y  est  délicieuse. 

Nous  montons  souvent,  les  soirs  d'été,  chez  HolTmann, 
où  il  fait  frais  et  où  nous  rencontrons  des  amis. 

Vermersch  est,  depuis  des  années,  assidu  des  soirées 
d'Honhuinn. 

Hier,  à  minuit,  comme  un  vrai  Flamand, 
J'allais,  chez  Hon'mann,  manprr  la  ilumcroule. 
La  bière,  m  chantant,  tombant  goutte  à  jï<iutte, 
Joyeuse,  emplissait  le  moos  écumant. 

Toute  une  bande  d'arlistos.  peintres,  sculpteurs  du 
quartier,  vient  clic/.   IlolVmann.   Des  modèles,  ((ui  cm- 


quelques-uns  de  la  Commune 

plissent  le  jardin  de  leurs  rires.  Je  vois  encore,  frappant 
du  poing  sur  la  table,  faisant  sauter  les  verres,  un  vieux 
peintre  d'histoire,  élève  de  Delaroche,  Jules  Vialle,  qui 
amène  Picchio,  le  peintre  de  la  Mort  de  Baudin.  Vialle 
s'est  battu  en  48.  H  a  conservé  la  balle  qu'il  faillit 
recevoir  au  Palais-Royal,  et  qu'il  détacha  de  la  porte 
contre  laquelle  elle  s'était  écrasée.  Quand  nous  allons 
bavarder  dans  son  petit  atelier  de  la  rue  de  la  Grande- 
Chaumière,  où  il  brosse,  à  la  douzaine,  pour  les  maga- 
sins de  l'abbé  Migne,  des  chemins  de  croix  et  des  arche- 
vêques «  en  pied  »,  il  nous  la  montre  avec  orgueil.  Un 
jour,  un  farceur  qui  nous  avait  accompagnés  voulait  à 
toute  fin  que  la  balle  qui  avait  failli  tuer  le  peintre  fût 
une  balle  chassepot.  Vialle  voulait  l'étrangler.  Un  sculp- 
teur, Lebœuf,  qui  a  fait  à  Guernesey  un  buste  de  Victor 
Hugo,  dont  les  reproductions  se  vendent  dans  les  librai- 
ries du  boulevard  Saint-Michel.  Un  protégé  de  Nefftzer, 
qui  collabore  de-ci  de-là  au  Temps,  un  grand  Alsacien 
blond,  Ritzinger.  De  temps  à  autre,  l'écrivain  catho- 
lique Constant  Thirion,  qui  abandonne,  pour  venir  chez 
Hofîmami,  la  brasserie  Mayer  de  la  rue  Vavin.  Grand, 
déjà  chauve,  les  cheveux  noirs  bouclés,  serré  dans  sa 
redingote,  Thirion  lance,  d'une  voix  vibrante,  des 
phrases   de   combat  : 

—  Enfin,  vous  me  direz  ce  que  vous  voudrez.  Mais 
j'ai  constaté  aujourd'hui  que  l'on  parle  encore  de 
Bossuet   au   cabaret... 

Seul,  devant  sa  chope,  dans  la  salle  du  rez-de- 
chaussée,  son  dogue  noir  assis  sur  la  banquette,  l'au- 
teur du  Vandalisme  révolutionnaire,  alors  professeur 
à  Sainte-Barbe,  Eugène  Despois. 

Un   soir,    quelques  jom's    avant    la    déclaration    de 

76 


CEUX   DU   QUARTIER 

guerre,  j'entre  chez  Hoffmann  avec  Rogeard.  Personne. 
Nous  descendons  au  jardin.  Cinq  ans  d'exil  ont  assom- 
bri Rogeard.  Il  désespère.  Il  me  dit  ses  rancœurs. 
Quoi!  personne  ne  se  lèvera  pour  jeter  bas  le  régime 
abhorré...  J'écoute,  silencieux...  Je  laisse  le  vieux 
maître  épancher  ses  tristesses...  Mais  voilà  tpie,  de  l'un 
des  bosquets,  une  voix  nous  arrive  : 

Non,  la  jeunesse  n'est  pas  morte! 
Dans  sa  colère,  elle  a  surgi... 

Rogeard  s'est  tu...  Sa  large  face,  naturellement 
colorée,    flamboie... 

—  Vous  voyez,  dis-je. 

Le  chanteur  fredonne  le  couplet  jusqu'au  bout. 

Vous  riez,  parce  qu'il  sommeille. 
Prenez  garde  qu'un  beau  matin 

Il  ne  s'éveille  ! 
Il  ne  dort  que  sur  une  oreille, 
Le  lion  du  Quartier  Latin. 

La  chanson,  (i)  que  le  chanteur  ne  dit  qu'à  mi-voix, — 
et  pour  cause,  —  c'est  le  Lion  du  Quartier  Latin. 

L'auteur?  Rogeard  lui-même...  Lui,  qui,  Uml  à  l'heurt', 
désespérait  de  nous  autres,  jeunes... 

—  Ne  m'en  voulez  pas,  me  dit  Rogeard,  (|uand  nous 
nous  fûmes  levés  pour  quitter  le  jardin  d'iloiïmanu... 
Non,  je  me  trompais... 

Les  jours  souibres  écoulés,  nous  nous  retrouv;\u»es, 
Rogeard  et  qtu'Icpies  amis,  ii  Zurich.  l'n  soir  ((lU'  nous 


(i)  Ln  chanson  f.r  Lion  du  Qiiarlirr  Latin  80  trouve,  p.ij^e  .jO< 
dans  l'aïuTi'  France!  par  A.  Rogeard,  brochiiri"  do  T)»)  patres.  Paris 
«•l  MruxflleH,  chez  tous  les  libraires.  iH-o. 


quelques-uns  de  la  Commune 

étions  assis  devant  deux  chopes  de  bière  de  Munich, 
je  rappelais  à  mon  vieil  ami  notre  soirée  de  chez 
Hoffmann. 

—  Quand  y  retournerons-nous  ?  me  dit  Rogeard , 
mélancolique. 

Nous  ne  devions  revoir  que  longtemps,  longtemps 
après,  le  coin  du  boulevard  Montparnasse  et  de  l'avenue 
de  l'Observatoire.  Et,  encore,  ne  revîmes-nous  pas  HofT- 
mann,  ni  ses  tables  de  bois  ciré,  ni  ses  bosquets  pro- 
pices aux  bonnes  causeries.  Une  lourde  maison  de  six 
étages  s'était  élevée,  étouffant  pour  jamais  les  bavar- 
dages, les  rires  et  les  chansons  d'autrefois.  A  la  place 
où,  pensif,  caressant  sa  longue  barbe  noire  semée  de 
fils  d'argent,  s'asseyait  Eugène  Despois,  un  employé 
travaille,  aujourd'hui,  derrière  un  guichet.  La  maison 
est  un  bureau  de  poste. 


CHEZ  GLASER 


l'Empire 

Rue  Saint-Séveria.  La  deuxième  maison  à  gauche, 
en  entrant  par  le  boulevard  Saint-Michel.  Aujourd'hui, 
une  librairie,  le  numéro  ^o.  En  1870,  une  brasserie  de 
modeste  apparence.  Au-dessus  tle  la  porte  d'entrée, 
un  gros  tonneau  de  verre.  On  voit  encore,  sur  la 
pierre,  deux  taches  de  ciment,  marquant  la  place  des 
trous  où  s'enfonçaient  les  supports  de  fer.  Le  seuil 
franchi,  une  salle  assez  vaste.  Billard  au  fond.  Tables 
de  marbre  blanc.  Au  comptoir,  lisant  mi  journal, 
un  homme  à  barbe  brune,  la  physionomie  ouverte. 
Le  patron.  Glaser.  Insliluleur  en  Alsace,  Glascr  a  été, 
pour  ses  opinions  républicaines,  révoqué  par  le  gou- 
vernement inn)érial.  Il  a  quitté  son  pays.  Pour  vivre,  il 
a  ouvert  la  brasserie  de  la  rue  Saiiit-Sévorin,  avec  l'en- 
seigne :  Au  Tonneau.  Ou  encore.  Brasserie  Rhénane. 
Nous  disons,  nous,  «  chez  Glaser  »,  conmie  nous  disons 
chez  Krœber,  cher.  Iluber,  chez  llolVinann. 

Une  bcllt'  cliambrée,  (jnantl  nous  sommes  li\,  le  soir, 
sur  le  coup  de  dix  ou  onze  hem-es.  Tous,  ti  (piehjues 
rares  exceptions,  plus  lard,  (k*  \i\  Commune.  Les  uns 

?.) 


quelques-uns  de  la  Commune 

à  l'Hôtel  de  Ville  :  Vallès,  Longuet,  Vaillant,  Rigault, 
Jourde,  Régère,  Vermorel,  Léo  Melliet,  (i)  Oudet,  (2) 
ïridon,  Courbet.  (3)  Verraersch  (qui  vient  rarement), 
Hurabert,  moi,  ferons  le  Père  Duchêne.  Maroteau,  la 
Montagne,  qui  le  mènera  au  bagne  et  à  la  mort,  à 
l'hôpital  de  l'île  Non.  LuUier,  (4)  général,  ou  à  peu  près; 
il  ira,  lui  aussi,  au  bagne.  Rouiller,  Briosne,  Ducasse, 
Teulière,  orateurs  en  vogue  dans  les  réunions  publiques. 
Passedouet  sera  maire  du  treizième  et  mourra,  comme 
Maroteau,  en  Calédonie.  Maître  sera  chef  de  bataillon. 
Gaulet  de  Tayac,  directeur  de  la  prison  de  la  Santé.  A 
cette  table  sont  assis  ime  demi-douzaine  d'habitués  qui 
iront,  à  côté  de  Rigault  et  de  Ferré,  à  la  préfecture  de 
police  :  Breuillé,  Levraud,  Da  Costa  (les  deux  frères), 
Sornet.  Aconin,  adjoint  au  Panthéon  après  avoir  été 
capitaine  au  248*^.  Eudes  (5)  et  Brideau,  (6)  qui  seront 
pris  pour  l'affaire  de  La  Villette,  condamnés  à  mort, 
délivrés ,  à   la   veUle    d'être   fusillés ,   par    le    Quatre- 


(i)  Melliet  (Léo).  Membre  de  la  Commune  (treizième  arrondisse- 
ment). Membre  du  Comité  de  Salut  public  (2  mai).  Commissaire 
civil  délégué^  à  l'armée   de  l'aile  gauche  (Wroblewski). 

(2)  Oudet  (Emile),  peintre  sur  porcelaine.  Membre  de  la  Com- 
mune (dix-neuvième  arrondissement).  Membre  de  la  commission 
de  sûreté  générale. 

(3)  Courbet  (Gustave),  membre  de  la  Commune  (sixième  arron- 
dissement). Né  en  1S19  à  Ornans  (Doubs).  Mort  à  La  Tour  de  Peilz 
(Suisse),  le  3i  décembre  187;.  L'auteur  célèbre  de  la  Remise  de  Che- 
vreuils, VEnterrement  d'Ornans,  etc. 

(4)  Lullier  (Charles),  lieutenant  de  vaisseau  démissionnaire. 
Membre  du  Comité  central.  Arrêté,  il  s'échappa  et  fit  dès  lors  une 
violente  opposition  à  la  Commune.  Condamné  à  mort,  commué 
aux  travaux   forcés. 

(5)  Eudes  (Emile),  membre  de  la  Commune  (onzième  arrondisse- 
ment). Membre  du  Comité  de  Salut  public  (10  mai).  Condamné  à 
mort  (29  août  i8jo),  avec  Brideau,  pour  l'affaire  de  La  Villette. 

(6)  Brideau  (Gabriel),  chef  de  la  police  municipale  sous  la  Com- 
mune. Condamné  à  mort.  Mort  à  Londres  pendant  l'exil. 

80 


CEUX   DU   QUARTIER 

Septembre.  Pilotell  sera  commissaire  spécial  de  police  ; 
il  arrêtera  Gustave  Chaudey.  Un  ancêtre  à  la  moustache 
de  Gaulois,  déjà  blanchie,  Pilhes,  ancien  représentant 
du  peuple,  ex-prisonnier  de  Belle-Isle,  qui  sera,  comme 
Eudes,  Bi-ideau,  Breuillé,  de  La  Villette,  en  août  qui  vient. 

Dès  que  nous  eûmes  accaparé  la  salle  de  la  petite 
brasserie,  la  police  a  eu  l'œil  sur  nous. 

Chaque  soir,  des  hommes  rôdent  autour  de  notre 
repaire.  Peu  d'entre  eux  s'avisent  d'entrer. 

Un  soir,  ils  se  décident,  cependant.  Rigault  est  là.  Il 
se  précipite,  la  tabatière  ouverte. 

—  Allons,  tel  et  tel,  —  il  les  nomme  par  leurs  noms, 
—  une  prise,  hein  ! 

Les  deux  pauvres  diables  rebroussent  vite  chemin, 
sous  nos  rires. 

Nous  causons,  trois  ou  quatre.  Entre  un  ami.  Il  est 
accompagné  d'un  tout  jeune  homme,  brun,  pâle,  mous- 
tache fine. 

—  Un  ami...  Antoine. 

Antoine  est  neveu  de  Blanqui.  Le  fils  de  l'admirable 
sœur  de  l'éternel  prisonnier. 
Le  lendemain,  je  vais  voir  Antoine, 

—  Venez,  m'a-l-il  dit.  Je  vous  montrerai  la  petite 
pièce  où  travaille  «  mon  oncle  »,  —  mon  oncle,  c'est 
Auguste  Blanqui,  —  quand  il  parait  à  la  maison. 

Le  logis  qu'occupait  la  sœur  de  Blanqui  a  disparu. 
Barrant  le  boulevard  Saint-Germain,  k  la  liautcur  de  la 
rue  lluutelcuillc,  des  bâtisses  vermoulues  que  les  opéra- 
tions do  voirie  ont  depuis  jelées  bas.  Un  tout  petit  pas- 
sage fait  conununiqucr  le  trouyon  de  boulevard  avec  les 
petites  rues,  disparues,  elles  aussi,  les  unes  en  partie, 

ol  Commune.  —  5. 


quelques-uns  de  la  Commune 

les  autres  tout  à  fait,  la  rue  du  Jardinet,  où  était  l'im- 
pi'imerie  de  la  ïiière  Gaittet,  et,  plus  loin,  la  rue  Larrey, 
où  était  la  Marmite  de  Varlin. 

Au  premier  étage,  un  atelier  de  brochure,  que  dirige 
madame  Antoine. 

Un  petit  salon,  d'allure  simple,  bourgeoise.  Une  toile 
attire  le  regard.  Un  homme,  jeune,  les  bras  croisés, 
cheveux  ras,  visage  allongé,  yeux  ardents,  lèvres 
minces,   comme   découpées   au   couteau. 

—  Mon  frère,  dit  madame  Antoine. 

Le  portrait  est  celui  de  Blanqui  en  i838.  Blanqui  a 
trente-trois  ans.  Peint  par  sa  femme,  Suzanne-Amélie, 
dans  cette  petite  maison  de  Jancy,  sur  les  bords  de 
l'Oise,  où  le  gouvernement  de  Louis-Philippe  l'a  interné, 
après  l'affaire  de  la  rue  de  Lourcine. 

Il  a  été  fait,  de  cette  toile,  qui  est  le  plus  beau  et  le 
plus  vivant  portrait  de  Blanqui,  une  eau-forte,  signée 
Gravier,  dont  j'ai  un  exemplaire,  donné  par  Breuillé. 

Attenant  au  salon,  une  petite  pièce,  un  couloir  plutôt. 
Une  table,  deux  chaises. 

—  C'est  le  cabinet  où  travaille  mon  frère,  —  quand  il 
est  là. 

Dans  un  coin,  appuyés  au  mur,  deux  grands  volumes, 
reliés,  qui  sont  à  Blanqui.  L'année  1848  du  Journal  des 
Débats. 

C'est  —  je  ne  crois  pas  faire  erreur  —  dans  le  Journal 
des  Débats  que  Blanqui  fit  paraître  sa  belle  et  poignante 
réponse  au  document  Taschereau. 

—  Rogeard  arrive  ce  soir. 

C'est  Longuet  qui  nous  apporte  cette  nouvelle. 
Rogeard    a   terminé   les    cinq    ans    de    proscription 

82 


CEUX    DU    QUARTIER 

de  sa  condamnation  de  i865  pour  les  Propos  de  La- 
bienus. 

Beaucoup  de  nous,  la  plupart,  ne  connaissent  pas 
encore  Rogeard.  Les  plus  vieux  avaient  vingt  ans  quand 
parut  le  célèbre  pamphlet.  Aussi  nous  apprêtons-nous 
à  faire  fête  au  vieux  maître. 

Neuf  heures.  Longuet,  qui  nous  a  cjuittés,  rentre  avec 
un  gros  homme,  grisonnant,  chauve,  la  face  rougeaude, 
l'air  timide. 

Rogeard  balbutie  quelques  paroles  en  réponse  à  notre 
accueil  enthousia.ste. 

Et,  comme  il  tient  toujours  à  la  main  un  immense 
chapeau  mou,  (ju'il  ne  sait  où  poser,  Vallès,  d'une  voix 
rieuse  : 

—  Allons,  à  cette  patère,  le  casque  des  Curiaces. 

Rogeard,  moitié  content,  moitié  froissé,  accroche  son 
chapeau  mou. 

Il  est  désormais  des  nôtres. 

Un  matin.  Assis  avec  quelques  amis,  un  oflîcier. 

Sur  la  table,  une  longue  boîte  en  carton.  L'oflicicr 
l'ouvre  et  en  retire  un  superbe  claque,  avec  un  bouquet 
de  plumes  tricolores. 

L'ollicier  est  le  capitaine  Blol,  instructeur  à  Saint- 
Cyr. 

De  temps  à  autre,  Blot  vient  nous  surprendre  à  la 
brasserie  de  la  rue  Saint-Séverin.  En  civil.  Quand  il 
arrive  en  uniforme,  c'est  qu'il  doit  faire  quelque  part, 
au  minislère  de  la  guen-e  ou  ailleurs,  une  visite  d'appa- 
rat. Peu  désireux  de  descendre  le  boulevard  Saint- 
Michel  coiffé  de  son  chapeau  à  plumes,  il  vient  «m  képi, 
le  carton  renlcrniant  le  fanu-ux  cha|)i>au  à  la  main. 

83 


quelques-uns  de  la  Commune 

Un  soir,  quelques  mois  plus  tard,  Blot  nous  surpren- 
dra. En  août.  Désigné  pour  un  régiment,  au  lendemain 
de  la  déclaration  de  guerre,  il  a  été  fait  prisonnier  à 
l'une  des  grandes  batailles.  Il  s'est  échappé,  déguisé  eu 
bouvier. 

Il  restera  à  Paris,  tout  le  siège. 

La  Commune  venue,  on  lui  offre  d'être  général.  Il 
refuse.  Il  ne  nous  quitte  pas,  cependant.  Nous  le  voyons 
presque  tous  les  jours  à  la  brasserie.  Pendant  la 
semaine  de  Mai,  il  donne  ses  conseils  pour  l'attaque,  à 
l'artillerie,  de  la  gare  Montparnasse,  déjà  occupée  par 
l'armée  de  Versailles. 

Le  capitaine  instructeur  de  Saint-Cyr,  la  Commune 
définitivement  vaincue,  tous  ses  amis  disparus,  tués,  en 
prison,  en  exil,  se  voua  au  professorat.  Il  fut  longtemps, 
m'a-t-on  dit,  professeur  d'histoire  aux  Dominicains 
d'Arcueil. 

la  Guerre 

Edouard  Vaillant,  qui  sera  membre  de  la  Commune, 
arrive  d'Allemagne,  où  il  était,  comme  Rogeard,  à 
Tubingen. 

Sur  sa  route,  il  a  vu  défiler  l'armée  allemande,  mar- 
chant vers  la  frontière. 

Vaillant  nous  dit  ses  craintes  patriotiques.  L'ennemi 
s'avance,  chantant  les  airs  de  bataille  et  de  triomphe, 
comme  s'il  était  sûr  déjà  de  fouler  bientôt  notre  sol. 

Et  nous  restons,  silencieux,  pensifs,  le  cœur  serré... 

Après  le  Quatre-Septembre.  Les  commissaires  de 
police  du  quartier,  qui  ont  donné  à  quelques-uns  d'entre 
nous  pas  mal  de  fil  à  retordre,  sont  toujours  là.  Com- 


CEUX    DU    QUARTIER 

ment!  Barlet  est  encore  à  son  bureau  de  la  rue  des 
Noyers  !  Allard,  rue  Suger  !  Allons  chez  Barlet.  Et  nous 
partons,  une  demi-douzaine,  à  la  conquête  du  commis- 
sariat. 

Barlet  n'est  pas  là.  Un  employé,  un  secrétaire,  seul 
dans  les  bureaux  abandonnés.  Il  n'y  a  rien  à  faire.  Nous 
nous  étions  cependant  bien  promis  de  mettre  la  main 
sur  le  commissaire  et  de  le  conduire,  en  triomphe,  à 
l'Hôtel  de  Ville. 

Nous  revenons  assez  déçus,  rapportant  comme  tro- 
phée —  victoire  bien  mince  —  la  plaque  émaillée  vissée 
à  la  porte  du  commissaire.  Une  belle  plaque,  toute 
fraîche,  avec,  en  lettres  noires  sur  blanc  :  Caiunet  du 
Commissaire. 

Le  soir,  j'emporte  la  plaque  chez  moi.  Je  l'accroche 
bien  en  vue.  Quand,  la  grande  défaite  venue,  on  per- 
quisitionnera dans  mon  logis  de  la  rue  du  Sommerard, 
on  trouvera  cette  plaque.  Une  pièce  à  conviction  de 
plus.  Mes  crimes  sont  toutefois  si  nombreux —  le  conseil 
de  guerre  qui  jugea  le  procès  du  Père  Duchéne  eut  à 
examiner  soixante-neuf  chefs  d'accusation,  assassinat, 
incendie,  [)illage,  etc.,  jusqu'au  grief,  bien  enfantin, 
d'insulte  à  la  religion  de  l'État  —  ([ue  le  vol  de  la  plaque 
du  commissaire  de  la  rue  des  Noyers  devait  disparaître 
dans  le  las. 

Quelqu'un  entre,  s'a.ssiod,  raconte  que,  tout  près  de 
chez  lui,  en  voul.ant  détacher  les  larges  médailles  d'or 
ou  d'argent,  !\  l'cfligie  do  Badinguet,  (pii  rappehiicMit 
SCS  récompenses  aux  expositions,  un  charcutier  trop 
zélé  a  fait  voler  en  éclats  la  glace  de  sa  dcvan- 
turo. 

f<5 


quelques-uns  de  la  Commune 

—  Mais,  fait  observer  l'un  de  nous,  on  n'a  pas  encore 
abattu  les  aigles  de  la  fontaine  Michel... 

Nous  sortons.  A  deux  pas. 

Les  deux  énormes  aigles  en  plomb,  qui,  aux  deux 
angles  de  la  corniche,  tout  là-haut,  étendent  leurs  ailes, 
sont  bien  là. 

Nous  levons  le  nez... 

Un  groupe  se  forme. 

Bientôt,  ce  n'est  plus  une  demi-douzaine  de  nez,  mais 
une  centaine,  qui  se  dirigent,  menaçants,  vers  les 
aigles   déjà   condamnées. 

—  Il  faut  les  abattre... 

—  Une  honte  de  supporter  cela  plus  longtemps. 
Nous  rentrons  chez  G  laser. 

Le  lendemain,  les  aigles  ont  disparu. 
Je  me  demande  encore  par  quels  citoyens  zélés  ils 
ont  été  assommés. 

Blanqui  ouvre  son  club  ce  soir.  Nous  irons. 

Rue  Saint-Denis,  numéro  20.  Au  premier  étage  d'un 
café,  le  café  des  Halles  centrales.  La  maison  a  disparu 
pour  faire  place  à  une  construction  neuve,  l'achèvement 
des  magasins  de  Pygmalion. 

Très  peu  de  monde  quand  nous  entrons.  Les  fidèles. 
Eudes,  Brideau,  que  le  Quatre-Septembre  vient  de 
délivrer.  Edmond  Levraud,  qui  sera  colonel  de  la  Com- 
mune. Breuillé.  Balzencq,  gérant  de  la  Patrie  en  danger. 
Albert  Regnard,  qui  sera  secrétaire  général  de  la  préfec- 
ture de  police  avec  Rigault.  Caria.  (ï)  Oudet.  Edouard 


(i)  Caria  (Léopold),  blanquiste.  Prit  part  à  l'affaire  de  La  Villetle. 
A  l'étal-major  de  la  Légion  d'honneur  avec  Eudes.  Condamné  aux 
travaux  forcés  par  conseils  de  guerre. 

80 


CEUX    DU    QUARTIER 

Roui  lier.  Granger,  qui  a  payé  de  sa  poche  les  revolvers 
de  La  Villette.  Une  cinquantaine  d'autres. 

Assis  sur  le  rebord  du  billard,  Moutard,  mon  ancien 
professeur  à  l'institution  Barbet  et  à  Sainte-Barbe. 
Moutard,  alors  jeune  ingénieur,  a  refusé  le  serment 
au  Deux-Décembre.  Plus  tard,  professeur  à  l'École 
polytechnique,  inspecteur  général  des  mines.  Il  est 
venu  là  en  curieux,  comme  J.-J.  Weiss  \ient,  lui  aussi. 

Où  est  Blanqui? 

Une  table  en  bois  blanc,  haussée  sur  une  estrade.  Je 
m'approche.  Tridon  cause  avec  un  petit  homme  au  nez 
fortement  l)usqué,  le  visage  rasé,  la  tête  un  peu  pen- 
chée, l'œil  noir  extraordinairement  perçant. 

C'est  LUI. 

Je  m'approche.  Tridon  me  serre  la  main,  dit  mon 
nom. 

Déjà,  à  la  tribune,  devant  la  table,  un  homme  parle 
haut.  La  chevelure  rebelle,  la  parole  nerveuse,  le  geste 
violent.  C'est  Lullier,  l'ancien  lieutenant  de  vaisseau. 
Habitué,  comme  nous  tous,  de  chez  Glaser,  oii  il  vide, 
chaque  soir,  son  carafon  de  cognac. 

—  Citoyens... 

Lullier  se  penche,  désigne  du  doigt  Blanqui,  qui  cause 
toujours  avec  Tridon,  moi  à  côté  d'eux. 

—  Citoyens...  ce  vénérable  vieillard... 
Blancjui  s'est  dressé. 

Son  regard,  dur  connue  l'acier,  luisant  comme  un 
tison,  s'est  dirigé  sur  Lullier...  Lui!  Lui!...  Un  vénérable 
vieillard!...  Une  vieille  barbe! 

Ah  !  ce  regard  ! 

Lullier,  tout  décontenancé,  balbutie  quelques  mots 
et  disparaît. 

«7 


quelques-uns   de  la  Commune 

Trente  et  un  octobre.  Tout  le  monde  est  à  l'Hôtel 
de  Ville. 

Minuit.  Quelques-uns  sont  déjà  rentrés.  On  cause 
autour  du  poêle  de  Glaser.  Au  dehors,  le  rappel  bat 
encore  dans  la  rue  de  La  Harpe. 

Un  ami,  qui  sera  près  de  Rigault  à  la  préfecture, 
Emile  Giffault,  raconte   notre  aventure. 

Nous  sommes,  vers  onze  heures,  dans  le  Salon  rouge, 
où  sont  Blanqui,  Flourens,  Millière  et  d'autres. 

Autour  de  nous,  on  dit  que  les  bataillons  réaction- 
naires sont  en  marche  sur  l'Hôtel  de  Ville.  D'une  minute 
à  l'autre,  nous  allons  être  envahis. 

Giffault  se  penche  à  mon  oreille.  Au  milieu  du 
brouhaha,  il   me   crie  : 

—  J'ai  des  bombes  dans  ma  poche. 

Que  faire? 

Sortir  avec? 

Dangereux. 

Où  les  cacher? 

Et  nous  voilà,  à  travers  les  groupes  de  tirailleurs,  à 
filer  contre  les  murs,  cherchant  une  issue...  Une  tenture 
cède...  Derrière,  le  vide.  Une  porte  ouverte...  Nous 
disparaissons...  Une  salle  déserte...  Une  autre  salle... 
Nous  sommes  bien  seuls. . .  Une  cheminée  monumentale. . . 
Derrière  les  chenets,  comme  dans  un  nid,  Giffault 
dépose  doucement  ses  bombes...  Le  voilà  débarrassé. 

Tard,  après  minuit,  volets  fermés,  la  brasserie  reste 
pleine  et  bruyante.  A  chaque  minute,  ce  sont  des 
arrivées. 

Enfin,  à  trois  heures,  nous  partons. 

La  nuit  est  tout  en  brouillard. 

A  la  hauteur  du  jardin  de  Cluny,  à  deux  pas  de  moi, 

88 


CEUX   DU    QUARTIER 

un  ami,  que  j'ai  vu  la  soirée   à  l'Hôtel  de  Ville.   Un 
Adèle  de  Blanqui.  Il  pleure  et  sanglote. 

—  Eh  bien!  qu'y  a-t-il  donc? 

—  Il  y  a...  Il  y  a,  mon  vieux,  que  la  Commune  est 
foutue. 

Une  figure.  Benjamin  Flotte.  Un  ancien  des  grands 
jours.  Ami,  ombre,  séide  de  Blaurjui.  Flotte,  les  cin(i 
années  de  détention  auxquelles  il  a  été  condamné 
à  la  suite  du  i5  Mai  terminées,  s'en  est  allé  à  San- 
Francisco.  Cuisinier  d'élite,  il  a  fondé  une  maison 
prospère.  Il  est  revenu  à  Paris  dans  les  environs  de  la 
déclaration  de  guerre. 

Un  soir,  nous  causons  de  Blanqui.  Flotte  garde  le 
silence. 

—  Fh  bien!  toi...  Dis-nous  quelque  chose. 

—  Quand  je  l'ai  revu,  il  y  a  trois  mois,  pour  la 
première  fois  depuis  le  procès  de  Bourges...  c'était 
chez  sa  sœur,  madame  Antoine...  Elle  m'avait  averti, 
la  veille,  de  son  arrivée...  Je  n'avais  pas  dormi  de  la 
nuit...  Le  revoir!...  Quand  j'ai  franchi  la  porte  du  petit 
salon  que  tu  connais  bien,  —  mon  cœm*  battait...  Je  le 
reconnais...  Il  est  là,  assis  devant  une  table...  Il  lit... 
Nous  allons  nous  jeter  dans  les  bras  l'un  de  l'autre... 
nous  embrasser  en  vieux  frères  d'armes...  Songez, 
j'étais  à  côté  de  lui,  le  1.5  Mai,  à  la  tribune  de  la 
Chami>re...  J'étais  à  côté  de  lui  partout... 

Et  Pâlotte  s'arrête  un  instant. 

—  Non...  il  ne  bouge  pas... 

—  C'est  Flotte,  lui  dit  sa  sœur. 

—  Ah!  c'est  toi...  Et  il  me  tend,  sans  se  lever,  une 
main  fjnc  je  serre...  Ce  fut  U\  toutes  nos  effusions... 

Ht) 


quelques-uns  de  la  Commune 

—  Tu  lui  en  veux?  dis-je  à  Flotte. 

—  Moi?...  Pourquoi?... 

Et,  moitié  riant,  moitié  attristé  : 

—  Pourquoi  lui  en  voudi'ais-je?...  Non...  je  ne  le 
pourrais  pas. 

Flotte,  qui  touchait  à  la  soixantaine,  —  visage  long, 
cheveux  blancs  coupés  ras,  —  resta  avec  nous  pendant 
la  Commune,  tout  entier  à  son  projet  d'échange  de 
Blanqui  contre  l'archevêque  et  divers  otages. 

—  Ah!  quand  nous  le  reverrons  ici  —  disait-il,  un 
soir,  à  Vallès — je  me  mettrai  moi-même  aux  fourneaux 
de  Glaser,  et  je  vous  ferai,  de  mes  mains,  ce  que  vous 
n'avez  jamais  mangé...  Un  délice...  Je  suis  seul  à  con- 
naître la  recette...  L'omelette  aux  foies  de  poulet... 

—  Convenu,  Flotte,  opinait  Vallès  de  sa  grosse 
voix...  A  quand  l'omelette  aux  foies  de  poulet? 

Hélas!...  La  défaite  vmt...  Ceux  qui  survécurent  s'en 
allèrent  en  exil...  Flotte  retourna  à  San  Francisco...  Et 
nous  ne  sûmes  jamais  ce  qu'était  la  délicieuse  omelette 
de  Benjamin  Flotte,  l'ancien  cuisinier,  le  séide  de 
Blanqui. 

22  janvier  1871.  Le  jour  s'est  levé  sur  un  ciel  sombre 
et  glacé.  Des  bruits  sinistres  circulent.  Dans  quelques 
jours,  ce  sera  la  capitulation.  Paris  est  à  bout  de  forces. 
On  distribue  parcimonieusement  l'horrible  pain  noir  de 
riz  et  d'avoine.  Les  derniers  chevaux  sont  mangés.  La 
veille,  pendant  que  nous  étions  là,  devisant  autour  du 
poêle  éteint,  une  vieille  femme,  proprette,  a  fait  le  tour 
des  tables  du  café,  soulevant  le  couvercle  d'un  panier 
d'osier  qu'elle  portait  avec  précaution  à  la  main.  Dans 
le  panier,  un  gros  matou  à  la  robe  tigrée,  les  mous- 

90 


CEUX   DU    QUARTIER 

lâches  effilées,  l'œil  jaune  coupé  d'une  raie  noire. 
Appétissant,  le  matou.  Le  dernier  matou  du  siège. 
Pauvre  matou.  Il  n'a  pas  trouvé  acquéreur  chez  Glaser. 

Deux  heures.  Filons  vite.  Notre  bataillon,  le  248*,  a 
rendez-vous  rue  des  Écoles,  pour  marcher  sur  l'Hôtel 
de  Ville.  Charles  Frémine  boucle  son  ceinturon,  coiffe 
son  képi  d'artilleur  de  la  batterie  Notre-Dame,  —  la 
batterie  du  Rappel,  —  où  sont  Vcrmorel,  Lefrançais,  (i) 
Pilotell,  Rogeard,  Treillard.  Paget-Lupicin  sort  avec 
nous,  en  amateur,  sa  calotte  sous  le  bras.  Rouiller 
nous  dépasse  de  sa  haute  taille,  sa  longue  barbe  d'in- 
surgé de  juin  constellée  de  petites  étoiles  de  givre. 

Nous  rencontrons  le  bataillon  au  parvis  Notre-Dame. 
Longuet  en  tète,  dans  sa  longue  capote  grise  de  com- 
mandant. Aconin  (qui  sera  adjoint  au  Pautliéon  après 
le  18  Mars)  près  de  lui.  Une  cinquantaine  d'iiommes. 
Le  reste  n'est  pas  venu.  On  dit  que  ça  va  chauffer. 

Pont  d'Arcole.  La  place  de  l'ilotel  de  Ville  est  pleine 
d'une  foule  bigarrée.  La  foule  des  diniauclics.  Des 
gardes  nationaux.  Des  femmes.  Des  enfants.  Les 
fenêtres  de  l'Hôtel  de  Ville  sont  closes.  Au  coin  de 
l'avenue  ^  ictoria,  des  groupes  en  armes.  Rue  de 
Rivoli,  un  bataillon  débouche.  Au-dessus  des  têtes,  le 
bonnet  phrygien,  rouge,   d'un  drapeau. 

Nous  sommes  au  milieu  du  pont,  arrêtés,  serrant  nos 
rangs  modestes.  Où  allons-nous?  Avenue  Victoria?  Au 
café  do  la  Garde  nationale,  où  —  nous  sommes  avertis 
—  sont,  avec   Blanqni,  (juokiues   amis? 


(i)  l.(rr.'iii^,ais  ((tiislavc),  mt-inbii-  de  la  ('omiminc  (q(ialrlt''mc 
arrinulisseniciil).  Ancien  instiliitciir  priniainv  Ornlcur  connu  des 
réunion.H  publiques.  Né  en  i8.rtl.  Morl  111  i«.i<>i. 

91 


quelques-uns  de  la  Commune 

Des  coups  de  feu,  subits,  sans  que  rien  ait  pu  les 
annoncer.  A  toutes  les  fenêtres  de  l'Hôtel  de  Ville,  des 
nuages  de  fumée  blanche...  Encore  des  coups  de  feu... 
La  place  riposte.  Et,  derrière  nous,  ripostent  aussi  des 
gardes  nationaux,  embusqués  dans  les  bâtiments, 
encore  inachevés,  de  l'Hôtel-Dieu...  De  l'Hôtel  de  Ville, 
on  tire  partout.  Sur  la  place,  sur  l'avenue  Victoria,  sur 
l'Hôtel-Dieu,  sur  le  pont,  où  nous  sommes  toujours, 
figés  d'épouvante  et  de  colère... 

Plus  rien.  La  place  est  vide...  Nous  avons  avancé... 
Un  groupe  vient  vers  nous...  Au  milieu  une  grosse 
tache  rouge...  Nous  nous  approchons. 

La  tache  rouge,  c'est  un  édredon,  porté  sm*  deux 
échelles...  Sur  l'édredon  rouge,  un  homme  étendu...  Un 
képi  à  quatre  galons...  Parmi  ceux  qui  accompagnent 
le  blessé,  un  ami,  un  habitué  de  chez  Glaser...  Lucipia. 

—  C'est  Sapia,  nous  dit  Lucipia. 

—  Mort? 

—  Non.  Blessé  à  la  hanche.  Une  balle,  là,  dans  l'ave- 
nue... Il  levait  sa  badine  pour  crier  «  en  avant»  quand 
il  a  été  frappé...  Nous  le  portons  à  l'Hôtel-DicTi. 

Quelfju'un  s'approche.  Un  médecin.  Il  appuie  sa  tête 
sur  la  poitrine. 

Le  cortège  contmue  sa  route. 

Quand  il  franchit  le  portique  de  l'hôpital,  le  com- 
mandant Sapia  rendait  le  dernier  soupir. 

Le  lendemain.  Cinq  jours  avant  la  capitulation.  Au 
gymnase  Paz.  Rue  Touiller.  Entre  la  rue  Cujas  et  les 
escaliers  (disparus)  qui,  de  la  voie  en  contre-bas,  mon- 
taient à  la  rue  Soufilot.  Une  grande  salle,  nue,  étroite 
et  longue.  Dans  un  coin,  on  a  poussé  des  barres  paral- 

92 


CEUX   DU    QUARTIER 

lèles  sur  lesquelles  s'exerçaient,  avant  le  siège,  les 
gymnastes.    Je   me   hisse   pour  jouir   du   coup   d'œil. 

Foule.  Des  femmes.  A  la  tribune,  —  une  estrade,  — 
un  orateur.  Une  face,  émaciée,  d'une  pâleur  atroce. 
Les  yeux,  noirs,  brillants.  Barbe  noire  embroussaillée. 
Cheveux  longs.  C'est  Briosne.  (i) 

La  voix,  caverneuse,  a,  malgré  tout,  de  superbes 
éclats.  Il  parle  dans  le  silence  des  assistants,  suspendus 
à  ses  périodes  classiquement  ordonnées. 

^  Citoyennes  et  citoyens...  Nous  résisterons  jusqu'à 
la  mort...  Paris  s'ensevelira  sous  ses  ruines...  Nous 
perdrons  tout,  sauf  l'honneur... 

Ce  sont  des  applaudissements,  des  voix  qui  crient  et 
rugissent. 

—  Oui...  Oui...  Nous  combattrons. 

Briosne  attend.  Quand  le  bruit  s'est  apaisé,  il  reprend, 
de  sa  voix  grave,  à  l'accent  prophétique  : 

—  Citoyennes  et  citoyens...  Quand  Jérusalem  fut 
assiégée  par  les  soldats  de  Titus,  quand  tous  les  com- 
battants curent  succombé,  les  femmes,  debout  sur  les 
remparts  à  demi  écroulés,  ramassaient  les  cadavres  de 
leurs  époux  et  de  leurs  fils,  et  les  lançaient,  superbes 
de  rage  et  de  désespoir,  i\  la  face  des  assaillants... 

Un  grondement  court  sur  les  bancs  où  les  femmes 
sont  assises,  le  regard  fixé  sur  Briosne,  rouges,  connue 
illuminées. 

—  Citoyennes  et  citoyens...  C'est  ainsi  (lue  feront 
nos  fenmies...  Paris  peut  succomber.  Il  ne  se  rendra 
jamais... 


(i)  Hriosiio,  /'In  inonthrc  do  I.i  ('oinininir  (nnivii^mo  arrondisRC- 
mcnl)  aux  clccli(ju.s  cuiiiplrrnpntnircs  du  id  avril.  Helii'*;!  de  sii^gcr. 

')"3 


quelques-uns  de  la  Commune 

—  Je  demande  la  parole,  crie  une  voix  que  je  recon- 
nais à  son  tinibi'e  faubourien. 

La  voix  de  notre  ami  Roullier. 

Briosne  a  fini.  Je  le  vois  qui  s'en  va,  la  face  blême 
couverte  de  gouttes  de  sueur... 

La  longue  blouse  bleu  pâle  de  Roullier  flotte  au- 
dessus  de  l'estrade. 

—  Vous  avez  entendu  le  citoyen  Briosne,  commence 
Roullier...  Eh  bien!  jurons  tous  ici  de  mourir  plutôt 
que  de  nous  rendre  aux  Prussiens. 

Des  mains  se  lèvent. 

—  Oui.  Nous  mourrons  tous...  D'abord,  avant  de 
nous  rendre,  nous  mangerons  tout...  Nous  mangerons 
les  chats...  Nous  mangerons  les  chiens...  Nous  mange- 
rons les  rats... 

La  salle  se  déride.  Empoignée  tout  à  l'heui'e  par  l'élo- 
quence vraiment  magnifique  de  Briosne,  ses  nerfs  se 
détendent. 

—  Oui,  vocifère  toujours  Roullier...  Les  rats...  Nous 
mangerons  nos  souliers...  le  cuir  de  nos  ceinturons... 
nos  gibernes...  Est-ce  que  les  naufragés  ne  mangent  pas 
tout  ce  qu'ils  trouvent  sur  leurs  bateaux?...  Ils  se  man- 
gent quelquefois  entre  eux... 

Roullier  est  allé  trop  loin...  Un  formidable  rire  secoue 
la  salle,  qui  se  vide. 

la  Commune 

Mardi,  23  mai,  de  la  semaine  sanglante.  La  bataille 
se  rapproche.  Plus  d'espoir.  Je  viens  de  passer  une 
heure,  dans  mon  logis  de  la  rue  du  Sommerard,  à 
brûler  les  papiers  compromettants,  pour  moi  et  pour 
d'autres,  que  deux  mois  d'insurrection  ont  accumulés. 

94 


CEUX    DU    QUARTIER 

Voici  des  lettres,  cependant,  que  je  ne  brûlerai  pas. 

Les  lettres  de  l'archevêque  à  M.  Thiers. 

Quand  il  fut  question  de  publier  dans  le  Journal 
officiel  —  le  nôtre  —  le  récit  des  pourparlers  engagés 
entre  la  Commune  et  le  gouvernement  de  Versailles  (ce 
récit  a  paru,  sous  ma  signature,  dans  le  numéro  du 
27  avril  1871),  l'archevêque  remit  à  Flotte,  qui  était  allé 
le  voir  dans  sa  cellule  de  Mazas,  une  copie,  de  sa  main, 
de  sa  lettre  à  M.  Thiers,  datée  de  Mazas,  le  12  avril. 

A  cette  lettre  du  12  avril,  le  prélat  prisonnier  avait 
ajouté  une  copie  du  court  billet  de  rappel  adressé 
par  lui  à  son  grand  vicaire,  l'abbé  Lagarde,  alors  à 
Versailles,  Ce  billet  daté  de  Mazas,  19  avril. 

Avec  ces  deux  précieux  documents,  je  détiens  encore 
un  chidbn  de  papier,  sur  lequel  l'abbé  Lagarde  a 
écrit,  au  crayon,  quatre  lignes,  adressées  au  malheu- 
reux  archevêque. 

Ces  quatre  lignes  au  crayon  sont  le  refus  de  l'abbé 
Lagarde  —  daté  de  Versailles  —  de  se  rendre  à  l'appel 
pressant  du  prélat  prisonnier. 

Que  vais-je  faire  de  ces  trois  pièces,  intéressantes 
I)Our  l'histoire  future? 

Les  détruire? 

Non. 

Les  conserver? 

Impossible.  .le  puis  être  pris. 

Je  décide  de  les  remettre  à  Flotte. 

.le  rencontre  Flotte  che/,  lui,  dans  son  petit  hôtel 
meublé   de   la  rue  de  la   lluchelto. 

Nous  descendons  tous  deux.  Lu  rue  Saint-Sévcriu  c^t 
à  dfiux  pas.  Nous  entrons  chez  (îlascr. 

Personne. 


quelques-lins  de  la  Commune 

Quel  contraste  avec  les  bruyantes  tablées  d'il  y  a 
quelques  jours! 

Où  sont  les  uniformes,  les  galons,  les  écharpes 
rouges? 

Nous  nous  assej^ons,  silencieux,  le  cœur  serré. 

Je  remets  à  Flotte  les  lettres  de  l'archevêque  et  le 
billet  de  Lagarde. 

—  Je  te  les  rendrai  —  me  dit  le  vieux  camarade  — 
quand  nous  nous  reverrons... 

Je  ne  revis  jamais  Flotte. 

J'ignore  en  quelles  mains  sont  tombées  les  lettres. 

Je  ne  devais  plus,  depuis  ce  jour  du  aS  mai  1871, 
franchir  la  petite  porte,  aux  barreaux  de  bois  peint  en 
vert,  de  la  brasserie  de  la  rue  Saint-Séverin  —  de  chez 
Glaser,  comme  nous  disions,  (i) 


(1)  Glaser  mourut  en  janvier,  victime  de  l'épidémie  de  petite 
vérole  qui  sévit  en  ces  jours  déjà  si  lugubres.  Nous  le  condui- 
sîmes au  cimetière  Montparnasse.  Pendant  que  l'un  de  nous  pro- 
nonçait, sur  le  bord  de  la  fosse,  quelques  paroles  d'adieu  au 
vaill^ant  camarade  (Glaser  était  capitaine  dans  un  bataillon  de 
marc,he  de  la  garde  nationale)  un  obus  éclata  tout  près,  au  milieu 
des  l'iombes. 

/ 

/ 


CEUX    DE   L'EXIL 


('ontininii'.  —  6 


MON    AMI   LE   COLONEL 


Genève 

Juillet  1871.  —  Le  matin.  Je  suis  à  Genève  de  la  veille. 
Quelle  bonne  nuit  —  la  première  tranquille  depuis  les 
horreurs  de  la  défaite  —  dans  le  petit  hôtel,  voisin  de 
la  gare,  où  je  suis  descendu!  Plus  de  perquisitions,  plus 
d'arrestations,  plus  de  frayeurs  qui  tiennent  l'œil  ouvert 
et  l'oreille  aux  aguets.  Je  suis  libre.  Libre.  Je  descends 
d'un  pas  léger  la  rue  du  Mont-Blanc.  Le  colosse  de 
glace  scintille  là-bas,  loin,  loin  —  en  France.  U  ne  me 
prend  nulle  envie  d'aller  l'admirer  de  près.  J'ai  trop 
peur  encore  des  gendarmes. 

QueUju'un  me  tombe  sur  les  épaules,  m'étrangle  de 
ses  deux  bras,  m'embrasse  à  pleines  joues. 

—  On  m'a  dit  hier  soir  (pie  tu  étais  ici... 

C'est  Brunereau.  (i) 

Brunercau,  le  connnandant  du  228"  bataillon.  Le 
«  terrible  fourreur  de  la  rue  des  Martyrs  »,  comme 
l'appellent   les    journaux    versaillais.  Bruuereau    s'est 


(1)  Hriiiiercau  (Louis),  ancien  délégué  A  i.i  conuiiission  du  travail 
du  Luxcmijoiirg'  en  iR{H,  chef  du  117*  liatuilion  .s<»iis  l<r  siège,  du 
aaH'  après  le  18  mars.  Né  à  I.u  Couarde,  ile  de  Hé.  Morl  à  I-'Iorence. 
chez  sou  gendre,  M.  A.  (ironiier,  en  iSS<>. 

99 


quelques-uns  de  la  Commune 

battu  comme  un  lion.  Il  est  à  Genève  depuis  une  quin- 
zaine déjà. 

Brunereau  est  mêlé,  depuis  les  dernières  années  de 
l'Empire,  au  mouvement  politique.  Il  est  grand  ami  de 
Félix  Pyat  et  de  Gambon.  (i)  Beau-père  de  Gromier, 
secrétaire  de  Pyat,  qui  a  lu  au  banquet  du  21  janvier 
1870,  à  Saint-Mandé,  le  toast  fameux  «  à  la  petite 
balle  ».  Il  me  raconte  qu'on  l'accuse,  dans  son  quar- 
tier, d'où  il  reçoit  des  nouvelles,  de  tous  les  méfaits. 
Sa  boutique  de  marchand  de  fourrures  de  la  rue  des 
MartjTs  étant  toute  proche  de  Notre-Dame  de  Lorette, 
on  veut  absolument  qu'il  ait  tenté  de  mettre  le  feu  à 
l'égUse.  C'est  lui  qui  a  fondé  le  club  qui  s'est  tenu  le 
soir  dans  le  sanctuaire!  C'est  lui  qui  a  tout  fait!  Et 
c'est  pour  cela  qu'il  est  le  terrible  fourreur. 

Brunereau,  en  me  racontant  cela,  rit  de  son  bon  rire. 

Je  le  regarde  pendant  qu'il  parle.  La  défaite  n'a  pas 
entamé  son  corps  trapu  et  solide.  Sur  ses  larges 
épaules,  une  tête  puissante,  un  visage  volontaire,  au 
front  têtu,  où  brillent  deux  yeux  noirs.  La  barbe  et  la 
moustache  grisonnantes. 

Brunereau  me  nomme  ceux  qui  sont  là. 

—  Arnould  est  ici.  Martelet.  (2)  Claris.  Alavoine. 
Legrandais.  (3)  Cœurderoy.  Chardon... 

—  Chardon  est  arrivé? 


(i)  Gambon  (Ferdinand),  membre  delà  Commune  (dixième  arron- 
dissement), ancien  représentant  du  peuple  à  la  Constituante  (1848), 
député  à  l'Assemblée  nationale  (iS^ji).  Membre  du  Comité  de  Salut 
public  (10  mai). 

(2)  Martelet,  membre  de  la  Commune  (quatorzième  arrondisse- 
ment), représenta  la  Commune  aux  obsèques  de  Pierre  Leroux. 

(3)  Legrandais,  chef  de  bataillon  après  le  18  Mars.  Plus  tard, 
conseiller  municipal  du  quartier  Clignancourt  (Montmartre). 

100 


CEUX    DE   L  EXIL 

Et  tout  de  suite,  je  revois,  devant  moi,  l'ami  Chardon, 
dans  son  brillant  uniforme  de  colonel  commandant  l'ex- 
préfecture  de  police.  Chardon  a  très  grand  air  sous 
l'uniforme.  Grand,  droit,  la  carrure  imposante,  la  mous- 
tache blonde  barrant  la  face  pleine  et  rougeaude,  les 
yeux  bleus  à  fleur  de  tête,  il  porte  à  merveille  —  il  a 
été  soldat  —  la  tunique  à  revers  rouges  et  à  boutons 
dorés.  A  cheval,  il  est  magnifique,  quand,  l'écharpe 
rouge  de  membre  de  la  Commune  en  sautoir,  les  glands 
d'or  ballant  sur  la  garde  du  sabre,  les  boites  à  récuyère 
étincelant  au  soleil,  le  képi  aux  cinq  galons  d'or  sur 
l'oreille,  il  passe  sur  le  boulevard  Michel,  sui^'i,  à 
distance,  de  son  oi-donnance.  Parfois,  s'il  aperçoit  quel- 
qu'un de  nous  à  la  terrasse  d'un  café,  au  Cluny,  au 
Soufïlet,  au  d'Harcourt,  il  arrête  sa  monture,  descend, 
jette  les  rênes  à  l'ordonnance,  qui,  respectueusement, 
attend  le  citoyen  colonel. 

Un  soir,  comme  le  canon  tonnait  furieusement  du 
côté  d'Issy,  j'avais  rencontré  Chardon,  suivi  de  deux 
ofl^iciers  de  son  état-major,  filant  au  grand  galop  de 
leurs  chevaux,  brûlant  le  pavé. 

—  Où  vas-tu?  lui  avais-je  crié. 

—  A  Issy.  Ça  chaulle,  m'avait  jeté  à  la  volée  un  des 
cavaliers. 

Nous  étions  alors  aux  premiers  jours  de  Mai. 

Je  n'avais  plus  revu  Chardon  depuis.  Souvent,  après 
la  défaite,  songeant  à  ceux  dont  on  n'avait  plus  de 
nouvelles,  j'avais  pensé  au  brillant  colonel...  Vivant?... 
Mort? 

Il  vil. 

—  Alors,  il  est  ici  ? 

—  Oui.  Il  n'y  a  guère  plus  d'une  liiiitaiiie  (ju'il  nous 

1"!  Ciiiluniiiu-.  —  6. 


quelques-uns  de  la  Commune 

est  tombé  un  soir  au  Nord,  sans  crier  gare,  encore  tout 
frotté  de  poussière  de  charbon... 
Et,  comme  j'interrogeais  du  regard  : 

—  Ah  !  c'est  vrai.  Tu  ne  sais  pas.  Eh  bien,  pour  passer 
la  frontière,  Chardon  s'est  entendu  avec  d'anciens  ca  ma- 
rades  des  ateliers  du  chemin  de  fer  d'Orléans,  où  il 
avait  été  ouvrier  chaudronnier.  Avec  la  complicité  du 
mécanicien  et  du  chauffeur  du  train  de  Genève,  les 
braves  gens  l'ont  enfermé  —  oui,  enfermé  —  dans  le 
charbon  du  tender.  Ils  avaient  aménagé,  dans  le  tas  de 
houille,  une  cachette,  une  vraie  cellule,  où  le  fugitif 
s'est  enterré  jusqu'à  Bellegarde.  A  Bellegarde,  arrêt  du 
train,  visite  des  passeports.  Mon  Chardon  était  bien  tran- 
quille. Le  train  remis  en  marche,  les  amis  l'ont  délivré... 
Il  était  si  joyeux  de  mettre  le  pied  sur  le  pavé  de  Genève, 
qu'il  n'a  même  pas  pris  la  peine  de  se  foutre  un  coup  de 
brosse.  On  aurait  dit  un  mineur  sortant  de  son  puits... 

—  Mince  !  m'exclaraai-je  en  riant. 

—  Nous  allons  le  voir? 

—  Tout  de  suite. 

—  A  deux  pas.  C'est  là.  Rue  du  Cendrier. 

Nous  nous  sommes  arrêtés  en  face  d'un  atelier  de 
chaudronnerie.  Derrière  les  vitres,  cinq  ou  six  hommes 
debout  devant  les  établis.  L'un  d'eux  tourne  le  dos  à  la 
rue,  en  bourgeron  et  culotte  bleus. 

Brunereau  frappe  à  la  vitre. 

L'homme  au  bourgeron  se  retourne. 

Chardon.  C'est  lui.  Le  membre  de  la  Commune,  élu 
par  le  treizième  arrondissement,  le  colonel  doré,  botté 
et  éperonné,  aujourd'hui  l'etourné  à  ses  cuivres,  à  ses 
robinets,  à  ses  marmites,  dont  l'atelier  est  plein,  relui- 
sants ou  vert-de-grisés. 


CEUX    DE    L  EXIL 

Dès  qu'il  m'a  ^•u,  Chardon  s'est  précipité. 

—  C'est  toi,  petit...  Nom  de  Dieu...  Ce  que  je  suis 
content. 

L'heure  de  fermeture  de  l'atelier  est  proche,  Chardon 
serre  la  main  de  son  patron  et  celles  de  ses  camarades. 
Nous  partons  tous  trois. 

—  Je  vais  faire  un  brin  de  toilette.  Je  demeure  là,  tout 
près,  rue  Guillaume-ïell.  Dame!  Ce  n'est  pas  tout  à  fait 
le  chouette  appartement  de  la  Préfecture...  Un  cabinet 
de  douze  francs  par  mois...  Dans  une  demi-heure,  au 
Nord. 

La  demi-heure  écoulée.  Chardon,  ponctuel,  la  mous- 
tache relevée,  l'œil  bleu  rieur,  veston  de  velours  noir 
et  canne  à  la  main,  nous  rejoignait.  Un  officier  de  cava- 
lerie en  civil.  L'uniforme,  hélas,  est  loin... 

Nous  allons  dîner  tous  trois,  dans  un  restaurant, 
aujourd'hui  disparu  peut-être,  chez  Juge,  dont  les  fenê- 
tres donnent  sur  le  llcuve. 

Toute  la  soirée,  on  s'en  doute,  nous  parlons  des  jours 
disparus,  des  amis  dont  on  n'a  pas  de  nouvelles,  de 
Rigault,  que  quelques-uns  s'acharnent  à  vouloir  vivant, 
de  ceux  dont  la  mort  est  certaine,  et  que  nous  ne  rever- 
rons jamais  plus. 

—  Il  se  fait  tard  —  il  est  dix  heures  —  nous  dit  brus- 
quement l'ami.  Vous  savez,  moi,  il  faut  que  je  sois  à 
l'atelier  à  cinq  heures. 

Durant  tout  son  séjour  à  Genève,  Cliardon  ne  quitta 
pas  son  étal»ll  de  la  rue  du  Cen(h'ier.  11  n'y  avait  guère 
de  jour,  où,  passant  par  là,  je  n'aille  faire  avec  lui  deux 
doigts  de  causette. 

Je  revois  encore,  dans  mon  souvenir,  encadrée  dans 
la  devanture  du   magasin  di'   chaudioiiiurie,  la    hante 

loi 


quelques-uns  de  la  Commune 

stature  de  Chardon,  sa  chemise  largement  ouverte  dé- 
couvrant le  poitrail  perlé  de  gouttes  de  sueur  tachées 
de  vert  —  le  vert-de-gris  du  cuivre,  sur  iequel  il  battait 
sans  relâche. 

A  quoi  songeait,  pendant  ces  longues  heures,  l'ancien 
membre  de  la  Commune? 

Je  le  lui  demandai  un  jour. 

—  Ça  ne  t'a  rien  fait  de  te  remettre,  tout  de  suite, 
comme  ça,  au  travail  ? 

—  Moi  ?  Ça  ne  pouvait  tout  de  même  pas  durer 
toujours,  d'être  colonel...  Je  n'y  pense  plus  du  tout. 

Si.  Il  y  pensait.  Chaque  soir,  son  travail  fini,  il  reve- 
nait à  nous,  et  c'étaient  d'interminables  causeries  sur 
ces  joiu-nées  dont  le  souvenir  ne  pouvait  s'arracher  de 
notre  mémoire. 

Ouvrier  d'élite.  Chardon  ne  tarda  pas  à  se  faire 
remarquer.  Une  puissante  société  de  construction  gene- 
voise l'envoya  en  Egypte,  puis  à  la  Havane  et  à  Haïti, 
installer  des  machines  à  glace  du  système  Raoul  Pictet. 
Il  resta  à  Port-au-Prince,  où  il  fit  ime  petite  fortune. 

Un  soir  de  1900,  on  \int  me  prévenir  au  Radical  que 
quelqu'un  me  demandait. 

C'était  Chardon,  que  m'amenait  Alavoine. 

Chardon,  toujours  un  colosse.  Mais  un  colosse  dont 
la  panse  s'est  développée.  Tout  son  être  respire 
l'aisance  cossue.  A  sa  boutonnière,  un  ruban  tricolore. 

—  Qu'est-ce  que  c'est  que  ça  ?  Te  voilà  décoré,  main- 
tenant 1  Si  la  Commune  revenait,  ça  ferait  bien  sur  ton 
uniforme... 

—  Mon  vieux,  me  dit  Chardon,  quand  nous  fûmes 
dehors,  ça,  je  l'ai  gagné  aussi  sur  un  champ  de  bataille. 
Au  cours  d'une  épidémie  là-bas.  Il  paraît  que  je  me  suis 

104 


CEUX    DE    L  EXIL 

distingué.  On  m'avait  parlé  du  ruban  rouge.  J'ai  mieux 
aimé  prendre  ce  petit  bout  de  ruban  tricolore,  qui  est 
modeste,  mais  qui  récompense,  comme  l'autre,  les 
actions    d'éclat. 

—  Tricolore!  T'as  pas  honte... 

Chardon  s'était  retiré  dans  son  pays  natal,  à  Vierzon. 
Il  y  mourut,  estimé  et  aimé  de  tous.  Il  avait  une  soeur 
religieuse.  On  m'a  dit  —  mais  je  ne  saurais  l'affirmer  — 
que,  n'ayant  laissé  aucune  instruction  à  ses  proches, 
l'ancien  membre  de  la  Comnmue,  l'ancien  colonel  com- 
mandant la  Préfecture  de  police,  l'ami  de  Raoul 
Rigault,  de  Ferré  et  de  Duval,  fut  enterré  à  l'église. 


LE  PERE  GAILLARD 


Genève 

Fia  juillet  1871.  A  la  terrasse  du  café  du  Nord.  Masse- 
net,  Cœurderoy,  Fesneau,  Noro,  moi.  Massenet  a  été 
quelque  chose  comme  colonel  d'armement.  Cœurderoy 
chef  de  bataillon  dans  le  neuvième.  Fesneau,  président 
de  la  Ligue  du  Midi.  Noro  colonel  de  la  quatrième  légion. 
Nous  parlons  de  nos  évasions.  Gomment  sont  partis  les 
uns  et  les  autres.  Massenet  conte  qu'il  a  emprunté  l'uni- 
forme d'un  sien  parent,  oiïicier  de  gendarmerie.  Survient 
Edmond  Bazire,  l'ancien  rédacteur  de  la  Marseillaise 
de  Rochefort. 

Bazire  ne  s'est  pas  trop  compromis  pendant  la  Com- 
mune. Il  n'a  guère  fait  autre  chose  que  d'envoyer  des 
correspondances  à  la  Liberté  de  Bruxelles.  Mais  il  a 
fort  mauvaise  réputation.  Dans  les  environs  de  juin 
1870,  un  jour  que  l'empereur  sortait,  eu  voiture,  par  le 
guichet  du  quai,  Bazire  s'est  hissé  sur  les  épaules  de 
ses  voisins,  et  il  a  crié  de  sa  voix  zézayante  :  «  Vive  la 
République  !»  Il  a  fréquenté,  à  Paris,  le  salon  de  Nina, 
où  visitaient  des  gens  suspects,  comme  Raoul  Rigault. 
Il  n'en  fallait  pas  plus  pour  être  arrêté  et  enfermé  à 
l'Orangerie. 

—  Tu  t'assieds  ? 

Bazire  prend  place.  Massenet  finissait  son  récit. 

io6 


CEUX   DE   L  EXIL 

—  Moi,  commença  Bazire,  c'est  bien  plus  drôle.  Je 
suis  venu  ici  dans  un  corbillard... 

Nous  partons  d'un  éclat  de  rire.  D'autant  plus  sincère 
que  ce  brave  Bazire,  avec  sa  chevelure  noire,  longue  et 
frisée,  sa  face  aux  traits  tirés,  ses  gros  yeux  qui  roulent, 
et  son  bras  infirme  qui  renme  toujours,  a  bien  l'air  le 
plus  lugubre  du  monde. 

—  Dans  un  corbillard  !  Ah  !  Ah  !  exclame  Noro,  rail- 
leur. 

—  Voilà.  Je  cherchais  un  passeport  que  je  ne  trouvais 
pas.  On  vient  me  dire  qu'un  ami  conduisait  hors  fron- 
tière le  corps  de  sa  femme,  récemment  décédée.  Il 
m'offre  de  l'accompagner.  Je  serai  le  beau-frère...  Nous 
prenons  place  tons  les  deux  dans  le  wagon  funéraire. 
Une  première  fois,  on  visite  les  passeports.  Je  me  fais 
le  plus  possible  une  figure  d'enterrement...  Le  commis- 
saire ouvre  la  porte.  Devant  ce  spectacle  navrant  de 
deux  hommes  veillant  un  cadavre,  il  s'arrête,  se  dé- 
couvre, salue...  Le  train  repart...  Même  scène  à  la 
frontière...  Je  n'avais  plus  cpi'à  essuyer  mes  pleurs. 
C'était  fini...  Le  tour  —  un  tour  qui  manquait  de  gaieté, 
mais  qui  ne  m'en  sauvait  pas  moins  —  était  joué. 

Bazire  a  fini. 

—  Kl  toi?  dis-je  à  Cœurderoy. 

Gœurderoy  va  nous  raconter  son  histoire,  rjuund  un 
coup  de  coude  me  fait  retourner  vers  mon  voisin, 
Masscnet. 

—  Quoi  ? 

—  Dirait-on  pus  le  père  (laillard...  I.i\.  lui  face  de 
nous,  avec  Claris  ? 

Le  père  Caillard  —  (iaillard  pèie,  (lisait-on,  à  la  lin 


quelques-uns  de  la   Commune 

de  l'Empire,  pour  le  distinguer  de  son  fils,  Gaillard  fils, 
dessinateur  et  poète  révolutionnaire,  —  a  été  nommé 
par  Rossel  directeur  général  des  barricades.  Il  a  démis- 
sionné quelques  jours  avant  la  débâcle.  Mais  il  n'en 
était  pas  moins  désigné  à  la  fusillade.  Les  journaux  ont 
raconté  sa  mort,  comme  ils  ont  raconté  celle  de  Vallès, 
de  Billioray,  d'autres  que  nous  savons  déjà  parfaitement 
vivants.  C'est  donc  encore  un  ressuscité. 

Les  deux  promeneurs  se  sont  approchés  de  notre 
table.  Claris,  ancien  chef  du  bureau  de  la  presse  à 
l'intérieur  —  l'intérieur  de  la  Commune —  est  à  Genève 
depuis  quelques  semaines.  Un  homme  tout  vêtu  de  noir, 
le  visage  complètement  rasé,  l'accompagne. 

—  C'est  bien  lui,  me  souffle  Massenet.  Je  vous  dis  que 
c'est  le  père  Gaillard...  Voyez  son  nez...  Il  n'y  a  qu'un 
nez  comme  ça  sm*  la  terre... 

Le  nez  du  père  Gaillard  est,  en  effet,  unique  au  monde. 
Ce  nez  est  un  signalement  à  lui  tout  seul.  Comment 
diable  les  argousins  ont-ils  pu  laisser  passer  à  la  fron- 
tière un  nez  qui  dénonce  son  homme  à  première  vue  ! 
Jamais  appendice  nasal  d'honnête  homme  —  car  le  père 
Gaillard  est  un  brave  homme  s'il  en  fiit,  travailleur  et 
probe,  —  n'a  été  plus  bizarrement  retourné,  contourné, 
aplati.  Notre  ami  Léon  Massol,  qui,  en  qualité  d'ingé- 
nieijr  de  la  ligne  en  construction  Genève-Annemasse, 
a  des  mathématiques,  trouvera,  dès  sa  première  ren- 
contre avec  le  père  Gaillard,  que  ce  nez  est  en  parabo- 
loïde  hyperbolique  ! 

Du  haut  du  ciel  communard,  où  tu  dois  trôner,  en 
carmagnole  et  bonnet  phrygien,  pardonne,  ô  mon  Adeux 
Gaillard,  ces  innocentes  plaisanteries... 

Claris  a  rencontré  le  père  Gaillard  —  car  c'est  bien 

io8 


CEUX   DE   L  EXIL 

lui  —  rue  du  Mont-Blanc.  Le  vieux  barricadier  — 
Gaillard,  qui  a  été  de  48  et  de  5i,  a  dépassé  la  cinquan- 
taine, ce  qui,  pour  nous,  jeunes  gens,  est  être  déjà  très 
vieux  —  cherchait  depuis  le  matin  où  pouvaient  bien 
nicher  les  aniis  réfugiés  à  Genève. 

Gaillard  prend  place.  Présentation  et  serrements  de 
mains.  Massenet,  seul  de  nous,  le  connaît  pour  avoir  été 
en  relations  de  service  avec  lui  pendant  la  Commune. 
Bazire  l'a  rencontré  sous  l'Empire,  à  la  Marseillaise. 
Moi,  je  lai  vu  dans  les  réunions  publiques.  Une  entre 
autres,  à  Belleville,  le  soir  même  du  Quatrc-Septembre. 
La  scène  se  représente  à  nia  mémoire. 

Dans  une  salle  de  café-concert,  une  foule  houleuse. 
J'étais  entré  avec  Vallès.  Nous  avions  pris  place  tous 
deux  au  bureau,  conmie  assesseurs. 

Brusquement,  sans  crier  gare,  un  homme,  tète  nue, 
la  chevelure  et  la  barbe  grisonnantes,  fend  la  foule,  se 
précipite  sur  l'estrade. 

—  Citoyens,  les  sergents  de  ville  de  Piétri  se  sont  re- 
formés. Us  poursuivent  les  patriotes.  Nous  sounnes  trahis. 

Et  l'orateur  saisit  une  hache,  jusque-là  cachée  sous 
son   veston.  11   la   brandit. 

—  Aux  armes  !  Secourons  nos   frères  ! 

La  foule  s'alfole.  Un  pauvre  diable,  qui  cherche  à 
fuir,  se  jette,  tête  baissée,  dans  une  glace  qu'il  prend 
pour  une  porte  ouverte.  La  glace  se  brise.  L'homme 
hurle  d<;  douleur.  Une  lampe  à  pétrole  se  décroche  et 
tombe.  Brouhaha... 

—  Si  nous  fichions  le  camp?  me  glisse  Vallès. 
Nous  filons  par  la  porte  des  artistes. 

Nous  tombons  <lans  une  cour  plantée  d'arbres. 

10<)  Commune.  —  - 


quelques-uns  de  la  Commune 

Cinq  minutes  après,  nous  rentrons.  La  salle  est  vide. 
L'homme  à  la  hache,  c'était  le  père  Gaillard, 

Gaillard,  assis  entre  Noro  et  Cœurderoy,  est  muet.  Je 
le  considère.  Avec  sa  lévite  noire,  sou  visage  glabre  et 
mat,  il  a  l'air  d'un  bedeau.  Où  est  le  brillant  colonel  des 
barricades,  que  j'ai  admiré  un  jour,  debout  sur  le  glacis 
de  la  formidable  machine  qu'il  avait  édifiée  à  l'entrée 
de  la  rue  de  Rivoli? 

Je  revois  le  colonel,  en  plein  soleil  de  mai,  dans  son 
uniforme  élégamment  sanglé.  Revers  rouges  à  la 
tunique.  Épée  au  côté.  Revolver  passé  dans  le  cein- 
turon verni.  Glands  d'or  de  la  dragonne  battant  sur  la 
cuisse.  Cinq  galons  d'or  aux  manches  et  au  képi^. 
Bottes  étincelantes.  Tunique  à  double  rangée  de  bou- 
tons dorés.  Gaillard,  en  photographie,  est  le  modèle  le 
plus  parfait  à  consulter  —  avec  Flourens  —  pour  ceux 
qui  voudront  reconstituer  le  vêtement  militaire  de  la 
grande  insurrection  parisienne. 

Quelques  semaines  après  sa  première  visite  au  café 
du  Nord,  je  rencontrai  Gaillard.  Il  avait  laissé  croître 
la  barbe,  qu'il  portait  d'habitude  entière.  Tête  nue, 
comme  toujours,  la  crinière  au  vent,  il  déambulait  d'un 
pas  alerte.  Une  serge  à  la  raam. 

—  Où  vas-tu? 

—  Eh,  parbleu!  Je  vais  chercher  de  l'ouvrage. 

Le  père  Gaillard  s'était,  comme  Chardon,  le  chau- 
dronnier-colonel, vite  remis  au  travail.  Cordonnier 
habile,  véritable  artiste  en  chaussures,  la  clientèle  vint 
rapidement  le  chercher.  Il  fut  de  mode,  à  un  moment, 
dans  la  haute  société  genevoise,  de  se  faire  chausser 
chez  le  communard. 


CEUX   DE    L  EXIL 

Je  ne  me  rappelle  plus  pounjuoi  le  père  Gaillard 
quitta  sa  cordonnerie  pour  fonder,  à  Ca rouge,  près  de 
la  frontière,  un  petit  établissement  auquel  il  avait 
donné   le   nom   de    Café   de   la    Commune. 

Au  coin  d'une  rue,  une  salle  étroite,  avec  quelques 
tables  et  de  rares  clients,  sauf  les  étrangers  attirés  par 
les  articles  des  journaux  parisiens.  Les  Anglais  et  les 
Américains  qui  prenaient,  pour  aller  voir  le  père  Gail- 
lard, le  tramway  de  Genève  à  Carouge,  croyaient 
trouver  là,  occupés  à  vider  des  verres  de  sang  ou  tout 
au  moins  à  forger  de  terribles  complots,  la  fine  lleur 
fie  la  Commune.  Ils  étaient  vile  désillusionnés.  La  seule 
curiosité  du  Café  de  la  Commune  résidait  dans  l'appo- 
sition, .sur  les  murs  de  la  salle,  de  nombreuses  photo- 
graphies, représentant,  bien  entendu,  les  barricades 
élevées  par  le  père  Gaillard,  Au  milieu  d'elles,  un  por- 
trait en  pied,  à  la  plinne,  du  vieux  barricadier,  par  son 
fils.  C'était  tout. 

Quand  je  quittai,  au  commencement  de  1873,  Genève 
pour  aller  habiter  Altorf,  je  perdis  de  vue  le  père 
Gaillard.  ,Te  ne  devais  le  revoir  que  longtemps,  long- 
temps  après. 

L'ii  jour,  il  y  a  de  cela  une  dizaine  d'années,  j'étais 
allé  à  rilùlcl  de  Ville  voir  mon  ami  Albert  Callcf,  ancien 
communard  comme  moi,  alors  régisseur  des  propriétés 
comnmnalcs.  Nous  vînmes  à  causer  (hi  père  Gaillard. 

—  Tu  veux  le  voir?  me  demanda  Callet. 

—  Pourcjuoi  pas? 

—  Mil  bien,  rends-loi  plac*;  des  IVtils-Pèri's,  au  nu- 
méri)  '2.  l'rapjK'  à  la  vilic  de  la  loge  du  concierge.  Le 
père  Gaillard    viendra    l'ouvrir. 


quelques-uns  de  la  Commune 

Gaillard,  vieux,  sans  le  moindre  sou  de  côté,  avait 
sollicité  une  place  de  concierge  de  l'un  des  immeubles 
appartenant  à  la  Ville.  Callet  l'avait  fait  nommer  à  la 
place  des  Petits-Pères. 

J'allai  voir  le  père  Gaillard.  Chaque  fois  que  je  pas- 
sais par  là,  je  m'accoudais,  pour  causer,  aux  jours  de 
la  belle  saison,  sur  le  rebord  de  la  large  baie  derrière 
laquelle  il  tapait  sur  la  semelle  sans  répit. 

Je  le  rencontrai  pour  la  dernière  fois  sur  le  quai.  Il 
marchait  devant  moi,  droit  et  sec,  le  chef  tout  blanc 
toujours  découvert,  balançant  de  la  main  gauche  tm 
paquet  noir,  probablement  des  bottines  qu'il  allait 
livrer.  Je  passai  près  de  lui.  Il  ne  me  vit  pas.  Je  lui 
frappai  sur  l'épaule. 

—  Eh  bien!  Comment  va? 

—  Vois-tu,  me  répondit  tristement  le  vieux  frère 
d'armes,  je  vieillis  —  il  était  plus  qu'octogénaire.  Je  ne 
vois  plus  clair... 

Je  le  regardai.  Ses  prunelles  étaient  comme  déco- 
lorées et  vides.  Nous  fîmes  ensemble  une  cinquantaine 
de  mètres. 

—  AUons,  à  un  de  ces  jours... 

Quelques  semaines  après,  ouvrant  le  Temps,  je  trouvai 
la  nécrologie  du  vieux  barricadier.  Le  brave  père  Gaillard 
s'était  éteint  à  l'âge  respectable  de  quatre-vingt-quatre 
ans,  laissant,  m'a-t-on  raconté,  un  ûls  jeune  encore, 
qu'il  avait  baptisé  des  prénoms  de  Jean-Paul,  en  l'hon- 
neur de  son  maître,  VAm,i  du  Peuple. 

Par  une  ironie  du  sort,  Gaillard,  lui,  le  révolution- 
naire, maraliste  fervent  jusqu'à  sa  dernière  heure, 
s'appelait   Napoléon. 


DIMANCHE  A  LA  FRONTIERE 


Genève 

Premiers  jours  de  septembre  1871.  —  Nous  nous 
sommes  donné  rendez-vous,  une  douzaine,  sur  le  pont 
du  Mont-Blanc.  Nous  irons  jusqu'à  la  frontière.  Au 
Grand-Saconnex.  Ce  n'est  pas  loin.  Une  petite  heure 
de  marche.  Nous  arroserons  de  quelques  picholetles  de 
vin  blanc  une  miche  de  pain  et  une  tranche  de  gruj'ère. 
La  nuit  tombée,  nous  reviendrons  à  la  fraîche. 

La  frontière!  Qui  n'a  pas  vécu  en  exil  —  les  premiers 
jours  surtout  —  ne  peut  comprendre  ce  que  ce  mot, 
frontière,  renferme  d'angoisses  et  de  désirs. 

La  frontière,  c'est  la  chaîne  qui,  comme  an  giictlo, 
ferme  aux  exilés  le  chemin  de  la  Pairie.  Si  nous  fran- 
chissons cette  barrière,  c'est  pour  chacun  de  nous  le 
bagne  ou  la  déportation,  peut-être  même  le  poteau  de 
S a tory. 

Et,  pourtant,  nous  l'aimons,  celte  clialne  ! 

Plusieurs  fois  déjà,  nous  sommes  allés  jusqu'à  elle. 
Nous  nous  sonnnes  arrêtés,  le  cœur  serré.  De  l'autre 
cùlé  fie  c(^  chemin,  (jue  nous  fr.inchirions  d'un  saut  de 
nos  jaml)(;s  de  j(Mniessc,  la  terre  est  la  même  (jne  celle 
(jue  nous  foulons.  Les  arbres  ont  le  même  feuillage.  Les 
prairies,  les  mêmes  lleureltes  d'or  et  de  pourpre.  Kt, 
eependanl,  ces  feuilles  et  ces  Ih-urs,  il  nous  semble  (jue. 


quelques-uns  de  la  Commune 

là-bas,  leur  couleur  est  plus  vive  et  leur  parfum  plus 
délicat... 

Une  après-midi  que  nous  étions  allés  à  Chêne,  où 
s'était  fixé  Cluseret,  nous  avons  poussé  jusqu'à  la  fron- 
tière. Nous  avons  arrêté  une  petite  paysanne  au  bonnet 
blanc  et  aux  joues  en  pomme  d'api,  qui  s'apprêtait  à 
francliir  la  planche  de  bois  du  ruisseau  qui  baigne  les 
deux  rives  de  Suisse  et  de  Savoie  : 

—  Va  nous  cueillir  un  bouquet,  là,  de  l'autre  côté... 
La  petite  nous  regardait,  comme  elle  eût  regardé  des 

gens  qui  n'avaient  pas  leur  raison. 

Des  fleurs  !  Un  bouquet  !  Mais  est-ce  que  nous  n'en 
avions  pas  tant  que  nous  voulions,  des  fleurs,  à  portée 
de  nos  mains  ! 

L'im  de  nous  la  rappela,  lui  donna  une  pièce  blanche. 
Un  quart  d'heure  après,  elle  revenait  vers  nous  avec 
une  brassée  de  boutons  d'or,  de  coquelicots  et  de 
bleuets,  qu'elle  déposait  en  riant  sur  la  table  autour  de 
laquelle  nous  étions  assis. 

C'étaient  des  fleurs  de  là-bas,  de  l'autre  côté  du 
ghetto.  Des  ilem's  que  nous  n'osions  pas  aller  respirer 
et  cueillir. 

Nous  sommes  dix  sur  le  pont  du  Mont-Blanc. 

—  Tiens,  Malon  n'est  pas  là.  Il  nous  a  pourtant  bien 
promis  de  venir... 

—  Il  est  chez  Gafiiot,  dit  quelqu'un. 

Gafliot  est  un  proscrit  du  Creusot,  comme  Dumay.  (i)  Il 


(i)  Dumay  (Jean-Baptiste),  ouvrier  mécanicien,  maire  du  Creusot 
après  le  Quatre-Septembre,  proclama  la  Commune  le  26  mars.  Le 
mouvement  avorté,  il  se  réfugie  en  Suisse  et  est  attaché,  jusqu'à 
l'amnistie,  aux  travaux  de  percement  du  Gothard.  l'ius  tard, 
député    de   l'aris. 

114 


CEUX   DE   L  EXIL 

est  vannier.  Tout  le  joui-,  dans  sa  grande  chambre  de  la 
rue  du  Rhône,  il  fait  des  paniers  et  des  paniers.  Je  suis 
monté  chez  lui  l'autre  matin.  Il  construisait,  avec  ses 
fines  baguettes,  une  cage  à  poulets.  Malon  assis  près  de 
lui,  s'essayait  à  une  corbeille.  Malon  a  juré  de  devenir 
un  vannier  émérite,  comme  son  maître  Galliot,  qui,  lui, 
sourit  dans  sa  belle  barbe  brune,  quand  il  voit  son 
élève  embarrassé  dans  ses  osiers. 

Un  de  nous  court  chez  Gatïiot.  Malon  n'y  est  pas. 

—  Allons,  en  route  ! 

Nous  sommes  tous  là. 

Arthur  Arnoidd,  l'ancien  membre  de  la  Commune  du 
quatrième  arrondissement,  rédacteur,  avant  le  siège,  à 
la  Marseillaise  de  Rochefort.  Dans  son  veston  de 
velours  boutonné,  haut  et  droit,  si  ce  n'étaient  ses  che- 
veux longs  rejetés  en  arrière,  on  dirait  quelque  ofllcier 
de  cavalerie  eu  villégiature.  Chardon,  notre  ami  le 
colonel,  qui  a  accompagné  Duval  —  général  d'un  jour, 
qu'une  mort  glorieuse  a  sacré  à  nos  yeux,  —  au  plateau 
de  Châtillon.  Babick,  (i)  élu  à  la  Commune  par  le 
dixième  arrondissement,  disciple  de  la  religion  fusion- 
nienne,  qui  date  ses  lettres  de  Genève-Jérusalem,  an  aG 
de  l'ère  nouvelle.  Razoua,  (2)  ex-commandant  de  l'Ecole 
militaire,  député  démissionnaire  de  l'Assemblée  ver- 
saillaise.  Bruncreaii.  Petite  et  Perrier,  capitaines  fédé- 
rés. Claris,  chef  du  l)ureau  de  la  presse  à  lintérieur. 
Le  père,  ou   plutôt  le  frère   Macé,  (jui,  avec  son  ami 


(i)  Babick,  racmljrc  de  lii  ('.(miiinuic  (dixii-ino  arnmdisscmoiil). 
Fusionnicii.  Né  on  iHnj,  mort  .'i  l'Iiùpital  df  tU-ncvc  eu  iiH>a. 

(a)  Ha/oua  (Eii(<^fii»'),  lioimuc  dt-  Icllros,  ainifii  maréchal  des  logis 
de  spaliis,  rédaclciir  du  /iViit/,  de  Dclcschi/.c.  Hcpicsculaiil  d« 
Paris  a  rA>scmlil(<'  iialioiiaif  (is;!).  dcinissioiiiiuirc.  l^oloiid  coiii- 
iiiaiidaiit  rilcidf  mililairc.  Morl  a  (Iciuvc  (iS-S). 


quelques-uns  de  la  Commune 

Thiritbcq,  a  org-anisé  les  manifestations  maçonniques 
aux  remparts  et  aux  avant-postes  de  Neuilly. 

Nous  marchons  par  petits  groupes.  Je  suis  avec 
Razoua   et   Petite. 

Petite.  Un  grand  et  bon  diable  de  Parisien,  horloger 
d'élite.  Plusieurs  d'entre  nous  possèdent  encore  la 
montre  qu'il  exécutait  à  notre  intention,  tantôt  avec  le 
boîtier  orné  de  la  République  de  Courbet,  tantôt  avec 
quelque  date  républicaine  inscrite  à  l'intérieur.  Je  con- 
nais Petite  depuis  le  siège.  Haut  sur  jambes,  hardiment 
découplé,  la  moustache  tombante  à  la  gauloise,  la 
mâchoire  solide  en  avant  comme  s'il  voulait  mordre,  il 
marche,  le  chapeau  campé  en  arrière,  toujours  prêt  à 
rugir.  Petite  est  la  terreur  des  bons  bourgeois  du  café 
du  Nord.  Un  soir,  ayant  eu  maille  à  partir  avec  quel- 
qu'un, bien  entendu  à  propos  de  la  Commune,  il  em- 
poigna, de  ses  deux  pattes  qui  étaient  deux  formidables 
étaux,  le  marbre  blanc  d'une  table,  qu'il  brandissait, 
exaspéré  et  menaçant.  En  un  clin  d'œil,  la  salle  s'était 
vidée.  Et  mon  Petite,  éclatant  de  rire,  reposait  tran- 
quillement le  marbre  sur  ses  pieds  de  fonte. 

—  Tas  de  jean-foutre  !  criait-il  hors  de  lui,  de  sa  voix 
traînante  de  parigot.  Tas  de  clampins  !  Ah!  ils  n'y 
reviendront  plus,  à  se  foutre,  devant  moi,  de  la  Com- 
mune ! 

L'après-midi  est  brûlante. 

Razoua,  silencieux,  la  pensée  envolée  vers  quelque 
vision  d'Afrique,  bat  à  petits  coups  de  canne  les  fleurs 
qui  bordent  la  route.  11  y  a  huit  jours,  il  était  encore 
enfermé  dans  sa  cellule  de  la  prison  de  Genève,  le 
gouvernement  français  ayant  réclamé  son  extradition. 


CEUX   DE    L  EXIL 

Petite  souffle  et  s'éponge  le  front,  tout  en  me  contant, 
pour  la  vingtième  fois,  ses  prouesses  du  22  janvier,  sur 
la  place  de  l'Hôtel-de-Ville. 

—  Ah  !  mon  vieux,  fallait  voir  ça...  J'avais  mes  poches 
pleines  de  petites  bombes,  grosses  comme  des  œufs  de 
pigeon...  J'étais  tout  près  de  la  grille,  tout  au  bas  des 
fenêtres  d'où  partait  la  fusillade...  Je  voyais  sortir  les 
canons  des  fusils...  Les  lâches!  pour  tirer,  ils  se 
cachaient  derrière  les  murs...  Ce  que  je  te  leur  en 
envoyais,  des  pruneaux...  Je  les  entendais  éclater,  d'un 
coup  sec...  Paf...  PaC...  Je  n'ai  foutu  le  camp  que  quand 
j'ai  vu,  par  le  quai,  arriver  Clément  Thomas  (i)  avec 
la  troupe. 

Pendant  que  Petite  parle,  je  me  rappelle,  moi  aussi, 
ses  bombes  du  22  janvier.  Il  lui  en  était  même  resté. 
Le  soir,  à  la  brasserie  Saint-Séverin,  où  nous  avions 
rappliqué  tous  après  l'échanffourée.  Petite  était  là, 
dans  son  costume  de  capitaine  du  i3o«,  secouant, 
de  sa  main  enfoncée  dans  la  poche  de  sa  vareuse,  la 
douzaine  de  bombes  qu'il  n'avait  pas  employées , 
comme    il    eût    secoué    des    pralines    dans    un    sac. 

—  Mais,  animal,  lu  vas   nous    faire   sauter  tous! 
Razoua  s'était  mis  à  marcher  à  l'écart,  battant  les 

buissons,  rêvant  toujours.  Petite  s'adressait  maintenant 
à  moi  tout  seul  : 

—  Tu  te  l'appoUcM  qu'au  22  janvier  il  y  avait  des  tas 
de  sable,  plein  la  place  de  riIôlel-de-Ville.  Quand  les 
coups  de  fusils  des  mobiles   bretons  partirent,  lallait 


(i)  Cli^ineiit  Tlioinas.  cornniandiiiil  rnchordcs  gnrdes  nationales 
de  hi  Seine  (\  novembre  iS;o).  ArriHé  ii  Monlniartre  le  18  mar»,  il 
fut  fusillé  rue  des  Uosicrs  avec  le  jfcnéral  l.eci'iiitc. 

117  (^oinnitiiif.  —  3. 


quelques-uns  de  la  Commune 

voir  comme  tout  le  monde  se  foutait  à  plat  ventre 
derrière  les  tas.  Dame!  la  peau  avant  tout.  Ça  se  com- 
prend... Moi,  nom  de  Dieu,  je  lançais  toujours  mes 
bombes  à  la  volée...  Je  ne  sais  pourquoi,  je  fais  quel- 
ques pas  en  arrière...  Je  me  fous  dans  un  bonhomme, 
aplati  comme  une  punaise...  Un  commandant,  mon 
vieux.  Oui,  un  commandant...  Avec  une  vareuse  à  longs 
poils  et  ses  quatre  galons  d'argent  cousus  dessus...  Je 
l'empoigne  par  la  peau  du...  dos.  Je  lui  fais  faire  demi- 
tour.  Je  le  mets  debout... 

—  Eh  bien? 

—  Eh  bien!  Ah!  non!  Je  ne  sais  pas  si  je  dois  te  le 
dire... 

—  Allons,  vas-y. 
Razoua  s'était  rapproché. 

—  Eh  bien!  C'était... 

(Ici,  le  nom  d'un  de  nos  amis  les  plus  chers.  Un 
membre  de  la  Commune.) 

—  Vous  pensez,  ajouta  philosopluquement  Petite. 
Vous   pensez   si  j'étais    em...  bêté. 

Autour  d'une  grande  table.  A  la  porte  d'une  petite 
auberge  du  Grand-Saconnex. 

On  apporte  les  picholettes  et  les  verres. 

Le  père  Macé  continue  une  conversation  probable- 
ment entamée  avec  Babick,  le  long  de  la  route. 

Babick  semble  l'écouter  avec  respect.  Grand,  maigre, 
déjà  voûté,  bien  qu'il  n'ait  guère  que  la  cinquantaine, 
—  Babick  nous  a  déjà  raconté  qu'il  a  beaucoup  souffert 
au  moment,  où  simple  manœuvre,  il  travaillait  en  iS^o, 
aux  fortifications,  —  le  vieux  fusionnien  est  notre  joie. 
Le   soir,  il  nous  conte  qu'il  est  aUé,   dans   les   bois, 

ii8 


CEUX    DE    L  EXIL 

invoquer  les  esprits.  Ce  dont  nous  sommes  sûrs,  c'est 
qu'il  part,  quand  il  fail  beau,  un  panier  au  bras, 
comme  une  ménagère,  et  qu'il  rapporte  le  panier  plein 
de  beaux  champignons,  des  clavaires,  qui  ressemblent 
à  de  petits  arbustes  de  cuivre  rouge. 

—  Oui,  dit  Macé,  ronronnant.  C'est  moi  qui  ai  planté 
sur  le  rempart,  la  bannière  de  la  Loge  V Avenir  de  l'Hu- 
manité. Une  belle  bannière,  toute  brodée  de  temples  et 
de  compas  d'or.  Ce  que  ça  siftlait  autour  de  moi,  les 
obus  ! 

—  Allons,  citoyen  Macé,  dit  en  riant  Josselin,  (i)  ne 
nous  la  lais  pas.  Voyons.  Est-ce  que  tu  as  l'air  dun 
bonhomme  qui  a  vu  le  feu? 

Le  fait  est  que  Macé  a  bien  l'allure  la  plus  bourgeoi- 
sement placide  qui  soit.  Fabricant  de  lits  en  fer,  il  s'est 
vaguement  compromis  avec  ses  menées  maçonniques. 
C'est  tout  son  bagage  de  communard.  Le  ventre  proé- 
minent, la  face  rasée  et  ronde  plaiitée  dans  un  vaste 
faux-col  à  la  Garnier-Pagès,  Macé  porte  des  culottes  de 
coutil  qui  lui  viennent  à  mi-jambe,  si  larges  qu'elles 
llotlent  autour  de  lui  comme  un  drapeau  blanc.  Son 
ciiapeau  panama  abriterait  toute  une  famille.  Non, 
Macé  n'a   pas  du   tout   l'air   d'un   émeutier. 

Josselin,  lui,  est  également  d'une  carrure  respectable. 
Mais  il  a  été  du  Comité  du  i8  Mars.  Puis,  colonel 
d'artillerie.  Décenunc^nt,  nous  ne  pouvons  pas  le  bla- 
guer. C'est  un  chef.  Un  jour  que  nous  causions 
ensemble  de  la  «  prochaine  »,  ce  brave  Josselin,  qui,  de 
son  métier,  était  comptable,  me  dit  à  bri'ile-pourpoint  : 

—  Voyons,  toi  qui  connais  les  mathémali(iues.  l'aii- 


(i)  Josselin  (Fi';iii<;i>is),  tlu  foiiiilr  «•(•iilr:il,  clwf  <!<'  lii  iS*  U-^Imii. 


quelques-uns  de  la  Cojnmune 

dra  me  donner  des  leçons  de  trigonométrie.  Ça  sert, 
paraît-il,  pour  l'artillerie.   Faut  nous  préparer  à  tout. 
Hélas!  11  y  a  déjà  longtemps  que  ce  brave  Josselin 
est  mort.  Et  la  «  prochaine  »  n'est  pas  encore  venue. 

La  nuit  est  tombée. 

A  cent  pas  de  nous,  en  France,  les  fenêtres  s'éclairent. 
C'est  dimanche.  Un  flon-flon  s'élève.  Ce  doit  être  la 
fête  du  petit  village.  Nous  entendons  les  cris  et  les 
chants. 

Macé  a  fini  son  histoire.  De  temps  à  autre,  l'un  de 
nous  saisit  la  picholette  voisine  et  se  verse  un  verre. 
Personne  ne  dit  plus  rien. 

—  Eh  bien!  dit  en  se  levant  Chardon,  je  vais  vous  en 
chanter  une.  Ça  nous  remettra  en  train. 

Et  l'ancien  colonel,  l'air  grave,  les  yeux  tournés  vers 
les  lumières  de  là-bas,  entonne  la  chanson  populah^e  : 

Pauvre  exilé,   sur  la  terre  étrangère, 
Rêve  souvent  au  pays,  ses  amours... 

Naïfs  communards  que  nous  sommes!  Dire  qu'en 
écoutant  ce  bon  colosse  de  Chardon  nous  débiter,  d'une 
voix  teintée  d'émotion,  la  vieille  rengaine  sentimentale, 
quelques-uns  de  nous  sentent  se  mouiller  leurs  pau- 
pières... 


PROTOT 


Oenève 

Octobre  18-1.  Je  llàne  sur  le  quai  des  Bergues. 
Quelqu'un  me  frappe  sur  l'épaule.  Brunereau.  Tou- 
jours lui.  On  le  rencontre  partout.  Brunereau  s'occupe 
comme  il  peut.  Il  sort  de  sa  poche  de  gentilles  petites 
boites  rondes,  qu'il  me  montre.  De  la  poudre  à  faire 
briller  les  cuivres.  En  attendant  mieux,  il  i)romène  son 
«  brillant  »  dans  les  boutiques  de  bimbeloterie  et  de 
bourrellerie.  Excellent  pour  asticpier  les  harnais  et  les 
casseroles. 

—  A  propos,  j'ai  une  rude  nouvelle  à  t'anaoucer... 

—  Quoi? 

—  Protol  est  ici. 

Protot  est  ici!  Il  est  donc  sauvé!  Personne  n'avait  su 
dire  ce  qu'il  était  devenu  après  la  bataille.  De  vagues 
rumeurs  nous  ont  appris  qu'il  avait  été  grièvcFncnt 
blessé.  Mais  où  était-il?  Pas  à  Versailles.  On  l'aurait 
su...  Pas  aux  pontons...  Où?...  Encore  caclié?...  Le 
voilà  donc. 

—  Et  où  rsl-il?  Comment  ne  l'ui-ji^  pas  eucoro  vu? 

—  Il  n'est  ici  que  depuis  cette  nuit...  Je  le  l'amènerai 


quelques-uns  de  la  Commune 

ce  soir...  Je  l'ai  vu  ce  matin  avec  Perrier...  Ah  !  ce  qu'il 
a  été  arrangé  ! 

Et  Brunereau,  en  quelques  mots,  me  dit  la  poignante 
histoire...  Frotot,  jeté  bas  derrière  les  pavés,  par  une 
affreuse  blessure  à  la  joue...  Porté  à  l'ambulance... 
Déshabillé...  Vêtu  à  la  hâte  d'habillements  civils...  Em- 
porté, caché,  soigné,  sauvé... 

—  Ce  soir...  Ce  soir,  me  dit  Brunereau  en  me  serrant 
la  main  à  la  hâte...  Chez  toi...  Je  l'amènerai  dîner... 
Perrier  va  t'envoyer  une  paire  de  perdreaux,  que  ta 
femme  nous  accommodera...  Ce  soir...  Je  file  vite  chez 
un  client...  Tu  sais,  le  brillant,  ça  donne,  mais  faut 
trotter. . . 

Je  suis  resté  seul  sur  le  quai.  Je  me  hâte  vers  mon 
logis,  rue  Guillaume-Tell.  Un  tas  de  souvenirs  se  dres- 
sent devant  moi...  L,a  place  Vendôme...  La  grande  salle 
à  manger  de  la  délégation  à  la  justice...  La  colonne 
que  j'ai  vu  tomljer,  tout  à  côté  de  Protot,  sur  le  balcon, 
au-dessus  de  la  porte  d'entrée  du  ministère... 

Autre  souvenir.  Un  soir  que  j'étais  resté  fort  tard,  je 
ne  me  rappelle  plus  pourquoi,  au  ministère,  on  m'y 
avait  préparé  une  chambre  pour  y  passer  la  nuit.  Une 
chambre  grande  comme  une  cathédrale,  avec  un  lit  à 
colonnes  qui  ressemblait  à  un  autel.  Sur  la  cheminée, 
des  flambeaux  monumentaux,  allumés.  AUais-je  grim- 
per sur  ce  lit?  Je  saisis  un  des  flambeaux,  j'ouvre  une 
porte,  je  traverse  une  autre  chambre,  puis  une  autre 
encore.  J'ouvre  ime  dernière  porte.  Suis-je  donc  hallu- 
ciné ?  Le  flambeau  oscille  dans  ma  main.  Devant  moi, 
pendus  aux  murs,  des  personnages  revêtus  de  costumes, 
étincelants  ou  modestes.  Des  seigneurs  aux  pourpoints 

122 


CEUX    DE    L  EXIL 

brodés  d'or,  des  femmes  aux  corsages  plaqués  de 
velours,  de  longs  maateaux  couleur  de  muraille.  Tous 
pendus  par  le  cou...  Je  m'approche...  Ce  sont  des  cos- 
tumes de  bal  masqué...  Les  bals  du  minisire  de  l'Em- 
pire... J'en  ris  encore...  Je  regagnai  mon  lit  à  colomies 
et  ma  calhédrale... 

Trêve  aux  souvenirs.  Il  faut  songer  au  dîner  de  ce 
soir.  Pressons  le  pas,  pour  avertir  à  temps  la  ména- 
gère. 

Machinalement,  à  mi-chemin  du  logis,  je  lève  la  tête 
vers  les  toits.  Là-haut,  tout  là-haut,  à  une  fenêtre  du 
dernier  étage,  un  tout  petit  drapeau   rouge. 

—  Tiens,  le  père  Miot  est  ciiez  lui. 

Le  père  Miot,  c'est  Jules  Miot,  l'ancien  membre  de  la 
Conunune,  qui  proposa  le  Comité  de  salut  public.  La 
taille  haute  et  droite,  la  barjje  de  fleuve,  toute  blauche, 
s'étalant  majestueusement  sur  la  poitrine,  Jules  Miot 
est  le  type  du  vieux  républicain  de  jadis.  Il  a  été  à 
Lambessa.  Une  barbe  de  lion  d'Afrique,  dit  Vallès. 

Miot,  qui  a  passé  la  soixantaine,  vit  là-haut,  dans 
son  pigeonnier,  comme  un  vieil  étudiant.  11  n'a  qu'une 
passion,  la  pèche.  Il  est  tout  le  temps  sur  le  lac,  jetant 
ou  relevaut  ses  lignes.  Il  ne  vient  jamais  au  café.  Il 
aime  cependant  qu'on  aille  tailler  une  bavette  avec  lui. 
C'est  pour  cela  qu'il  a  orné  sa  uumsarde  d'un  petit 
drapeau  rouge. 

—  Si  vous  voyez  le  petit  <li';i[)oau,  nous  a-l-il  dit. 
c'est  (jue  je  suis  là.  (^)uaiHl  je  pars  ù  la  itèche,  je  le 
décroche. 

Le  drapeau  rouge  de  ce  brave  Miot  ne  blesse  per- 
sonne à  Genève.  Personne  ne  Tu,  à  coup  sûr,  remaniué. 
Nous,  il  nous  rempli!  «le  j<)i«\..  De  la  terrasse  du  café 

l:2i 


quelques-uns  de  la  Commune 

du  Nord,  nous  le  voyons  tressaillir  au  vent,  comme 
l'autre,  celui  qui  n'est  plus... 

Le  soir.  Chez  moi.  Le  couvert  est  mis  sur  la  nappe 
toute  blanche,  La  propriétaire,  une  brave  Genevoise, — 
maman  Chauvin,  comme  nous  l'appelons,  —  a  prêté  ses 
fourneaux.  Les  perdreaux  sont  à  point.  Toute  la  journée, 
nous  avons  causé  de  l'ami  que  nous  attendons.  Char- 
don, qui  a,  dans  le  même  appartement,  son  petit  cabinet 
de  douze  francs  par  mois,  a  sauté  de  joie  quand  je  lui 
ai  dit  que  Prolot  était  là. 

—  Je  m'invite  au  café,  a-t-il  dit. 

Un  coup  de  sonnette. 

Brunereau  entre  le  premier.  Perrier  après  lui. 

Protot  est  là.  Effusions.  Un  large  bandeau  blanc  en- 
toure la  face,  la  cachant  à  moitié.  La  blessure.  L'hor- 
rible blessure.  Je  ne  puis  la  voir.  Mais  je  la  devine. 
Elle  a  crevé  la  joue,  mutilé  la  mâchoire.  Fort  heureuse- 
ment, le  solide  et  haut  Bourguignon  qu'est  Protot  a  du 
sang  dans  les  veines.  Un  autre  que  lui  n'eût  pas 
survécu. 

Si  je  lui  faisais  raconter  tout  de  suite  son  histoire... 
Mais  non...  Attendons...  Ça  sera  pour  le  dessert,  quand 
Chardon  sera  là. 

Nous  causons  de  choses  et  d'autres.  De  la  Commune. 
Nous  ne  pensons,  tous  que  nous  sommes,  qu'à  elle. 

Je  rappelle  à  Protot  notre  dernière  rencontre  au 
ministère  de  la  justice,  le  dimanche  soir.  Les  Versaillais 
étaient  entrés  depuis  quelques  heures  déjà.  J'étais  allé 
aux  nouvelles.  Bricon,  un  des  juges  d'instruction,  qui 
logeait  au  ministère,  et  moi,  avions  pris  une  voiture. 
Au  grand  galop  le  long  du  quai,  vers  Passj'.  Voilà  un 

1^4 


CEUX  DE   L  EXII. 

grand  quart  d'heure  que  nous  filons.  Nous  sommes  au 
Trocadéro.  Tout  à  coup,  des  chants  nous  viennent  aux 
oreilles.  Un  gros  de  troupes  en  armes.  Des  gardes 
nationaux. 

—  Mais  est-ce  qu'ils  n'ont  pas  des  brassards  ?  me 
souffle  Bricon. 

Mais  si.  Des  brassards  tricolores.  Quelques-uns  du 
moins...  Nous  sommes  trahis...  Vite  en  arrière...  Le 
cochci-  fouette  son  cheval.  Nous  l'avons  échappé 
belle. 

Toc,  toc. 

C'est  Chardon. 

Les  deux  colosses  —  Protot  et  Chardon  ont  chacun 
presque 'leurs  six  pieds  de  haut  —  se  jettent  dans  les 
bras  l'un  de  l'autre.  Ils  se  sont  vus  pour  la  dernière  fois 
à  THùtel  de  Ville,  le  ntorcredi  matin,  quand,  déjà,  les 
flammes  léchaient  le  betlVoi. 

Chardon  est  un  tendre.  Il  pleure  pour  tout  de  bon... 
Il  ne  (piille  pas  du  regard  l'épais  bandeau  qui  calfeutre 
les  joues  de  Protot. 

Le  blessé  soulève  l'armalure  de  toile,  et,  le  doigt  sur 
la  joue  gauclui  : 

—  C'est  k\. 

Nous  voyons  la  balafre  cpii  coupe  la  joue,  profonde, 
fraîche  et  rose  encore. 

—  J'étais  ù.  la  barricade  de  la  rue  Konlaine-au-Roi  et 
du  faubourg  du  Temple,  nous  dit  Prolol.  Le  vendredi. 
Nous  nous  battions  liï(h^puis  le  matin.  Vers  cinq  heures, 
tous  Irs  défenseurs  étai(nil  londjés.  Je  restais  pres(jue 
seul.  Tout  d'un  coui),  je  suis  précipité  «\  terre  par  une 
violente  poussée.   Une  l)alle  expl()sil)!e  —  qui  m'a  fait 


quelques-uns  de  la  Commune 

sept  blessures.  La  joue  crevée,  le  visage  et  la  vareuse 
couverts  de  sang... 

—  Et   comment   avez-vous    échappé  ? 

—  Ua  admirable  dévouement.  Quelqu'un,  d'une 
fenêtre  voisine,  m'avait  vu.  Vite,  je  fus  porté  à  l'ambu- 
lance voisine.  Mes  vêtements  militaires  arrachés  et 
remplacés  par  des  A^ètements  civils.  Transporté  dans 
une  maison  proche.  A  peine  mes  sauveurs  avaient-ils, 
avec  moi,  quitté  l'ambulance,  qu'un  officier  versaillais 
arrivait.  «  Qu'avez-vous  fait  de  l'iiomme  que  nous  avons 
vu  tomber  ?  Nom  de  Dieu  !  C'était  un  membre  de  la 
Commune  !  »  Les  infirmiers  firent  les  ignorants.  Ils 
n'avaient  rien  vu...  On  me  banda  le  visage...  Constam- 
ment, le  mari,  mon  sauveur,  se  tenait  près  du  lit,  simu- 
lant le  médecin...  Un  joxir,  un  piquet  de  soldats  vint 
perquisitionner...  Le  faux  médecin  déclara  que  j'avais 
un  érésipèle,  et  que  la  moindre  émotion  pouvait  me 
tuer...  Enfin,  je  guéris,  ou  à  peu  près,  et,  avec  un  passe- 
port au  nom  d'un  ami,  je  quittai  Paris...  Je  manquai 
toutefois  d'être  pincé  à  la  visite  du  train,  une  fois  les 
fortifications  passées.  Le  commissaû'e  de  police  chargé 
de  la  visite  était  précisément  D...,  un  ancien  camarade 
de  lutte,  sous  l'Empii^e, nommé  après  le  Quatre-Septembre. 
Je  lui  présentai  mon  passeport...  Il  me  fixa...  Je  suis 
sûr  qu'il  me  reconnut,  bien  que  ma  fîgiu'e  ne  fût  qu'un 
paquet  de  bandages  et  de  chiffons.  Il  ne  dit  rien... 

Protêt  s'était  tu.  Il  se  leva,  rajusta  son  bandeau,  qui 
s'était  déplacé.  Nous  sortîmes  faire  un  tour  et  rejoindre 
les  amis  qui  l'attendaient  pour  fêter  son  arrivée. 

Près  de  quarante  années  se  sont  écoulées  depuis  le 
jour  où,  dans  ma  chambre  d'exil  de  Genève,  je  revis, 

12G 


CEUX   DE    L  EXIL 


pour  la  première  fois  après  la  défaite,  le  délégué  à  la 
justice  de  la  Commune. 

Rentré  en  France  après  l'amnistie  de  1880,  Protot, 
que  des  haines  tenaces  poursuivaient,  ne  put  obtenir 
sa  réintégration  au  barreau,  dont  il  avait  été  raye. 
Aujourd'hui  encore,  les  haines  n'ont  pas  désarme.  L  an- 
cien avocat  de  Mégy  au  procès  de  Blois  n'a  pas  le  droit 
de  revêtir  la  robe. 

Si  vous  allez,  un  jour,  à  la  Bibliothèque  nationale, 
regardez  à  l'une  des  tables  du  fond,  à  gauche.  Ce  solide 
gaillard,  penché  sur  une  pUe  de  bouquins,  la  joue  glo- 
rieusement étoilée  d'une  terrible  blessure,  -  c'est 
Protot. 


OISEAUX    DE    PASSAGE 

à  Lucien.  Descaves 

Lausanne 

1872.  Sur  la  terrasse  du  Casino.  Nous  tuons  le  temps, 
autour  d'une  table.  Nous  ressassons  des  projets,  et  des 
projets.  Une  histoire  illustrée,  en  livraisons,  comme 
cela  se  fait  à  Paris,  du  Peuple  suisse?  Slom  fei-ait  les 
dessins.  Nous  l'attendons  par  le  bateau  qui  doit  l'amener 
le  soir  de  Genève.  Un  éditeur  nous  a  promis  son  concours. 
Un  almanach  de  la  Révision  ?  Ne  parle-t-on  pas  partout 
de  la  révision  de  la  Constitution  fédérale?  Comment,  en 
somme,  gagner  sa  vie?  C'est  le  grand  sujet  de  conver- 
sation de  tous  les  jours. 

Vallès,  qui  est  des  nôtres  depuis  un  mois  ou  deux, 
tire  de  sa  poche  un  petit  carnet,  sur  lequel  il  note  à  la 
hâte,  au  crayon,  quelque  impression.  Il  ferme  son  car- 
net, le  remet  en  poche,  le  sort  de  nouveau,  écrit  autre 
chose... 

—  Un  article  pour  Paris  ? 

—  Non.  Une  autobiographie.  Mes  mémoires,  si  vous 
voulez... 

—  La  Commune  ? 

—  Non.  Mon  enfance. 

128 


CEUX   DE    L  EXIL 

Cfs  notes  sont  pour  Jacques   Vingtras. 

—  Je  ferai  cela  à  Londres,  reprend  Vallès...  A  propos, 
je  suis  allé  voir  Agar.  (i) 

La  tragédienne  mise  à  l'index  à  Paris  —  elle  avait 
paru  sur  la  scène  des  concerts  organisés  par  la  Com- 
mune aux  Tuileries  —  poursuivie,  dénoncée  par  les 
journaux,  a  organisé  une  tournée  en  Suisse.  Elle  est  à 
Lausanne  depuis  ([uelques  jours.  Le  soir  même,  on  joue 
Horace  —  ou  le  Cid. 

Vallès  nous  raconte  que  n'ayant  pas  trouvé  Agar  chez 
elle,  il  l'a  cherchée  au  théâtre. 

—  J'entre.  Personne.  Je  pousse  une  porte.  L'obscurité. 
Mon  front  heurte  quelque  chose  qui  fait  un  bruit  de  cas- 
serole... Le  casque  d'Horace...  Je  manque  de  m'ébor- 
gner  à  l'épée  du  Cid...  Ah!  la  tragédie. 

—  Enfin,  vous  l'avez  vue! 

—  Non.  Je  suis  sorti.  J'en  avais  assez  des  Romains... 
Je  retournerai  demain  cliez  elle...  On  m'a  dit  tju'ellc 
restait  quelques  jours...  Elle  doit  jouer  le  Passant... 
Coppée  est  ici. 

Nous  habitons,  depuis  les  beaux  jours,  à  cinq  ou 
six,  im  chalet  à  mi-côte,  sur  la  route  ombragée  qui, 
du  lac,  monte  à  la  ville.  A  la  Croix  d'Ouchy,  chez. 
Poiuiaz.  Une  maison  à  tuiles  rouges,  autour  de  laquelle 
courent  des  balcons  en  bois,  d'où  le  spectacle  est  mer- 
veilleux. La  nappe  laiteuse  du  lii.c,  les   montagnes  de 


(I)  .\K«r  (Mïirio  Charvin,  (lilc),  cri-n  /<•  l'a.tsnnt  (rolc  dp  Sylvia)  à 
rOfIc'iin  (i80<.)),  prftla  .m>ii  concours  aux  coiu-orts  orfratiis^s  nux 
Tuileries  pour  les  hli-ssi-s  de  lit  Coiniminc.  Nt-c  en  i8ïa.  Morte  h 
Muslaiili.i  (AlK'Ti*')  111  i.'^iii. 

139 


quelques-uns  de  la  Commune 

glaces  g-éantes,  et,  quand  l'air  est  limpide,  la  rive  de 
Savoie,  la  rive  française. 

Parfois,  la  lorgnette  en  main,  nous  suivons  les  évolu- 
tions du  bateau  qui  aborde,  en  face  de  nous,  à  Évian. 
Nous  voyons,  hauts  comme  des  mouches,  les  passagers 
quitter  le  pont,  s'engager  sur  la  passerelle,  passer 
devant  les  deux  gendarmes  français,  mettre  le  pied  sur 
cette  terre  dont  l'accès  nous  est  interdit  —  à  moins  de 
risquer  le  bagne,  ou,  tout  au  moins,  la  déportation. 

Huit  heures.  Slom  devrait  être  là.  Je  me  mets  au 
balcon.  Le  lac  est  atroce.  Les  vagues  frangées  d'écume 
se  heurtent  et  se  soulèvent  comme  sur  l'Océan.  Le 
bateau  est  en  retard.  Nous  pointons  la  lorgnette  sur 
Ouchy.  Pas  de  bateau.  L^ne  demi-heure,  une  heure. 
Toujours  pas  de  bateau.  Un  de  nous  descend  jusqu'au 
port.  Il  remonte  : 

—  Le  bateau  a  eu  beaucoup  de  peine  à  aborder  à 
Évian.  Le  capitaine  n'a  pas  osé  traverser.  Bateau  et 
passagers  ne  passeront  le  lac  que  demain  matin. 

Stupeur.  Alors,  Slom  est  à  Évian  ?  En  France.  Et  les 
gendarmes  ?  11  a  à  son  actif  ime  condamnation  pour 
l'affaire  Gbaudey.  Va-t-on  le  reconnaître?  Lui  mettre  la 
main  dessus.  Nous  nous  rappelons  que  quelques  mois 
auparavant,  la  même  aventure,  ou  à  peu  près,  est  arrivée 
à  Cluseret  et  à  Razoua,  qui  ont  manqué  d'aborder,  eux 
aussi,  non  à  Évian,  mais  à  Thonon.  Toujours  en  France. 
Les  gendarmes  pouvaient  monter  à  bord,  se  saisir  des 
deux  passagers.  Ils  en  avaient  le  droit.  Le  capitaine, 
bon  enfant,  a  brûlé  la  station... 

Toute  la  nuit,  ce  sont  des  transes.  Slom  nous  arri- 
vera-t-il  par  le  bateau  du  matin? 

Le  voilà  ! 

i3o 


CEUX   DE   L  EXIL 

Noire  ami  a  couché  tranquillement  dans  une  petite 
auberge  d'Évian.  II  n'était  pas  très  rassuré.  Mais,  comme 
personne  ne  le  connaissait,  il  s'en  est  tiré  sans  fracas, 
et  sans  péril. 

C'est  tout  uu  phalanstère,  cette  petite  maison  de  la 
Croix  d'Ouchy.  Nous  y  vivons  fort  tranquilles,  en  bon» 
bourgeois,  ne  nous  occupant  guère,  pas  du  tout,  de  ce 
qui  se  passe  autour  de  nous.  Fuyant  les  disputes,  les 
potins  de  l'exil.  Ah  I  l'exil  I  Les  premiers  jours,  c'est 
tout  enthousiasme.  On  s'embrasse.  Le  cœur  l)at  quand 
uu  camarade  arrive.  Viennent  les  heures  aigres.  Les 
reprocijcs,  les  suspicions...  Ce  jour-là,  il  faut  s'isoler. 
Nous  sommes  isolés. 

Le  soir,  autour  de  la  table,  nous  nous  rencontrons 
une  dizaine.  Toujours  les  mêmes.  Protot,  sa  blessure 
encore  mal  fermée.  Dessesquelle,  son  secrétaire  à  la 
place  Vendôme,  gros,  bon  vivant,  avec  sa  jeune  femme, 
allaitant,  pendant  que  nous  causons,  son  enfant.  Bricon, 
un  des  juges  d'instruction  de  Protot,  qui  commence 
courageusement  sa  médecine  (il  mourut  en  1888,  assis- 
tant du  docteur  Bourneville  à  Bicêtre).  Slom,  déjà 
nommé,  qui  fait  la  navette  entre  Genève  et  Lausanne. 
Moi.  Des  amis  viennent  après  dîner.  Emmanuel  Delorme, 
le  chansonnier.  Un  camarade  de  la  Rue  de  Vallès  (la 
petite  (juoli<lienne).  Engagé  comme  franc-tireur,  je  l'ai 
rencontré,  quelques  jours  après  l'armistice,  on  costume 
de  commaudant,  la  casquette  au  (juadruple  galon  d'or. 
Ce  pauvre  Delorme  vit  durement,  n'ayant  souvent,  pour 
donner  lu  beccjuée  aux  siens,  (juc  les  poissons,  ([u'il  va, 
dès  le  matin,  pocher  sur  la  rive. 

Malheiu'l  VoiI;\  que  le  lac  est  on  colère! 


quelques-uns  de  la  Commune 

Déjeuner  et  dîner.  Souvent  le  problème  qui,  dès 
l'aurore,    se   pose.    L'éternel   problème   de   l'exil. 

Nous  avons  découvert  un  mode,  sinon  nouveau,  tout 
au  moins  original,  d'enrichir  à  peu  de  frais  notre  menu. 
Protot,  grand  marcheur,  toujours  en  promenade,  le  cou- 
teau en  main,  coupant,  aux  arbres  des  bois,  des  cannes 
qu'il  taille  au  retour,  a,  un  jour,  du  bout  de  son  bâton, 
fouillé  les  haies  qui  bordent  les  vignes  magnifiques  du 
pays  de  Vaud.  On  est  en  octobre.  L'escargot  dormeur 
et  prévoyant  a  clos  sa  coquille.  Protot  met  au  joiu*  des 
familles  d'escargots,  au  dos  zébré  de  raies  brunes.  Le 
soir,  il  arrive  les  poches  pleines. 

Le  lendemain,  nous  nous  régalons.  Protot,  bourgui- 
gnon, connaît  la  bonne  recette.  Nous  nous  y  mettons 
tous.  Je  m'en  lèche  encore  les  lèvres. 

Chaque  matin,  nous  partons  «  aux  escargots  ».  Les 
bons  Vaudois  nous  observent,  quelque   peu  inquiets. 

—  Qu'est-ce  qu'ils  font  là,  ces  satanés  commu- 
nards ? 

On  ne  parla  bientôt  plus  à  Lausanne,  que  des  Pari- 
siens de  la  Croix  d'Ouchy.  Ignorés  hier,  nous  étions 
désormais  célèbres. 

Cette  célébrité  devait  nous  être  douloureuse. 

Un  beau  jour,  le  facteur,  qui  d'habitude  dépose  notre 
maigre  courrier  entre  les  mains  de  la  propriétaire, 
madame  Ponnaz,  frappe  à  notre  porte.  Il  se  présente, 
tenant  à  la  main  un  paquet  de  lettres  du  même  format. 
Il  y  en  a  luie  pour  chacun  de  nous.  J'ai  perdu  la  lettre, 
mais  j'ai  toujours  l'enveloppe.  Une  grande  enveloppe 
jaunie,  jadis  blanche,  sur  laquelle  se  détache  un  cachet 
timbré  en  noir.  Dans  l'ovale  du  cachet  :  «  Canton  de 

l32 


CEUX   DE   L  EXIL 

Vaud.  Ailaire  ofiicielle.  Préfecture  de  Lausanne.  »  Le 
timbre  de  la  poste  est  daté  du  20  novembre   1872. 

Nous  ouvrons  les  enveloppes.  Nous  nous  regar- 
dons. 

C'est,  pour  chacun  de  nous,  l'expulsion  du  territoire 
du  canton. 

Expulsés  !  Pourquoi  ? 

—  Je  vais  chez  Ruchonnct,  dit  Protot. 
Ruchonnet  est  membre  du  grand  conseil  du  canton. 

Il  uous  a  toujours  manifesté  de  la  sympathie. 
Au  retour,  Protot  nous  raconte  son  entrevue. 

—  On  vous  accuse  de  faire  du  bruit,  du  scandale,  dans 
la  ville,  avait  dit  le  conseiller. 

—  Comment!  Nous!  Mais  nous  ne  sortons  jamais  que 
pour  nous  promener  dans  les  alentours.  L'après-midi, 
nous  allons  la  plupart  du  temps  à  la  bibliothèque... 

Bref,  il  faut  partir. 

L'hiver,  précoce,  est  très  rude.  Il  a  neigé  à  gros 
flocons.  Le  matin,  avant  de  sortir,  pour  consolider  nos 
semelles  amincies  par  le  long  usage,  nous  fourrons 
dans  nos  souliers  des  journaux  plies  et  découpés. 

Nous  partons. 

Quehiues  mois  après  notre  expulsion  du  canton  de 
^'aud,  je  transportais  mes  pénales  à  Altorf,  où  je  restai 
jiis(ju'en  1879,  attaché  à  l'entreprise  du  percement  (.lu 
grand  tuimel  du  Gothard. 

Un  beau  malin,  on  m'apporte  une  carte  de  visite.  Celle 
du  président  de  la  Confédération.  M.  Paul  Ccrésole. 
Le  présid(;nt  s'est  arrêté  à  Altorf  pour  r(Mulre  visite  à 
rcnlreprcncur  des  travaux,  Louis  Favrc. 

Favrc  est  absent.  Je  fuis  avertir  1<»  pri'.sidciU,  qui,  lort 

I  j'S  Coiiinniiw.  —  S 


quelques-uns  de  la  Commune 

aimablement,  m'invite  à  partager  son  déjeuner  à  l'hôtel 
de  la  Clef  d'Or. 

Tout  en  déjeunant,  je  raconte  à  Cerésole  mon  expul- 
sion de  Lausanne. 

—  Mais  c'est  moi  qui  l'ai  signée  !  s'exclame-t-il  en 
riant.  J'étais  alors  président  du  grand  conseil  du  canton 
de  Vaud.  Ah!  je  vous  dois  une  revanche. 

Ce  -jour-là,  un  beau  dimanche  ensoleillé,  c'était,  à 
Altorf,  ce  qu'on  appelle  la  Landsgemeinde .  L'assemblée 
populaire,  où,  dans  une  prairie  voisine  de  la  petite 
capitale  du  canton  d'Uri,  le  peuple  se  rassemble  pour 
entendre  ses  magistrats  rendre  compte  de  leur  mandat. 

Dès  que  la  présence  du  président  de  la  Confédération 
a  été  connue,  les  autorités  d'Uri  ont  pris  les  disposi- 
tions nécessaires  pour  lui  faire  honneur.  Une  voiture 
attend,  au  bas  du  perron  de  l'hôtel,  qu'il  veuille  bien  y 
monter.  Le  président  me  fait  asseoir  près  de  lui.  Et, 
quand  nous  arrivons  à  l'assemblée,  les  tambours  qui 
battent  aux  champs  pour  le  plus  haut  magistrat  suisse, 
battent  également  pour  moi.  Je  vois  avec  orgueil  s'in- 
cliner devant  ma  modeste  personne  l'étendard  d'Uri,  où 
se  détache  sur  fond  d'or  la  tête  noire  du  taureau  légen- 
daire. Le  colonel  Arnold,  alors  président  du  grand 
conseil  du  canton,  ^ient,  en  souriant,  me  serrer  la 
main. 

Et  je  pense  au  jom^  où,  à  Lausanne,  pauvre  oiseau  de 
passage,  je  rembourrais  mes  souliers,  bâillant  à  la 
neige,  avec  des  semelles  taillées  dans  de  vieux  jour- 
naux. 


EUGENE   VERMERSCH 


Altorf 

Octobre  i8-4-  Vermersch  arrive  ce  soir.  \'oici  une 
dizaine  de  jours  qu'il  a  été  expulsé  de  Belg'iquc.  II  s'est 
réfugié  à  Maëstrichl,  puis  à  Aix-la-Chapelle.  C'est  de 
là  qu'il  vient  de  me  télégraphier. 

Trois  heures.  Au  débarcadère  du  bateau  à  vapeur  du 
lac  des  Quatre-Cantons,  à  Fluelen.  Le  bateau  est  en  vue. 
Je  braque  ma  lorgnette  sur  le  pont.  Je  n'ai  pas  revu 
Vermersch  depuis  les  derniers  jours  de  la  Commune.  Je 
me  fais  une  fêle  de  l'embrasser.  Le  bateau  aborde.  Le 
vollù,  avec  sa  femme  et  son  jeune   enfant. 

—  Tes  bagages? 

—  Mes  bagages'.' 

Et  il  me  présente,  en  riant,  sa  petite   famille. 

Une  maigre  valise.  Et  c'est  tout. 

Dt's  <[u'il  m'a  annoncé  son  arrivée,  i^n  même  temps 
qu'il  m'api>renait  son  exi)ulsion.  je  me  suis  mis  en  route 
pour  lui  découvrir  un  logis. 

Sur  les  conliiis  de  la  petite  ville,  une  pelitc  maison, 
au  milieu  d'un  verger.  J'ai  loué  le  premier  et  seul  étage. 
Le  rez-de-chaussée  occtipé  par  le  |trit|»rit'lair('.  l'u 
prêtre. 


quelques-uns  de  la  Commune 

Un  brave  curé,  qui  vit  là,  dans  la  retraite  et  le 
silence. 

—  Votre  ami  ne  fera  pas  de  bruit? 

—  Oh!  non.  Il  est  toute  la  journée  dans  ses  livres. 
Un  poète... 

—  Ah!  Eh  bien,  nous  causerons  ensemble...  D'où 
vient-il,  votre  ami?...  Est-ce  qu'il  est  comme  vous... 
de  Paris? 

Tout  le  monde,  bien  entendu,  à  Altorf,  sait  que  j'ai 
été  de  la  Commune. 

—  Non.  Il  vient  de  Belgique. 

Ma  foi,  je  n'ai  pas  osé  avouer  au  curé  que  son  nou- 
veau locataire  était,  lui  aussi,  un  communard. 

Peut-être  eût-il  été  effrayé,  le  digne  homme,  de  sentir 
désormais  près  de  lui,  sous  le  même  toit,  jour  et 
nuit,  un  de  ces  bandits  qui  avaient  fusillé  les  otages... 

Ce  soir,  Yermersch  logera  chez  moi.  Le  lendemain, 
quand  tout  son  monde  sera  frais  et  dispos,  il  ira  voir 
son  curé.  A  lui  de  se  débrouiller,  s'il  veut  lui  faire  ses 
confidences. 

.  J'ai  invité,  pour  la  circonstance,  à  dîner  un  ami  qui 
n'a  pas  été  de  la  Commune,  mais  qtd  a  revêtu,  pendant 
la  guerre,  le  costume  de  clief  de  bataillon  des  gardes 
nationales  lyonnaises.  Dès  mon  arrivée  ici,  nous  avons 
été  amis.  Il  écoute  sans  sourciller  le  récit  de  nos 
aventures.  Il  crie  volontiers,  avec  moi,  au  cours  de  nos 
promenades,  un  «  Vive  la  Commune  !  »  que  l'écho 
des  montagnes  renouvelle.  A  Altorf,  ça  ne  fait  de 
mal  à  personne. 

Cet  ami  a  nom  Lautard.  Mais  sa  ressemblance  éton- 
nante avec  Napoléon  III  fait  que  nous  l'appelons 
Badinguet. 

i36 


CEUX    1)^   L  EXIL 

Nous  sommes,  à  Altorf,  une  demi-douzaine  de  Fran- 
çais attachés  à  l'entreprise  de  percement  du  grand 
tmmel  du  Gothard.  Lautard  dirige  le  magasin  alimen- 
taire installé  sur  les  chantiers  du  grand  tunnel,  à 
Gœschenen.  Il  vient  nous  voir  à  Allorf  aux  jours  de 
fête.  Le  soir,  on  danse  dans  la  grande  salle  de  la  Clef 
d'or.  Et  la  joie  de  Lautard,  quand  le  bal  bat  son  plein, 
est  de  faire  son  apparition  en  frac,  la  moustache  cirée, 
les  cheveux  en  accroche-cœur,  le  large  ruban  rouge  de 
la  Légion  d'honneur  barrant  la  poitrine.  11  salue,  majes- 
tueux et  souriant,  les  danseurs. 

—  C'est  bien  lui!  Vive  l'empereur!  Vive  Badinguet! 
Vive  Lautard! 

II  y  a  pourtant,  hors  ce  bon  Lautard,  qtielques  com- 
munards à  Altorf,  ou,  du  moins,  au  Gothard. 

A  Airolo,  à  l'embouchure  sud  de  la  galerie,  mon 
vieil  ami,  J.-B.  Dumay  qui  est  aux  ateliers  de  réparation 
des  machines.  II  y  resta  jusqu'à  l'amnistie.  A  Gœsche- 
nen, c'est  un  ancien  huissier  de  la  Commune  —  la 
Commune  nomma  des  huissiers  —  qui  tient  la  cantine. 
Marcelin  Chain  fut  nommé  huissier  par  Protot,  par 
arrêté  du  28  avril  187 1.  Il  se  fait  a[)peler  là-bas  Ram- 
baud.  Il  a,  pour  aido,  un  ancien  capitaine  fédéré, 
Michault,  qu'il  tarabuste  et  ({u'il  envoie  faire  les  com- 
missions. Michault  renâcle  et  grogne  : 

—  M'envoyer  chercher  le  lait...  Moi...  Vn  ancien 
oflicier  supérieur!... 

Aux  ateliers  des  machines  de  Gœschenen,  Fornand 
Bourgcat,  (jui  conunanda  la  canonnière  la  Liberté. 
l'ancienne   canonnière    Farcy  du    siège. 

Des  amis  passent.  Les  uns  qui  traversent  la  mon- 

I  J7  Ctiinniniir.    -    ^ 


quelques-uns  de  la  Commune 

tagne  pour  s'en  aller  en  Italie.  D'autres  qui  viennent 
pour  alfaires  ou  par  simple  but  de  promenade. 

Un  beau  matin  de  juillet,  on  frappe  à  ma  porte.  Un 
beau  vieillard,  à  l'œil  vif,  droit  dans  sa  haute  taille. 
Le  père  Beslay.  L'ancien  président  de  la  Commune. 

Le  père  Beslay  habite  Neuchâtel.  Il  n'y  a  pas  bien 
longtemps  que  je  me  suis  assis  à  sa  table. 

—  Bonjour,  jeune  citoyen. 
L'excellent  homme  entre,  s'assied. 

—  Vous  ne  savez  pas  pourquoi  je  viens  vous  déran- 
ger si  matin?  Je  tiens  à  visiter  les  travaux  du  tunnel. 
Vous  savez,  j'ai  été  ingénieur,  entrepreneur,  moi  aussi. 
Je  viens  vous  demander  une  lettre  de  recommandation. 

—  Vous  allez  bien  déjeuner  avec  nous? 

—  Non.  Non.  Je  pars  tout  de  suite. 

—  \ovLS  avez  votre  voiture? 

—  Ma  voiture,  s'exclame  en  riant  le  vert  vieillard... 
Ma  voiture...  Mais  j'y  vais  à  pied... 

—  A  pied!  Mais  d'ici  à  Gœschenen  c'est  au  moins 
trente  kilomètres... 

—  Oui,  je  sais...  C'est  pour  cela  que  je  pars  tout  de 
suite...  Je  me  reposerai  à  mi-chemin,  à  Amsteg. 

Le  père  Beslay  avait  alors  près  de  quatre-vingts  ans. 

Vermersch  fit  vite  la  conquête  de  son  curé.  Quelques 
jours  après  son  installation,  j'allai  le  voir.  Je  le  trouvai, 
causant  dans  le  jardin  avec  le  prêtre,  qui  lui  nommait 
les  glaciers  voisins  et  lui  disait  les  vieilles  légendes  du 
pays  d'Uri. 

Vermersch  est  le  plus  casanier  des  hor.imes.  Tout  le 
jour  plongé  dans  son  dictionnaire  latin.  îl  traduit  alors 
Juvénal,  qu'il  ne  quitte  que  pour  s'allcler  à  l'ingrate 

i3b 


CETX    DE    L  EXIL 

besogne  qui  lui  permet  de  vivre.  II  rédige  presque  en 
entier,  pour  l'éditeur  Madré,  de  la  rue  du  Croissant,  le 
Grelot,  journal  hci)doniadairo  illustré.  Quand  il  a  fini 
son  Grelot,  il  abat  du  roman,  du  gros  roman-feuilleton, 
les  Amants  de  la  Guillotine,  ou  autres  machines  terri- 
fiantes. Je  lui  en  vis  faire  au  moins  une  demi-douzaine. 

Son  seul  passe-temps,  mais  un  passe-temps  qui  est 
pour  lui  une  passion,  c'est  la  cuisine. 

Vermersch  est  devenu  cuisinier  émérite.  Déjà,  quand 
j'habitais  Genève,  il  m'envoyait  de  Londres  la  bonne 
recette  pour  le  plum-pudding.  A  Altorf,  il  a  longuement 
étudié  l'art  d'accommoder  la  poule  faisane,  ce  gibier 
exquis  des  forêts  alpestres.  Je  ne  manque  jamais,  quand 
je  vais  au  Golhard,  de  m'en  procurer  une.  C'est  jour  de 
fête  pour  Vermersch. 

La  table  dressée  et  ses  convives  assis,  lui  ne  quitte 
pas  ses  fourneaux.  Il  tient  à  servir  lui-même.  Je  le  vois 
toujours  faire  son  apparition,  le  tablier  blanc  noué 
autour  de  la  taille,  le  nez  en  trompette  rieur,  le  chef 
surmonté  d'un  l)onnet  de  papier  blanc  semblable  à  ceux 
que  se  confectiomient  les  peintres,  soutenant  des  deux 
mains,  avec  vénération,  —  tel  un  saint-sacrement,  —  le 
plat  délicieux... 

Le  lendemain,  il  retourne  i\  son  Juvénal  —  et,  hélas  ! 
aussi  au  Grelot  et  aux  gros  romans  pour  livraisons  à 
deux  sous. 

Parfois,  le  soir,  il  vient  nu'  prendre,  et  nous  allons 
nous  asseoir  dans  ([urhiMo  [x-tit  cabaret  obscur.  Il  me 
récite  ses  vers  nouvi^llcment  éclos.  Nous  parlons  des 
vieux  jours.  Facile  à  s'émécher,  il  se  lève,  frappe  sur  la 
table  : 

—  \'uis-lu,  mon  vieux...  Kh   bien...  On  <liia  ce  (jn'on 


quelques-uns  de  la  Commune 

voudra...  Nos  noms  sont  gravés  sur  le  bronze  de  l'His- 
toire... 

Il  se  rassied,  tirant  de  sa  pipe  d'énormes  bouffées, 
frisant,  d'un  geste  familier,  sa  moustache  blonde  de 
Flamand. 

Et  les  bons  Suisses  qui  nous  entourent  regardent  d'un 
air  curieux  ce  Parisien  qu'ils  voient  passer  chaque 
jour,  allant  faire  ses  provisions  à   la  boucherie. 

Pourquoi  diable  fait-il,  ce  soir-là,  tant  de  tapage?... 

—  Tu  sais,  me  dit  Vermersch  une  après-midi, 
Lonclas  (i)  arrive  demain. 

Lonclas,  le  membre  de  la  Commime  du  douzième.  Je 
ne  l'ai  pas  connu  à  Paris. 

Le  lendemain,  Vermersch  m'amène  un  gros  garçon,  à 
l'allure  réjouie.  Il  ne  reste  à  Altorf  que  quelques  jours* 
Il  se  rend  à  Vienne,  pour  affaires.  Autant  qu'il  me  sou- 
vienne, il  s'occupe  de  tannerie,  de  cuirs  et  peaux.  Il  va 
en  Autriche  pour  un  brevet. 

Lonclas  a  un  désù'  impérieux.  Celui  de  visiter  la 
Furka.  Les  glaciers  d'où  sort  le  Rhône. 

Je  retrouve,  dans  le  paquet  de  lettres  de  Vermersch 
que  j'ai  conservées,  quatre  lignes  : 

Nous  avons  arrêté  une  voiture.  Rendez-vous  demain 
malin,  à  la  Tour,  sur  la  grand  place.  A  six  heures  pré- 
cises. Nous  viendrons,  Lonclas  et  moi,  te  chercher,  ce  soir, 
à  huit  heures,  à  moins  que  tu  ne  veuilles  noug  devancer 
chez  Wigel. 


(i)  Lonclas  (A.),  membre  de  la  Commune  (douzième  arrondis- 
sement), chef  du  "jZ'  bataillon  de  la  garde  nationale.  Membre  de 
la  commission  militaire  (itj  mai). 

i4o 


CEUX    DE   L  EXIL 

Wiget,  c'est  la  brasserie,  le  Schûtzengarten,  oi\  no.us 
allons  bavarder  le  soir. 

En  voyage  donc  pour  la  Furka.  A  Gœschenen,  nous 
accrochons  Badinguet.  Toute  une  caravane. 

En  route,  nous  descendons  de  nos  voitures  pour  sou- 
lager l'attelage. 

Lonclas,  qui  parcourt  pour  la  première  fois  la  mon- 
tagne, s'émerveille  à  chatpie  pas.  Il  arrache  aux  rochers 
des  touffes  de  roses  des  Alpes,  qu'il  lie  à  son  alpenstock, 
comme  autrefois,  aux  avant-postes,  les  lilas  au  bout  des 
fusils.  Le  bâton  sur  l'épaule,  il  marque  le  pas  avec  la 
chanson  de  roule  du  siège,  la  même  que  scandaient, 
rue  de  Belleville,  ceux  qui  conduisirent  les  otages 
jusqu'au  mur   de   la  rue    Haxo  : 

Y  a  la  goutte  à  boire  là-bas, 
Y  a  la  goutte  à  boire... 

Quoi  !  ce  bon  garçon,  travailleur  et  joyeux,  c'est  ce 
même  Lonclas  de  qui  les  journaux  ont  dit  mille 
horreurs.  Jusqu'à  imprimer  —  cela  a  été  reproduit  dans 
un  livre  édité  en  1871  —  que  Lonclas  a  tenu,  avec  son 
collègue  Philippe,  (i)  une  et  même  deux  maisons  de 
prostitution  ! 

Que  tout  cela  est  loin  !  Je  n'ai  plus  revu  Lonclas. 
Trois  années  après  cette  gaie  excursion  j\  la  Furka, 
une  mort  affreuse  terrassait  Vermersch.  Sauf  Dumay  et 
moi,  je  crois  bien  qu'il  ne  reste  plus  personne  sur 
cette  terre  de  ceux  dont  j'ai  prononcé  ici  les  noms. 


(i)  Pliilippe,  memJ)rc  fie  la  Coninuinc  (douzième  nnuudisso- 
ment).  Condamné  ft  mort  par  le  cunsril  do  guorrc,  l'hiliiipo  fut 
l'iisillt''  a  Salory,  on  «n'unie  temps  (|ue  Hénof,  qui  avait  incendié 
les    Tuileries,    el    Decauips,  le  ua  janvier   iS;3. 


Nous  avons  donné  le  bon  à  tirer  après  corrections 
pour  seize  cents  exemplaires  de  ce  septième  cahier 
et  pour  vingt  exemplaires  sur  whatnian  le  mardi 
12  janvier    iQog. 


Le  gérant  :  Charles  Péguy 


Ce  cahier  a  été  composé  et  tiré  par  des  ouvriers  syndiqués 


Suresnes.  —  Impiumerie  Ernest  Payen,  i3,  rue  Pierre-Dupont.  —  Ss;; 


TABLE  DE  CE  CAHIER 

PAGES 

Notre  catalogue  analytique  sommaire 2 

DU  MÊME    AUTEUU   aux   Cahiers  de  la  Quinzaine 

une  journée  à  la  cour  martiale  du  Luxembourg.  5 

DU  MÊME  AUTEUR   uux  Cahiers  de  la  Quinzaine 

un  peu  de  vérité  sur  la  mort  des  otages 7 

DU  mP:me  auteur   aux  Cahiers    de  la  Quinzaine 

quand  nous  faisions  le  «  Père  Durhcne  » y 

Pour  les  personnages 1 1 

Maxime  Vuillaume.  —  mes  cahiers  rouges —  i3 


IV.  —  quelques-uns 

de  la  Commune. 


ceux  qui  vont  à  la  mort 19 

Raoul  Rigault 21 

Boulevard  Saint-Michel ai 

au  (l'IIarcourl   ^^ 

Vision  d'horreur -» 

Léj^ende  et  Vérité ^^ 

Témoignage ^^ 

Autre  Témoignage -9 

Vermorel '  ' 

Boulevard  Voltaire ^' 

une  merc '^ 

Delesclu/.e '^■' 

un  nouv<"au  Baudin  ! '•'^ 

à  Sainle-f:lisai>elli ^<' 

l'anneau  de  plomb ^> 

l'acacia ^J 

résolution  snprcme 1*^ 

autre  récit 4» 


septième  cahier  de  la  dixième  série 

deux  amis  du  Père  Duchêne 43 

A  l'Hôtel-Dieu 45 

\            Cigares  d'un  sou 45 

au  Parvis  ." .- 4? 

la  gloire  de  Paget 49 

autels  et  lilas 5o 

incendiaire  52 

A  LA  Justice 55 

ceux  du  quartier 61 

CHEZ  HUBER 63 

AUX  Caprans 68 

CHEZ   KrŒBER 71 

CHEZ  Hoffmann 76 

CHEZ  Glaser 79 

l'Empire 79 

la  Guerre  84 

la  Commune 94 

ceux  de  l'exil ï 97 

MON   AMI  LE   COLONEL 99 

Genève 99 

LE  PÈRE  Gaillard ; . . .  io6 

Genève 106 

DIMANCHE  A  LA   FRONTIERE 1X3 

Genève ii3 

Protot 121 

Genève 121 

OISEAUX    DE   PASSAGE I28 

à  Lucien  Descaves 128 

Lausanne 128 

Eugène  Vermersch i3o 

Altorf i35 

Table  de  ce  cahier 143 


HUSTIEmE   CAHIER    DE    LA    DIXIEME    SERIE 
MAXIME    VUILLAUME 

MES    CAHIERS    ROUGES 


V.  —  par  la  ville  révoltée 


CAHIERS   DE   LA   QUINZAINE 
paraissant  seize  fois  par  an 

PARIS 

8,   rue   de    la    Sorbonne,   au    rez-de-chaussée 


réi'oih^e.  —  I 


/^' 


Nous  avons  publié  dans  nos  éditions  antérieures  et 
dans  nos  cinq  premières  séries,  igoo-igo4,  un  si 
grand  nombre  de  documents,  de  textes  form,ant  dos- 
siers, de  renseignements  et  de  commentaires;  —  un 
si  grand  nombre  de  cahiers  de  lettres,  —  nouvelles, 
romans,  drames,  dialogues,  poèmes  et  contes;  —  un 
si  grand  nombre  de  cahiers  d'histoire  et  de  philo- 
sophie :  et  ces  documents,  renseignements,  textes, 
dossiers  et  commentaires,  ces  cahiers  de  lettres, 
d'histoire  et  de  philosophie  étaient  si  considérables 
que  nous  ne  pouvons  pas  songer  à  en  donner  ici 
l'énoncé  m.ême  le  plus  succinct  ;  pour  savoir  ce  qui  a 
paru  dans  les  cinq  premières  séries  des  cahiers,  il 
suffit  d'envoyer  un  mandat  de  cinq  francs  à  M.  André 
Bourgeois,  administrateur  des  cahiers,  8,  rue  de  la  Sor- 
bonne,  rez-de-chaussée,  Paris,  cinquième  arrondisse- 
ment; on  recevra  en  retour  le  catalogue  analytique 
sommaire,  igoo-igo4,  de  nos  cinq  premières  séries. 

Ce  catalogue  a  été  justement  établi  pour  donner, 
autant  qu'il  se  pouvait,  une  image  en  bref,  un  raccourci, 

146 


une  idée,  abrégée,  mais  complète,  de  nos  éditions  anté- 
rieures et  de  nos  cinq  premières  séries  ;  tout  y  est  classé 
dans  l'ordre  ;  il  suffit  de  le  lire  pour  trouver,  à  leur 
place,   les  références  demandées. 

Ce  catalogue,  in-i8  grand  Jésus,  forme  un  cahier 
très  épais  de  XIIA-^oS  pages  très  denses,  marqué  cinq 
francs  ;  ce  cahier  comptait  comme  premier  cahier  de  la 
sixième  série  et  nos  abonnés  l'ont  reçu  à  sa  date,  le 
2  octobre  igo/f,  comme  premier  cahier  de  la  sixième 
série;  toute  personne  qui  jusqu'au  3i  décembre  igo5 
s'abonnait  rétrospectivement  à  la  sixième  série  le  rece- 
vait, par  le  fait  même  de  son  abonnement,  en  tête  de  la 
série;  nous  l'envoyons  contre  un  mandat  de  cinq  francs 
a  toute  personne  qui  nous  en  fait  la  demande. 


DU   MEME  AUTEUR 

aux  Cahiers  de  la   Quinzaine 


Le  présent  petit  index  donne  automati- 
quement pour  tout  volume  et  pour  tout 
cahier  indiqué 

a)  le  numéro  d'ordre  de  ce  cahier  dans 
le  classement  général  de  nos  collections 
complètes,  le  numéro  d'ordre  de  la  série 
étant  naturellement  composé  en  grandes 
capitales  de  romain  et  le  numéro  d'ordre 
du  cahier  lui-même,  dans  la  série  ainsi 
déterminée,  en  chiffres  arabes,  de  sorte 
que  V-/7  par  exemple  doit  évidemment  se 
lire  dix-septième  cahier  de  la  cinquième 
série  ; 

b)  la  date  du  bon  à  tirer,  ou,  à  son  dé- 
faut, la  date  du_^ni  d'imprimer,  ou,  i  son 
déTaul,  la  date  du  cahier  même; 

c)  le  prix  actuel 

d)  quand  il  y  a  lieu,  c'est-à-dire  pour  nos 
éilitions  antérieures  et  pour  nos  cinq  pre- 
mières séries,  la  pa(;e  du  cntalogac  ana- 
lytique sommaire  où  ce  cahier  se  trouve 
calaJogué. 


Maxime  Viiillaiimo,  —  mes  cahiers  rondes,  —  I.  —  une 
journée  à  la  cour  martiade  du  Luxembourg;  —  avant- 
propos  lie  Lucien  l)esi-(n'i's  (l\-io,  innnli    J  /(h'rier  j  f)oS. . . 

deux  francs 

—  —  iiiin  iiiliiii-s  roiii^-^rs,  —  11.  —  un  peu  de  vérité 
BUT  la  mort  des  otages,  —  a'»  et  a()  mai  1S71  (IX-ii,  mardi 
I S  février  i  f)nS drux   francs 

—  —  nies  cahiers  roiii;;es,  —  III.  —  quand  nous  faisions 
le  «Père  Duchène»;  —  mars-avril-mai  1871  (I\-ia,  nianti 

3  mars  1  ipiS deux  francs 

—  —  r)ies  cahiers  rottffes,  —  IV.  —  quelques-uns  de  la 
Commune  (X-7,  mardi  1  j  janvier  1  ijo;/ dfii\  francs 


/M*l 


MES    CAHIERS    ROUGES 


rTl 


V.  —  par  la  oille  rêooltée 


•ritiltéi.  —  I 


P^ 


GRANDS   JOURS 


/î> 


<:) 


L'ENTREE   DES   PRUSSIENS 


Premier  mars  1871 

Boulevard  Saint-Michel.  Après  minuit.  Le  tocsin 
sonne  à  Saint-Séverin.  Des  groupes  délilent  silencieux, 
à  pas  pressés,  se  dirigeant  vers  les  quais.  Au  matin, 
aux  premières  lueurs  du  jour,  cette  nuit  peut-être  dit- 
on,  les  Prussiens  vont  entrer. 

Je  rencontre  quelques  gardes  de  mon  bataillon,  le 
aZjS".  Allons  où  vont  les  autres.  Aux  remparts.  Tout  le 
long  de  la  route,  nous  croisons  des  compagnies  en 
armes.  Place  de  la  Concorde,  les  statues  des  Villes  de 
France  sont  voilées  de  noir.  Un  long  crêpe  les  recouvre 
tout  entières,  comme  d'une  lugubre  cagoule.  A  l'Arc  de 
Triomphe,  les  avenues  sont  pleines  de  monde,  soldats, 
gardes  nationaux,  curieux  angoissés.  Le  mutisme  de 
cotte  foule  est  terrifiant.  Seul  le  bruissement  des  fusits 
que  l'on  met,  de-ei  de-là,  en  faisceaux,  rompt  cette 
mortelle  monotonie. 

Aux  bastions.  Deux  heures  sonnent  queUpie  part.  Il 
y  a  là  (pielques  bataillons,  mêles  les  uns  aux  autres. 
Des  gardes  se  sont  abrités,  pour  dormir,  dans  les 
casemates.    L'interrogation    est   partout    la    nu"me.    A 

i5j 


par  la  cille  récoltée 

quelle  heure  vont-ils  entrer?  Et  nous  écoutons.  Nous 
tendons  nos  oreilles. 

Sonnerie  lointaine  de  clairon...  Serait-ce  déjà  le 
signal?  Autre  sonnerie  plus  rapprochée...  Plus  de  doute. 
Ce  sont  eux  ! 

Et  il  nous  semble  entendre  le  galop  des  chevaux  qui 
se  rapprochent...  La  porte  va  s'ouvrir.  Ils  vont  faire 
irruption...  Fuyons.  Fuj'ons  vite... 

Nous  redescendons  la  longue  avenue. 

La  foule  de  l'arc  de  l'Étoile  s'est  dispersée.  Seuls, 
une  centaine  de  gardes,  qu'entourent  des  gamins.  Nous 
nous  arrêtons. 

—  Ils  arrivent...  Ils  sont  tout  près... 

Nous  nous  trompions.  Les  vainqueurs  ne  devaient 
entrer  qu'à  huit  heures.  Les  hussards  les  premiers,  en 
éclaireurs.  A  trois  heures,  le  gros  des  troupes  ennemies 
franchissait  les  murs,  après  la  revue  passée  à  Long- 
champ. 

Bonjour,  petit  soldat! 

Nous  retournons  au  quartier  latin.  Déjeuner  à  midi, 
à  notre  brasserie  de  la  rue  Saint-Séverin.  Tous  sont  là. 
Vallès,  Longuet,  Rogeard,  Gill.  Pilotell,  Frémine,  en 
costume  d'artilleurs.  L'ami  Maître  en  chasseur  de 
Vincennes.  Humbert,  Lullier,  Rigault.  D'autres  et 
d'autres  encore.  Je  raconte  notre  course  de  la  nuit.  Le 
vieux  père  Beslay,  qui  a  soixante-seize  ans,  entre.  Au 
portail  de  sa  maison  de  la  rue  du  Cherche-Midi,  il  a 
fait  planter  un  drapeau  noir.  11  nous  dit  que  partout, 
dans  les  rues  qu'il  vient  de  traverser,  les  boutiques 
sont  fermées.  Partout  le  signe  du  deuil  de  la  ville  pro- 
fanée. Pas  de  journaux. 

i58 


GRANDS   JOURS 

Je  sors  avec  un  ami  du  Vengeur  de  Pyat,  Henri  Bel- 
lenger.  Machinalement,  nous  longeons  les  quais.  Nous 
refaisons  la  route  que  j'ai  faite  la  nuit.  Dès  le  pont 
Solférino,  un  grouillement  confus,  semé  de  tache-s  bril- 
lantes, nous  apparaît  le  long  de  la  berge  du  fleuve,  à 
l'angle  du  pont  de  la  Concorde. 

A  mesure  que  nous  approchons,  les  taches  brillantes 
se  dessioent  et  prennent  forme.  Ce  sont  les  casques 
prussiens.  Les  taches  sombres  sont  les  uniformes  et  les 
noires  chenilles  des  Bavarois.  Nous  sommes  bientôt 
assez  près  pour  entendre  hennir  les  chevaux. 

Irons-nous  plus  loin?  Le  rouge  nous  monte  au  front. 
Notre  visite  aux  vainqueurs  n'est-elle  pas  comme  ime 
trahison?  Notre  cœur  ne  se  serre-t-il  pas  au  souvenir 
de  ceux  de  nos  camarades  qui  sont  restés  là-bas,  par 
delà  les  remparts,  dans  les  champs  recouverts  de  neige 
sanglante... 

C'est  décidé.  Nous  irons. 

Nous  voici  sur  la  rive  droite,  en  face  de  la  barricade 
élevée  au  coin  de  la  terrasse  des  Tuileries  et  du  quai. 
Une  étroite  allée  forme  passage.  De  notre  côté,  du  côté 
français  —  en  ce  jour  maudit,  il  y  a  dans  Paris  une 
terre  alleniaiidc  —  un  petit  pioupiou,  triste,  l'air  lassé. 

—  Bonjour,  petit  soldat! 

Le  pioupiou  ne  répond  pas.  Du  bout  do  son  l'iisil.  il 
montre,  dépassant  les  pavés,  la  pointe  du  cas(juc  de 
l'étranger  qui  monte  lui  aussi  sa  garde  à  deux  pas,  de 
l'autre  côté  —  le  côté  prussien. 

Le  soldat  nous  inspecte  rapidement  du  regard.  Il  est 
sévèrement  interdit  de  conserver  un  vestige  (luelconque 
d'uniforme. 

—  Il  faut  ôler  ça! 


par  la  cille  révoltée 

J'ai  gardé,  par  habitude,  mon  ceinturon,  un  beau 
ceinturon  d'officier,  dont  la  plaque  au  coq  gaulois  brille 
au  bas  de  mon  gUet. 

J'enlève  le  ceinturon  que  je  jette  sur  les  pavés. 

Nous  passons. 

Le  soldat  prussien,  un  fort  gaillard  à  barbe  rousse, 
gros,  dodu,  joufflu,  ne  bronche  pas. 

Ce  qu'il  a  l'air  bien  portant,  le  bougre!  Quel  con- 
traste entre  ce  colosse  qui  n'a  certainement  jamais 
manqué  de  rien  pendant  la  campagne,  aussi  dure  et 
aussi  périlleuse  cependant  pour  lui  que  pour  les  nôtres, 
repu  de  saucisses  et  de  bière,  gonflé  de  santé  et 
d'orgueil  —  et  notre  pauvre  petit  pioupiou,  hâve, 
chétif,  débraillé,  dont  le  ventre  rentré  atteste  les  nuits 
sans  sommeil  et  les  jours  sans  vivres...  Ces  deux 
soldats  disent  à  eux  seuls  toute  la  raison  de  notre 
défaite. 

Parisse!  Parisse! 

Place  de  la  Concorde.  Les  beaux  et  reluisants  soldats 
prussiens!  Ils  sont  tous  comme  la  sentinelle.  Astiqués, 
brossés,  cirés,  engraissés  —  exprès,  peut-être,  pour 
l'entrée.  Des  hussards  rouges,  des  cuirassiers  blancs, 
des  Bavarois  bleus,  des  casques  à  pointe,  des  casques 
à  boule,  des  casques  surmontés  de  l'aigle.  Des  sabres 
qui  traînent  en  ferraille  sur  le  pavé.  Voici  un  groupe 
d'une  cinquantaine  d'hommes  marchant  au  pas, 
commandés  par  un  officier.  Leurs  coifftires  sont  cou- 
ronnées de  feuillages  arrachés  aux  arbres  des  quin- 
conces des  Champs-Elysées.  Nous  les  suivons  des 
yeux.  La  grille  du  jardin  s'ouvre.  Ils  vont  visiter,  nous 
le  sûmes  plus  tard,  les  galeries  du  Louvre,  les  Tuile- 

i6o 


GRANDS   JOURS 

ries,  qui  ne  garderont  pas  longtemps  —  châtiment 
mérité  —  les  traces  des  pas  des  vainqueurs. 

Près  de  la  fontaine,  un  officier  à  casquette  plate  cara- 
cole, montrant  du  doigt  les  têtes  enveloppées  de  crêpe 
des  statues,  les  chevaux  de  Marly  qu'on  a  renfermés, 
dès  l'annonce  du  bombardement,  dans  des  caisses. 
L'officier  se  penche  sur  sa  selle  pour  causer  avec  cinq 
ou  six  jeunes  gens  en  béret  et  longues  tuniques  d'uni- 
forme. Du  bout  de  sa  cravache,  il  montre  la  Madeleine 
et,  faisant  demi-tour,  le  Palais-Bourbon. 

Le  groupe  se  rapproche  du  quai.  Là,  c'est  le  magni- 
fique spectacle  de  Paris  dans  le  lointain,  avec  la  ligne 
majestueuse  du  fleuve,  les  ponts,  les  dômes,  les  flèches, 
les  clochers,  les  tours.  Notre-Dame,  la  Sainte-Chapelle, 
le  Palais  de  Justice,  la  tour  Saint-Jacques.  Tout  cela 
c'est  le  mystère.  La  barricade  défend  d'aller  plus  loin. 

—  Ah  !  Parisse  !  Parisse  !  s'exclament  les  soldats  avec 
leur  accent  germain,  Parisse  ! 

Et  ils  tendent  leurs  bras  vers  l'horizon  comme  s'ils 
voulaient  saisir  et  emporter  avec  eux  toutes  ces  mer- 
veilles et  toutes  ces  richesses  qu'ils  ne  font  qu'entrevoir, 
comme  dans  un  rêve... 

C'était  bien  la  peine  de  prendre  Paris,  de  souffrir,  de 
risquer  cent  fois  la  mort,  de  se  couronner  de  lauriers, 
pour  être  parqués  ici,  comme  un  troupeau  de  pri- 
sonniers! 

Cochon  de  Prussien! 

Cours-la-Rcine.  Cavalerie.  Artillerie.  Les  canons 
allongent  leur  col  d'acier.  Ce  sont  ces  canons  qui  nous 
ont  vaincus.  La  légende  court,  depuis  les  premières 
batailles,  que,  tandis  que  nos  urlilleiirs  faisaient  rage, 


par  la  ville  révoltée 

les  soldats  prussiens  mangeaient  tranquillement  la 
soupe  derrière  leurs  batteries.  Nos  projectiles  ne  les 
atteignaient  pas.  Aussi,  ce  qu'on  les  regarde,  ces 
canons!  Les  chevaux  sont  liés  aux  arbres.  Souvenir  des 
Cosaques  et  de  l'Invasion.  Près  des  pièces,  les  soldats 
causent,  rient,  fument  leurs  longues  pipes.  En  voici  un, 
à  ligure  placide,  aux  grands  yeux  bleus,  qui  porte, 
accrochée  à  un  bouton  de  sa  veste,  sa  blague  à  tabac. 
Un  gamin  l'approche.  Il  touche  la  blague,  la  fait  sauter 
d'une  chiquenaude.  Le  Prussien  ne  bronche  pas.  Le 
galopin  s'enhardit,  ricane  au  nez  du  colosse. 

—  Toi  Prussien.  Mangeur  de  saucisses... 
Le  soldat  ne  dit  rien. 

—  Cochon  de  Prussien!... 

Le  soldat  a  compris.  Il  sourit,  décroche  sa  blague,  en 
menace  le  gamin,  qui  recule  et  s'enfuit. 

Cuirassiers  blancs 

Sur  l'avenue.  Grand  remuement.  Les  bérets  se  lèvent, 
les  soldats  prennent  l'attitude  militaire.  Qu'y  a-t-il?  Des 
hourrahs  éclatent. 

Loin  encore,  à  moitié  chemin  de  l'Arc-de-Triomphe, 
une  large  bande  blanche,  frangée  d'or  au  sommet,  se 
détache  sur  le  fond  sombre  des  troupes.  Peu  à  peu  le 
groupe  s'approche.  Ce  sont  des  cuirassiers  blancs. 

Sous  le  manteau  entr'ouvert,  qui  recouvre  entière- 
ment la  croupe  des  chevaux  puissants,  brillent  les 
lanières  dorées  de  la  cuirasse.  Le  casque  étincelant, 
surmonté  de  l'aigle  orgueilleuse,  se  recourbe  en  arrière, 
cachant  la  nuque  du  cavalier.  La  face  moustachue  est 
comme   sculptée   dans  le  marbre.  On  dirait  quelque 

1O2 


GRANDS   JOURS 

vision  des  temps  antiques,  une  spirale  détachée  de  la 
colonne  Trajane. 

Les  cuirassiers  blancs  passent  silencieux,  impas- 
sibles, avec  un  bruissement  de  fer.  Au  milieu  d'eux 
une  voiture  qu'ils  escortent.  Assis  sur  les  coussins, 
enveloppés  dans  leurs  grands  manteaux  gris,  deux 
ofliciers.  Qui? 

Vergiss  mein  nicht 

Nous  montons  jusqu'au  Palais  de  l'Industrie.  Une 
musique  militaire  est  assemblée,  accordant  ses  cuivres, 
ses  hautbois,  ses  tambours.  Les  fifres  sitïïent.  Tout 
autour,  les  soldats  forment  le  cercle. 

Une  valse  douce  s'élève.  Et  ces  hommes,  la  longue 
pipe  de  porcelaine  aux  dents,  leur  blague  à  tabac 
secouée  par  la  danse,  se  mettent  à  tourner  comme  s'ils 
étaient  à  la  kermesse. 

—  Allons-nous-en,  dit  l'ami  (pii  m'accompagnait. 
Nous  en  avons  vu  assez... 

Nous  repassons  la  barricade  du  quai.  Le  soldat 
prussien,  astiqué,  pimpant,  monte  toujours  sa  garde. 
Le  petit  piouplou,  las  et  triste,  s'est  assis  sur  les 
pavés. 

Mon  ceinturon  était  encore  là.  Je  n'osai  pas  le 
reprendre... 


LE   i8  MARS 


Aux  armes!  aux  armes! 

Soirée  du  17  mars.  Onze  heures  et  demie.  Nous  sor- 
tons, Sornet  et  moi,  de  ia  petite  brasserie  de  la  rue 
Saint-Séverin.  Nuit  humide,  estompée  de  brouillard. 
Le  boulevard  Saint-Michel  désert.  A  peine,  çà  et  là, 
quelques  groupes  de  gardes  nationaux  en  longues 
capotes  grises  ouvertes.  Quelques-uns,  frileux,  ont 
encore,  enroulé  autour  du  cou,  le  cache-nez  en  laine 
tricotée,  qu'ils  ont  porté  tout  l'hiver  du  siège. 

Nous  remontons  jusqu'au  Luxembourg,  où  campent 
deux  régiments  de  ligne,  arrivés  tout  récemment  à 
Paris. 

Derrière  les  grilles,  les  soldats  se  pressent,  montrant 
leurs  visages  inquiets  et  amaigris.  Les  officiers  se 
promènent,  silencieux.  Dans  le  lointain,  se  reflétant  sur 
les  grands  arbres,  les  feux  de  bivouac.  Çà  et  là,  les 
faisceaux  brillent. 

—  Nous  sommes  ici  depuis  trois  jours,  nous  dit  un 
soldat  que  nous  interrogeons  à  travers  les  grilles.  Nous 
venons  de  l'armée  du  Nord.  La  nuit  de  mercredi  à  jeudi, 
(nuit  du  i5  au  i6)  nous  l'avons  passée  sous  la  tente, 
dans  la  boue,  déjà  harassés  de  fatigue  et  de  faim.  Hier, 
seulement,  on  nous  a  donné  de  la  paille... 

164 


GRANDS   JOURS 

Mais  l'oflicier  s'est  approché. 

Le  soldat  se  tait  et  continue  sa  promenade  solitaire. 
Il  repasse  bientôt  devant  nous.  Et,  entre  ses  dents, 
sans  s'arrêter  : 

—  C'est  pour  ce  matin...  à  Montmartre... 

Je  ne  laisse  pas  achever  le  soldat.  On  va  donc 
attaquer  Montmartre...  Dans  quelques  heures!  Les 
troupes   escaladent   peut-être   déjà   la   butte... 

—  Rentrons,  dis-je  à  Sornet.  Et  si  tu  entends  quel- 
que chose,  viens  me  prendre  pour  filer  ensemble. 

Rue  du  Sommerard,  où  j'iiabite,  le  poste  de  gardes 
nationaux  qui  occupe  la  boutique  du  rez-de-chaussée, 
est  au  grand  complet.  J'entre.  Les  fusils  sont  au  râtelier, 
prêts  à  être  empoignés  au  premier  signal. 

—  Vous  avez  des  nouvelles?  me  demande  le  chef  de 
poste. 

—  Oui,  c'est  pour  ce  matin... 

Je  passe  à  lire  et  à  rêver  les  quelques  heures  qui  me 
séparent  du  jour. 

Cinq  heures  sonnent,  puis  six  heures.  Le  brouillard  a 
disparu.  Le  jour  s'est  levé,  clair  dans  un  ciel  blanchâtre. 
Rien,  pas  un  bruit,  pas  un  signal.  Sur  le  trottoir,  au 
bas,  deux  gardes  sont  assis,  les  jambes  allongées, 
sommeillant. 

Tout  à  coup,  une  détonation  sourde. 

—  Un  coup  de  canon! 
Les  deux  gardes  se  lèvent. 

—  Ça  vient  du  secteur,  dit  l'im  d'eux.  C'est  Duval  cpii 
fait  tirer. 

Pourquoi  du  secteur?  Ce  ne  sont  donc  pas  les  Buttes 
qui  sont  allaquOes? 
Mais,  avant  que  j'aie  eu  le  temps  de  fain^  la  moindre 

i65 


par  la  ville  récoltée 

réflexion,  voilà  que  le  rappel  bat.  Et  aussi  la  générale. 
Les  rues  désertes  s'emplissent  d'une  foule  agitée,  à 
peine  sortie  du  sommeil.  Ici  un  garde  enfile  rapidement 
sa  capote.  Là  un  officier  boucle  son  ceinturon. 

—  Aux  armes!  aux  armes!  Montmartre  est  pris!  A 
Montmartre!  A  Montmartre! 


aux  Buttes  Montmartre! 

Je  dégringole  rapidement  mes  escaliers.  Vite  rue 
Cujas,  où  demeure  Sornet,  qui  doit  certainement  avoir 
veillé  comme  moi  et  être  sur  pied.  Sornet  ronfle  comme 
un  tambour.  Il  me  faut  le  tirer  par  le  bras  qui  pend 
hors  du  lit. 

—  Tu  n'entends  pas  la  générale! 
L'animal  ne  bouge  pas. 

Je  jette  un  coup  d'oeil  autour  de  moi.  Sur  la  chaise, 
une  chemise  à  carreaux  rouge  et  noire,  en  flanelle. 
Tiens  !  mais,  je  reconnais  cette  chemise...  N'est-ce  pas 
celle  de  la  belle  Henriette,  la  jolie  cantinière  du  248^? 
Hum  !  Mon  gaillard  peut  avoir  le  sommeil  dur. 

J'interroge  l'alcôve.  J'ai  fait  un  jugement  téméraire. 
La  chemise  de  la  cantinière  est  bien  sur  la  chaise, 
mais  la  jolie  fille  n'est  pas  là.  Le  crâne  de  Sornet  reluit 
seul,  comme  une  boule  d'ivoire,  sur  l'oreiller. 

—  Allons!  allons,  mon  vieux  Sornet,  vite  hors  du  lit. 
Voilà  un  beau  jour  qui  se  prépare  pour  le  Père 
Duchêne!  Nous    allons  reparaître   ce    soir,   (i)   Cette 


(i)  Le  Père  Duchêne  avait  été  supprimé  le  10  mars,  en  même 
temps  que  le  Cri  da  Peuple  (Vallès),  le  Vengeur  (Félix  Pyat),  la 
Bouche  de  Fer  (Paschal  Grousset),  et  la  Caricature  (Pilotell). 

166 


GRANDS   JOURS 

fois,  mon  vieux,  ça  y  est  1  Boucle  ton  ceinturon  et  cou- 
rons à  la  victoire! 

En  un  clin  d'œil,  l'ami  a  enfilé  son  pantalon,  boutonné 
sa  vareuse,  coiffé  son  képi.  Nous  sommes  dans  la  rue, 
si  affairés  tous  deux,  que  j'oublie  totalement  de  lui 
faire  raconter  l'histoire,  qui  doit  être  passablement 
joyeuse,  de   la   chemise   de   la  belle  cantinière. 

Nous  remontons  rapidement  le  boulevard,  dont  les 
boutiques  sont  encore  closes.  Au  coin  du  pont  Saint- 
Michel,  un  détachement  de  gardes  nationaux  campent 
l'arme  au  pied.  A  l'entrée  de  la  rue  Montmartre,  collée 
sur  le  mur  de  Saint-Eustache,  une  grande  affiche  blanche 
devant  laquelle  on  s'arrête,  la  proclamation  du  gou- 
vernement, annonçant  la  reprise  des  canons. 

A  mesure  que  nous  avançons,  la  foule  grossit  et 
devient  bruyante.  Les  nouvelles  commencent  à  circuler. 

Les  Buttes  sont  occupées.  Le  boulevard  Clichy,  le 
boulevard  Rochechouart,  tout  est  plein  de  troupes.  On 
descend  déjà  les  canons  par  la  rue  Lepic.  Il  y  en  a 
une   dizaine   place   Moncey. 

—  Enfin,  nous  voilà  tranquilles,  hasarde  un  monsieur 
en  redingote.  Et  ce  n'est  pas  trop  tôt... 

Les  regards,  menaçants,  se  fixent  sur  le  personnage, 
qui  s'éclipse  rapidement. 

à  Berlin  les  canons 

A  mi-hauteur  de  la  rue  de  Clichy,  un  flot  énorme 
montre  ses  premières  colonnes,  criant,  hurlant,  déva- 
lant dans  un  incroyable  désordre.  Nous  nous  rangeons 
contre  les  maisons  pour  ne  pas  être  cnlraînés  par  le 
torrent. 

167 


par  la  ville  révoltée 

—  Les  gendarmes!  Les  gendarmes!  A  bas  les 
roussins  ! 

Derrière  ce  troupeau  fuyant,  nous  voyons  surgir  les 
képis  bleus  à  bande  blanche  des  gendarmes  et  étin- 
celer  l'acier  des  sabres  nus. 

Il  n'y  a  pas  seulement  des  gendarmes,  il  y  a  aussi 
des  chasseurs  à  cheval,  qui  repoussent  cette  foule  au 
petit  pas. 

Nous  sommes  au  boulevard  extérieur. 

Sur  trois  rangs  la  gendarmerie  occupe  la  chaussée  et 
le  trottoir.  L'avenue  de  Clichy  est  barrée,  ainsi  que 
les  rues  avoisinantes.  Il  nous  faut  manœuvrer  avec 
des  miracles  de  prudence  pour  ne  pas  être  écrasés 
par  les  chevaux  qui  piaffent,  affolés  par  les  clameurs, 
immobiles  depuis  les  premières  heures  du  jour. 

La  place  Moncey  est  gardée  militairement.  La  chaus- 
sée est  déblayée.  Pas  un  bruit,  hors  le  cliquetis- des 
fourreaux  sur  les  sellés  des  cavaliers. 

Mais  voici  qu'un  lourd  roulement  commence  à 
poindre;  puis  un  grondement  sonore.  Les  premières 
têtes  des  chevaux  du  train  apparaissent.  Voilà  les 
canons... 

—  A  Berlin  les  canons!  crie  une  voix  gouailleuse. 

—  Montmartre  est  foutu  !  me  chuchote  à  l'oreille  une 
voix  connue. 

Je  me  retourne.  Un  serrement  de  main  silencieux. 
C'est  cet  excellent  GiU,  qui,  lui  aussi,  est  monté  aux 
Buttes,  et  dont  le  cœur  saigne  comme  le  mien. 

Et  les  canons  —  nos  canons  —  passent  et  dispa- 
raissent. Ce  sont  des  pièces  de  8  et  des  mitrailleuses, 
celles  que  nous  avons  payées  de  nos  deniers  pendant 
le  siège.  Tout  le  monde  a  payé   des   canons  en  ces 

i68 


GRANDS  JOURS 

jours  d'ardent  patriotisme.  Les  notaires  ont  donné 
leur  canon  à  la  patrie,  et,  je  crois  bien,  les  huissiers 
eux-mêmes  ont  souscrit.  Les  voilà  aujourd'hui,  ces  glo- 
rieuses pièces,  qui  s'en  vont  tristement,  chacune  sous 
la  conduite  d'un  piquet  de  gendarmes,  à  la  fourrière 
ou  au  dépôt.  A  la  vérité,  .on  les  conduit  au  parc  Mon- 
ceau. Tout  le  long  du  cortège,  des  fantassins  courent, 
le  fusil  armé  à  la  main. 

Enfin,  la  dernière  pièce  a  délilé.  J'en  ai  compté 
douze. 

Douze  seules  pièces.  Mais  le  parc  de  Montmartre  en 
renferme  cent  soixante-et-onze  !  Je  les  ai  vues,  je  les  ai 
touchées  hier.  C'est  le  chiffre  que  m'a  donné  le  capi- 
taine du  poste.  Douze  sur  cent  soixante-et-onze  !  Allons, 
il  y  a  encore  de  l'espoir. 

Crosse  en  Pair 

—  On  se  bat  place  Pigalle  !  Vinoy  est  prisonnier  ! 

Un  garde  national  vient  de  nous  glisser  ra  dans 
l'oreille.   Gill  et  Sornet  ont  entendu. 

Il  n'en  faut  pas  plus  pour  que  tous  trois,  soulevés 
comme  par  un  ressort,  sans  même  nous  être  concertés, 
descendions  la  rue  de  Clichy.  Nous  pouvons  par  les 
rues  transversales  gagner  la  place  Blanche.  La  marche 
n'est  pas  facile.  Les  gendarmes  occupent  toutes  les 
rues.  Heureusement,  Gill  et  moi,  sommes  en  civil. 
Quant  à.  l'ami  Sornet,  force  est  de  l'abandonner  en 
route,  son  uniforme  étant  suspect. 

Il  est  à  peu  près  neuf  heures  ou  neuf  heures  et  demie, 
quand  nous  arrivons  rue  Dn[)ern''.  Par-dossus  les  lêles, 
nous  voyons  se  détacher,   sur  toute   lu   largeur  de   la 


par  la  ville  révoltée 

place,  les  uniformes  bleus  des  chasseurs.  Mais  n'allons- 
nous  pas  trouver  im  poste  d'observation? 

—  Eh!  parbleu!  dit  Gill,  un  ami  a  son  atelier  au 
quatrième.  Nous  allons  être  là  aux  premières  loges. 

Nous  montons.  L'ami  n'est  pas  là.  Il  n'y  a  chez  lui 
qu'un  petit  modèle,  qui  nous  fait  les  honnem-s  de  la 
maison,  et  qui  tremble,  qui  tremble  de  tout  son  petit 
cœur  de  modèle. 

Le  spectacle  est  bien  fait  pour  effrayer  la  pauvrette. 
La  place  est  bondée  de  troupes.  Toujours  des  gen- 
darmes. Toujours  des  chasseurs.  La  rue  Frochot  est 
barrée  par  un  détachement,  et  la  rue  Pigalle  aussi. 

—  Il  y  a  une  demi-heure,  nous  dit  le  petit  modèle,  un 
général  à  cheval  est  arrivé  sur  la  place.  Il  a  tiré  son 
sabre.  On  a  crié,  sifflé,  jeté  des  pierres. 

Les  rues  qui  montent  à  la  Butte  sont  toutes  occupées. 

—  Mais  il  y  a  aussi  des  pantalons  rouges,  observe 
GUI  qui  a  braqué  une  lorgnette  dans  la  direction  de  la 
rue  Houdon...  Et  des  pantalons  rouges  qui  ont  la  crosse 
en  l'air...  Tiens,  mais  nous  ne  sommes  pas  si  foutus 
que  cela...  Voilà  la  ligne  qui  trinque  avec  nous...  Que 
diable  peut-il  bien  se  passer  là-haut! 


le  plus  beau  Jour  de  ma  vie  ! 

Là-haut,  nous  le  saurons  tout  à  l'heure,  les  canons 
pris  à  cinq  heures,  étaient  vite  repris.  La  Butte,  au 
moment  même  où,  place  Clichy,  nous  voyions  défiler  les 
pièces  de  8  et  les  mitrailleuses,  était  reconquise  depuis 
longtemps.  Ces  soldats  qui  fraternisent  à  l'entrée  de  la 
rue  Houdon  avec  nos  gardes  nationaux,  ce  sont  les 

170 


GRANDS   JOURS 

soldats  du  88«  et  du  13;%  des  soldats  de  l'armée  du 
Nord,  les  camarades  des  soldats  campés  au  Luxem- 
bourg. 

Les  canons  que  nous  avons  vus  passer  sont  les  seuls 
qu'on  ait  emmenés.  Ceux  qu'on  a  voulu  descendre 
ensuite,  on  les  a  arrêtés  rue  Lepic.  Les  hommes  cou- 
paient les  traits  des  attelages,  les  femmes  se  pendaient 
au  bras  des  artilleurs... 

—  Laissez-nous  nos  canons,  messieurs  les  artilleurs. 
Ils  sont  à  nous... 

El  les  artilleurs  se  sont  laissé  faire,  conmie  s'étaient 
laissé  faire  les  soldats  de  là-haut. 

Nous  entrâmes,  Gill,  Sornet,  que  nous  avions  retrouvé, 
ot  moi,  chez  un  maichand  de  vin  de  la  rue  Lepic,  qui 
peut  se  vanter  d'avoir  eu  ce  jour-là  son  apothéose. 
Devant  sa  porte,  on  avait  arrêté  le  matin  l'un  des 
canons  des  Buttes.  Et  ce  canon,  on  le  fleurissait  comme 
mi  dieu.  On  l'enrubannait.  On  trinquait  sur  son  dos 
de  bronze.  Il  était  à  lui  seul  l'autel  de  la  Patrie. 

Devant  le  com.ptoir,  une  dizaine  de  gardes  nationaux 
vidaient  leurs  verres,  l'œil  vainqueur,  le  front  haut  et 
rayonnant  : 

—  Ah!  mon  vieux,  mon  vieux,  disait  l'un  d'eux  à  son 
voisin,  la  face  illummée.  les  veux  pleins  de  larmes,  ah! 
mon  vieux,  vois-lu.  C'est  aujourd'hui  le  plus  beau  jour 
de  ma  vie  ! 


LA  COLONNE 


Survivants  d' Austerlitz 

Mardi  16  mai  187 1.  Nous  avons  déjeuné,  Vermersch 
et  moi,  à  côté  du  journal,  chez  un  petit  marchand  de 
vin  où  nous  allons  parfois  avec  Pyat,  à  l'entrée  de  la 
partie  étranglée  de  la  rue  du  Croissant. 

—  Allons  à  la  place  Vendôme,  dis-je  à  Vermersch. 
Protêt  nous  donnera  bien  un  coin  de  balcon  au  minis- 
tère. 

A  peine  avons-nous  fait  quelcjues  pas  rue  Montmartre, 
que  nous  rencontrons  Courbet.  Nous  le  connaissons 
tous  deux.  Oh!  les  joyeuses  soirées  chez  Laveur,  à  la 
brasserie  Suisse,  chez  Andler!  La  brasserie  Suisse  de 
la  rue  de  l'École  de  médecine  a  depuis  longtemps 
disparu.  La  brasserie  Andler,  rue  Hautefeuille,  disparue 
aussi.  Disparue  la  dernière,  la  pension  Laveur  de  la 
rue  Serpente.  Qui  nous  ramènera  les  bruyantes  tablées, 
Pierre  Dupont  et  Courbet,  les  Sapins  et  les  Bœufs, 
chantés  d'une  voix  retentissante,  pendant  que  nous, 
les  jeunes,  applaudissions? 

Sanglé  dans  sa  gigantesque  redingote  bleu  indigo, 
Courbet  nous  accoste.  ' 

—  Tu  viens  place  Vendôme,  lui  dit  Vermersch? 

172 


GRANDS   JOURS 


Courbet  ne  répond  pas.  11  nous  semble  qu'une  certaine 
inquiétude  assombrit  son  visage.  Brusquement,  il  sort 
de  sa  poche  une  Uassc  de  papiers  de  tous  formats  et 
de  toutes  couleurs.  II  nous  entraîne  vers  un  coin  isolé 
de  la  rue,  et,  nous  mettant  sous  le  nez  une  des  lettres 
qu'il  tient  à  la  main: 

—  Lisez  cela...  Mais  lisez  cela... 

A  peine  ai-je  jeté  les  yeux  sur  la  lettre  que  nous  pré- 
sentait Courbet,  qu'une  folle  envie  de  rire  me  saisit... 

—  Tu  ris,  toi,  petit...  me  lance  Courbet  tout  sérieux. 
Ah!  si  je  ne  ris  pas  à  gorge  déployée,  c'est  que  je  me 

pince  les  lèvres  à  les  faire  saigner.  A  côté  de  moi,  je 
vois  le  nez  en  trompette  de  A'erinersch  qui  rougit  de 
rigolade.  A  la  fin,  je  n'y  tiens  plus,  et  nous  nous  en 
donnons  tous  deux  à  cœur  joie. 

La  lettre  que  nous  montre  Courbet  est  une  de  ces 
missives  idiotes  qu'on  est  exposé  à  recevoir  aux 
jours  de  lutte  semblable  à  celle  au  milieu  de  laquelle 
nous  vivons  tous.  Le  correspondant  imbécile,  ou  sim- 
plement fumiste,  menace  Courbet  de  toutes  les  foudres 
de  l'univers,  si  la  colonne  tombe. 

—  Le  jour  où  «  mon  vieil  empereur  »  tombera,  écrit-il 
ou  à  peu  près,  le  fil  de  tes  jours  sera  tranché,  misérable 
assassin...  etc. 

Courbet  nous  en  montre  ainsi  un  paquet.  Sur  l'une, 
on  menace  de  le  poignarder,  la  nuit,  lorsqu'il  rentrera 
seul  chez  lui.  Sur  une  aulre,  on  le  j<4lera  à  la  Seine 
quand  il  passera  les  ponts  —  il  demeure  sur  la  rive 
gauche.  Une  troisième  lui  prédit  la  morl  à  table  par  le 
poison,  etc.  Et  ce  sont  des  signatures  cocasses,  des 
poignards  en  croix,  des  «  vieux  soldats  de  Napoléon  1"  », 
des  «  survivants   de   Sainte- Hélène  »  ,  qui   jurent   de 

I^'J  nvollcf.  —  J. 


par  la  ville  révoltée 

venger  le  vainqueur  d'Austerlitz  sur  la  peau  du  pauvre 
grand  artiste. 
Nous  rassurons  de  notre  mieux  Courbet. 

—  Veux-tu  que  nous  te  fassions  accompagner  par  un 
piquet  des  Enfants  du  Père  Diichêne?  lui  disons-nous. 
Ce  sont  des  lascars  qui  n'ont  pas  froid  aux  yeux,  et  qui 
se  foutent  un  peu  de  tes  vieux  grenadiers... 

Courbet  finit  par  en  rire  avec  nous.  Il  semble  com- 
plètement rassuré  quand  nous  arrivons  place  de 
l'Opéra. 

Place  Vendôme 

Une  foule  énorme  emplit  la  rue  de  la  Paix.  Au-dessus 
d'elle,  droite  dans  le  ciel  d'tme  pureté  superbe  —  im 
ciel  de  Floréal  —  la  colonne  se  dresse.  Le  drapeau 
rouge,  fixé  à  la  balustrade,  caresse  mollement  la  face  de 
César.  Un  triple  cordage  pend  du  sommet,  se  rattachant 
au  cabestan  qui,  tout  à  l'heure,  va  tourner  et  attirer  à 
lui  le  monument. 

Un  grondement  s'élève  de  la  foule.  Est-ce  déjà  la 
dernière  heure  de  la  colonne? 

—  Filons  vite,  me  dit  Vermersch.  On  dirait  que  ça 


remue 


Pas  à  pas,  nous  avançons  à  travers  la  masse  humaine. 
Nous  écoutons  ce  que  disent  nos  voisins.  Peu  de  gens 
récriminent.  La  note  dominante  est  la  crainte  de  voir 
s'effondrer  quelque  chose. 

—  Ça  va  crever  l'égout  de  la  rue  de  la  Paix,  dit  l'un. 

—  Si  ça  démolissait  les  maisons  de  la  place  !  reprend 
l'autre. 

De  la  colonne  elle-même,  de  Napoléon,  de  la  Grande 
Armée,  d'Austerlitz,  rien. 

i:4 


GRANDS   JOURS 

Les  boutiques  sont  fermées.  Collées  sur  les  carreaux, 
de  longues  bandes  de  papier  en  croix,  pour  amortir  les 
vibrations. 

Enfin,  nous  arrivons  à  la  barricade  qui  ferme  la 
place.  Nous  présentons  nos  cartes  à  la  sentinelle,  (i) 
J'examine  à  mon  aise  le  cabestan,  retenu  au  sol  par 
une  ancre,  et  les  deux  poulies  sur  lesquelles  s'enroulent 
les  cordages  fixés  au  sommet. 

Quant  à  la  colonne  elle-même,  j'ai  grimpé  la  veille 
encore  sur  son  piédestal.  Le  projet  des  entrepreneurb  de 
la  démolition  est  fort  simple.  La  colonne  coupée  «  en 
sifllet  »  au  ras  du  fût,  du  côté  de  la  rue  de  la  Paix,  a 
été  sciée  du  coté  opposé.  L'entaille  et  la  partie  sciée 
représentent  chacune  un  tiers  de  l'épaisseur  du  tube  de 
pierre  —  et  non  de  bronze,  le  bronze  ne  formant  qu'rm 
mince  revêtement.  Par  la  manœuvre  du  cabestan,  la 
colonne  doit  céder  à  sa  base,  et  son  sommet  tomber  le 
premier  sur  le  lit  de  fascines  et  de  fumier  qui  a  été  pré- 
paré au-dessous  d'elle.  La  colonne,  n'ayant  que  trente- 
quatre  mètres  de  hauteur,  ne  peut,  renversée,  atteindre 
l'entrée  de  la  rue  de  la  Paix. 

La  barricade  traversée,  nous  nous  dirigeons  vers  le 
ministère  de  la  justice.  Nous  avons  là  nos  meilleurs 
amis.  Chaque  matin,  à  peu  près,  j'y  vais  déjeuner.  Le 
couvert  est  mis  dans  la  salle  du  premier  étage  qui 
.s'éclaire  sur  la  place,  et  dont  je  me  rappelle  un  détail, 
une  toile  de  Daubigny,  (2)  un  champ  d'épis  mûrs  que 


(i)  Vnir  la  roproduclion  do  cetlr  carie  dans  ralbiim  Guerre, 
Invasion  et  Comniiinr,  d'Armand  Dayol,  pagi*  »H3. 

(a)  Cr  tableau  de  Daiihi^ny,  les  Hlts  mi'ir.s,  tipiirc  anjourd'iml  an 
Louvre,  où  il  a  elé  lransi)or(é  en  190^. 


par  la  ville  révoltée 

sarcle  une  belle  fille,  avec  un  ciel  très  bas  et  un  bouquet 
d'arbres. 

—  Un  beau  jour,  je  roulerai  ce  Daubigny,  et  je  l'em- 
porterai, disais-je  en  riant  'à  Protot,  qui  présidait  la 
table. 

César  écroulé 

Il  y  a  foule  dans  la  grande  salle  du  ministère.  Le 
balcon  est  déjà  tout  occupé.  Par  les  fenêtres  largement 
ouvertes,  la  place  apparaît,  grouillante  d'uniformes.  Le 
soleil  brûle  les  pavés.  Debout,  appuyé  contre  la  balus- 
trade de  la  colonne,  un  jeune  commandant  d'un  de  ces 
multiples  bataillons  de  Vengeurs,  de  Défenseurs,  ou  de 
Turcos,  en  vareuse  rouge,  sur  laquelle,  resplendissante, 
scintillent  une  triple  rangée  d'aiguillettes. 

Aux  angles  de  la  place,  des  musiques,  dont  les  cuivres 
étincellent. 

Au-dessous  de  nous,  cinq  ou  six  membres  de  la  Com- 
mune. Miot,  avec  sa  haute  taiUe  et  sa  longue  barbe 
blanche.  Ferré,  tout  petit,  le  masque  envahi  par  la  barbe 
noire,  le  nez  buscpié,  deux  yeux  noirs,  noirs,  très  doux, 
qui  brillent  cependant,  derrière  le  lorgnon,  d'une  flamme 
étrange. 

Sur  le  piédestal  de  la  colonne,  une  demi-douzaine 
d'hommes,  causant  avec  animation,  interrogeant  du 
regard  l'écorchure  du  fût. 

—  Encore  quelques  coups  de  scie,  commande  l'un 
d'eux. 

Et  la  scie  recommence  à  entamer  la  pierre.  Un  léger 
nuage  blanc  s'échappe. 

—  Ça  va  bien...  On  peut  tirer... 

176 


GRANDS   JOURS 

Il  est  trois  heures  et  demie. 

On  tire. 

Crac...  Le  cabestan  pète.  Les  cordages  se  détendent... 

Murmures  de  déception.  On  dit  qu'il  y  a  des  blessés... 

On  va  chercher  d'autres  poulies...  Une  grande  heure 
d'attente. 

Et  l'on  roule,  dans  un  coin  de  la  place,  à  l'abri,  la 
lunette  de  l'astronome  en  plein  vent,  oubliée  là,  et  qui 
allait  être  écrasée,  elle  aussi,  bien  innocente  cepen- 
dant, (i) 

Cinq  heures  un  quart.  Sur  le  piédestal,  des  hommes 
enfoncent  des  coins  dans  la  blessure,  au  pied  du  fût. 
Le  monstre  résiste.  Les  musiques,  pour  faii-e  prendre 
patience  à  la  foule,  jouent  la  Marseillaise.  La  rue  de 
Castiglione,  la  rue  de  la  Paix,  sont  pleines  de  têtes 
qu'on  aperçoit,   grouillantes,  derrière   les   barricades. 

Les  musiques  se  taisent  brusquement.  Un  oflicier  est 
en  haut.  11  enlève  le  drapeau  rouge,  qu'il  remplace  par 
un  tricolore. 

Un  frisson  court  dans  mes  veines.  Il  me  semble  que 
la  colonne  bouge. 

L'ofïicier  a  disparu.  11  descend  l'escalier. 

Si,  à  cette  minute,  elle  tombait  avec  lui  ! 

Mais  le  voici. 

Je  pousse  comme  un  soupir  de  soulagement.  Quelle 
folie  m'a  traversé  la  cervelle  !  Ah  !  elle  est  encore  solide. 
Pour  sûr,  le  câble  va  se  tendre  en  vain... 


(i)  De  IcinpH  iiiinK-tnririal.  «  raslronoii,»-  »  de  In  place  Vendôme 
avait  ln>Uill«'  sa  ImioUe  sur  le  trottoir  qui  encercle  la  jf^'H^'  du 
moniinienl.  l'oiir  iiru-  maigre  rélrihution,  il  dt-crivaitaux  amateurs 
les  spectacles  du  ciel.  I.a  lunette  était  restée  là  pondant  le  siège 
et  pendant  la  (:ciniiiiiin<'. 


par'  la  ville  révoltée 

Devant  mes  yeux  passe  subitement  comme  le  batte- 
ment d'aile  d'un  oiseau  gigantesque...  Un  zigzag 
monstrueux...  Ah!  je  ne  l'oublierai  jamais,  cette  ombre 
colossale  qui  traversa  ma  prunelle!... 

Blouf!... 

Un  nuage  de  poussière... 

Tout  est  fini... 

La  colonne  est  à  terre,  ouverte,  ses  entrailles  de 
pierres  au  vent...  César  est  couché  sur  le  dos,  décapité. 
La  tète,  couronnée  de  lauriers,  a  roulé,  comme  un 
potiron,  jusqu'à  la  bordure  du  trottoir.  La  Victoire  de 
bronze  n'a  pas  bougé...  Le  soir,  elle  avait  disparu. 


Victoire  et  Revers 

Pas  de  chance,  cette  petite  Victoire  !  L'histoire  de  ses 
revers  est  curieuse. 

Au  retour  des  Bourbons,  en  1814,  la  statue  de  Napo- 
léon fut  ime  première  fois  descendue  de  son  socle. 

Napoléon  était,  comme  il  l'est  encore  aujourd'hui, 
représenté  en  empereur  romain,  debout,  le  front  ceint 
de  lauriers,  le  manteau  impérial  retenu  par  une  fibule 
sur  l'épaule  droite.  Debout,  sur  la  main  droite,  une 
Victoire   ailée. 

Pendant  qu'on  descendait  la  statue,  la  Victoire  dis- 
parut. 

On  raconte  qu'elle  fut  dérobée  par  un  ouvrier,  qui 
l'abandonna  im  jour  chez  un  marchand  de  vins,  en 
garantie  d'une  bombance  impayée.  Austerlitz  chez  le 
mastroquet,  ce  n'est  pas  banal! 

Le  marchand  de  vins,  effrayé  de  la  responsabilité 

178 


GRANDS   JOURS 

qu'il  encourait,  se  débarrassa  de  la  Victoire  en  la  por- 
tant à  la  préfecture  de  police.  Vendue  aux  enchères 
parmi  les  objets  trouvés  sur  la  voie  pul)lique  et  non 
réclamés,  elle  fut  achetée  par  un  employé  à  la  préfec- 
ture, M.  Boyenval,  pour  la  minime  somme  de  32  francs. 

Fier  à  bon  droit  de  sa  trouvaille,  l'heureux  posses- 
seur de  la  Victoire  la  fit  monter  sur  socle,  et  il  jouit 
pendant  trente  ans  de  la  vue  de  l'œuvre  d'art,  mise  en 
bonne  place  sur  la  cheminée  de  son  salon. 

M.  Boyenval  mourut.  Louis-Napoléon,  président  de  la 
République,  acheta  la  Victoire  et  la  paya  plusieurs 
milliers  de  francs  aux  héritiers  de  l'employé. 

Quand  Louis-Napoléon  fut  empereur,  la  statue  de 
Napoléon  qui  trônait,  par  la  grâce  de  Louis-Philippe, 
au  faite  de  la  colonne,  était  celle  de  la  redingote  grise. 
Ce  n'est  qu'en  i863  que  le  sculpteur  Dumont  reçut 
l'ordre  d'exécuter  une  statue  nouvelle  en  César  romain. 

Napoléon  III  lit  venir  M.  Dumont  dans  son  cabinet, 
lui  montra  la  Victoire  qu'il  avait  achetée  et  exprima  le 
désu'  de  voir  replacer  cette  relique  dans  la  main  de 
la  statue  nouvelle.  C'est  cette  même  ^'ictoirc,  tombée 
avec  la  colonne  le  i6  mai  1871,  qui  a  disparu  pour  la 
seconde  fois. 

Ses  traces  ne  sont  point  encore  retrouvées. 

Les  morceaux  di;  la  colonne  sont,  du  reste,  fort  rares. 
Ceux  qui  avaient  pu  en  ramasser  se  sont  empressés  de 
s'en  débarrasser  dès  l'entrée  des  troupes  versaillaises. 
Voyez-vous  (|ue,  dans  une  perquisition,  le  peloton  de 
recherches,  qui  se  changeait  rapidement  en  peloton 
d'exécution,  mît  la  main  sur  pareil  dociunenl  !  Le  pro- 
priétaire (hi  bronze  dénonciateur  erti  payé  clier  son 
amour    des    souvenirs. 

179 


par  la  ville  révoltée 

Le  musée  Carnavalet  possède  dans  ses  vitrines  un 
tout  petit  morceau  du  monument  brisé  le  i6  mai.  Je 
connais  deux  autres  échantillons,  dont  l'un  est  une 
tête  de  soldat  arrachée  aux  frises.  L'auti-e,  plus  consi- 
dérable, est  l'un  des  quatre  énormes  boulons  qui  vis- 
saient, sur  la  calotte  supérieure,  le  César  jeté  bas  par 
la  Commune,  (i) 

quatre  ans  après 

Un  jour  de  mai  1875,  j'étais  allé  voir  Elisée  Reclus  (2) 
à  Vevey.  Le  savant  m'avait  retenu  à  sa  table.  Les  dé- 
jeimers  ne  se  prolongeaient  guère  chez  lui.  Une  demi- 
heure  de  causerie  rapide.  Une  bonne  poignée  de  main, 
et  au  large.  Dans  la  salle  du  bas  on  bûchait  ferme.  La 
Géographie  universelle,  dont  les  deux  premiers  vo- 
lumes seuls  étaient  publiés,  réclamait  tous  les  instants 
du  savant. 

Dans  la  rue,  je  croise  mon  ami  Slom,  ancien  secré- 
taire de  Rigault. 

—  Viens-tu  avec  moi  à  la  Tour  de  Peilz?  me  dit 
Slom  en  m' abordant.  Nous  irons  prendre  Courbet  et 
nous  passerons  la  journée  ensemble. 

Nous  filons  sur  la  Tour  de  Peilz,  où  s'est  réfugié  le 


(i)  Ce  boulon,  qui  était,  en  1896,  entre  les  mains  de  mon  ami 
J.-B.  D...,  fut  scié  par  lui  en  trois  morceaux.  1,'un  de  ces  trois 
morceaux  me  sert  de  presse-papier. 

(a)  Reclus  (Elisée),  géographe.  Auteur  de  la  Géographie  Unioer- 
selle.  Simple  garde  national,  il  fut  fait  prisonnier  au  plateau  de 
Chàtillon  (4  avril).  Condamné  à  la  déportation.  Commué  en  bannis- 
sement. Né  en  i83o.  Mort  en  igo5.  —  Son  frère  Reclus  (Elle),  auteur 
des  Primitifs,  nommé  par  la  Commune  directeur  de  la  Biblio- 
thèque nationale  (3o  avril).  Né  en  iSaj.  Mort  en  1904. 

180 


GRANDS    JOURS 

grand    artiste,   que    poursuivent   à  Paris   des    haines 
féroces. 

—  Ohé!  déboulonneur !  lui  crie  Slom  dès  que  nous 
eûmes  passé  la  porte  du  jardin  de  la  petite  maison  de 
la  Tour  de  Peilz. 

Courbet  ne  se  retourne  pas.  Il  se  contente  de  jeter 
dans  le  silence  de  la  belle  après-midi  son  large  rire. 

Nous  voyons  émerger,  à  travers  les  feuilles,  un  vaste 
dos,  autour  duquel  bouffe  une  chemise  découverte  sur 
un  cou  de  taureau.  Courbet  peint,  la  pipe  à  la  bouche, 
assis  sur  un  tabouret,  en  face  du  lac.  Deux  ou  trois 
amis  sont  là. 

—  Déboulonneur  !  déboulonneur  !  Quelle  bonne 
blague!  Eh  bien!  oui,  j'ai  demandé  qu'on  la  débou- 
lonne. Vous  entendez  :  dé-bou-lon-ner.  Et  non  pas  la 
foutre  à  bas.   La  déboulonner  ! 

Courbet  faisait  ici  allusion  à  la  pétition  qu'il  adres- 
sait, le  i4  septembre  1870,  au  gouvernement  de  la 
Défense  nationale,  émettant  le  vœu  —  nous  tenons  à 
reproduire  intégralement  ce  texte  —  (jue  le  gouverne- 
ment de  la  Défense  nationale  veuille  bien  l'autoriser  «  à 
déboulonner  la  colonne,  ou  qu'il  veuille  bien  lui-même 
en  prendre  l'initiative,  en  chargeant  de  ce  soin  l'admi- 
nistration du  Musée  d'artillerie,  et  en  faisant  trans- 
porter   les   matériaux    à  l'Iiùfel   de    la  Monnaie  ».   (i) 

—  La  déboulonner!  continue  Courbet.  Est-ce  que 
vous  ne  croyiez  pas  alors  comme  moi,  et  comme  tout 
le  monde,  que  la  colonne  n'était  qu'imgigantcscjue  tuyau 
de  bronze?  On  nous  avait  tant  vanté  les  douze  cents 


(i)  Voir  la  brocliiiro  (îusltu'i'  Courbet  et  la  eolonne  ]'cndonu',  plai- 
doyer pour  un  ami  mort,  par  C'.astugnary.  Dentu,  éditeur,  i883. 


par  la  cille  révoltée 

canons  d' Austerlitz !  Ah  bien  oui!  tout  en  bronze!  Vous 
l'avez  bien  vue,  quand  elle  a  été  par  terre.  Il  n'y  en 
avait  pas  l'épaisseur  d'un  ongle.  A  tel  point  que  les  nez 
des  grenadiers  laissaient  percer  la  pierre.  Douze  cents 
canons  pour  luie  méchante  feuille  de  métal! 

Et  Courbet,  après  un  moment  de  silence,  nous  ra- 
conte une  histoire  étrange,  que  je  regrette  de  n'avoir 
point  notée  à  temps,  afin  d'en  retrouver  aujorn-d'hui  les 
détails  exacts  avec  chiffres  et  dates. 

—  Leur  colonne!  nous  disait-il  en  s'animant.  Eh  bien! 
moi,  je  voulais  la  reconstruire...  Et  mieux  qu'ils  ne  l'ont 
fait,  et  moins  cher.  J'en  avais  bien  le  droit,  puisque 
je  la  paie  tout  seul.  Car  je  la  paye  avec  mes  tableaux, 
qu'ils  séquestrent  et  vendent.  Avant  de  venir  ici,  après 
que  l'on  m'eut  notifié  ma  première  saisie,  je  suis  allé 
au  ministère,  et  j'ai  offert  de  refaire  la  colonne  sur  les 
plans  qui  me  seraient  fournis.  On  m'a  renvoyé  aux  en- 
trepreneurs. 

L'histoire  devenait  intéressante. 

—  J'avais  fait  un  de\'is,  continuait  l'artiste.  Mais 
quand  ils  me  montrèrent  ce  qu'ils  avaient  dépensé  pour 
les  seuls  échafaudages,  mon  chiffre  était  déjà  dépassé. 
Je  les  quittai,  et  je  retournai  raconter  cela  au  ministre. 
Aujourd'hui  c'est  fini... 


CEUX    QUI    SE  BATTENT 


AUX   ARMES,    CITOYENS! 


la  nuit  du  3  avril 

Paris  ne  reverra  jamais  rcxlraordinairc  spectacle  de 
la  nuit  du  2  au  3  avril  1871,  la  veillée  d'armes  de  la 
première  bataille.  Ceux  qui  n'avaient  point  alors  l'âge 
d'homme  se  le  représenteront  difTicilement.  Ceux  qui 
ont  pu  le  contempler  en  garderont  jusqu'au  dernier 
souille  rindestruclible  souvenir. 

Tout  l'après-midi,  les  bataillons  avaient  délilé,  des- 
cendant des  faubourgs.  Les  bataillons  de  lîelleville,  par 
la  place  de  la  Bastille  ou  par  celle  du  Clu\leau-d'Eau 
—  aujourd'hui  place  de  la  République  —  ceux  de  Mont- 
martre par  les  rues  qui  conduisent  aux  boulevards  ou 
par  les  voies  extérieures.  Le  rendez-vous  était  place  de 
la  Concorde. 

Musi([ue  en  tête,  drapeaux  et  guidons  flottant  au  vent, 
ils  arrivaient  par  la  rue  de  Rivoli,  par  la  rue  Royale, 
par  le  quai,  et,  l'aime  au  pied,  alleudaicnt. 

Lorscpie  vint  le  soir,  une  grande  rumeur  parcourut 
cette  foule.  Queliiucs  clairons  soimérenl  dans  le  loin- 
tain. Un  bruit  d'arnus  roupa  le  silence,  et  l'on  vil  les 
rangs    s'agiter. 

—  \'aï  avant  !  l'n  avant  1 

i85 


par  la  cille  révoltée 

Depuis  la  fin  de  la  guerre  étrangère,  la  grande  place 
n'avait  point  changé  d'aspect.  Les  statues  des  villes 
françaises  avaient  gardé  leurs  longs  voiles  de  deuil. 
Strasbourg  avait  été  fleurie  de  drapeaux  rouges  et 
d'immortelles.  Elle  se  profilait,  comme  une  borne 
sanglante,  rappelant  la  ville  tombée,  le  Rhin  troublé 
par  les  cavaliers  teutons,  l'Alsace  et  la  Lorraine  cap- 
tives, Metz  violée  —  toute  l'oeuvre  infâme,  résumée 
dans   ce   seul  mot  :   Versailles. 

—  A  Versailles  1  A  Versailles  ! 

Les  généraux  vaincus  étaient  à  Versailles.  A  Ver- 
sailles ceux  qui  avaient  applaudi  à  la  capitulation,  à  la 
paix  et  au  démembrement.  A  Versailles  ceux  qui  avaient 
juré  de  ne  pas  rendre  une  pierre  de  nos  forteresses,  de 
ne  point  livrer  un  pouce  de  notre  territoire,  de  ne  point 
distraire  un  sou  de  la  fortune  commune.  A  Versailles, 
flottait,  dans  toutes  les  mémoires,  le  drapeau  du  nouvel 
empire  allemand,  arboré  par  le  vainqueur.  Versailles, 
c'était  la  ville  maudite. 

Et,  des  cœurs  gonflés  d'enthousiasme  et  de  rage,  par- 
tait comme  une  vague  immense  de  réprobation  contre 
cette  capitale  de  la  défaite,  qui,  après  avoir  abrité  la 
royauté,  avait  logé  Guillaume  et  donnait  asile  aujour- 
d'hui à  ceux  qui  avaient  laissé  vaincre  Paris. 

—  A  Versailles  ! 

Les  bataillons  s'ébranlèrent  dans  la  nuit. 

Ce  soir-là,  j'avais  suivi  un  bataillon  de  Montmartre, 
le  6i^,  le  bataillon  de  Razoua. 

Depuis  la  place  Pigalle  jusqu'aux  grands  boulevards, 
notre  marche  ne  fut  qu'une  longue  ovation. 

Les  tonnantes  acclamations,  les  éclatants  cris  de 
triomphe  ! 

i86 


CEUX   QUI    SE   BATTENT 

Ils  sonnent  encore  à  mes  oreilles. 

Quand  nous  arrivâmes  à  la  Madeleine,  la  nuit  tom- 
bait, vaguement  éclairée  çà  et  là  par  les  pâles  clartés 
des  réverbères,  à  peine  alimentés  par  un  gaz  parcimo- 
nieusement distribué. 

Les  bataillons  montaient  l'avenue  des  Champs- 
Elysées.  Les  musiques  sonnaient  la  Marseillaise. 

Au  rond-point,  le  spectacle  qui  se  déployait  sous  mes 
yeux  me  cloua  sur  place.  Ils  étaient  là,  des  milliers  et 
des  milliers,  qui  s'en  allaient,  lame  débordante  de 
joie  et  d'espoir,  le  cœur  brûlé  d'ivresse.  Et  de  leurs 
bouches  largement  ouvertes,  vibraient  les  strophes 
immortelles... 

—  Aux  armes  !  citoyens. 

Bataillons  qui  défilent 

Tous  les  jours,  le  même  et  poignant  spectacle.  Les 
bataillons  qui  défilent,  les  uns  retournant  du  combat, 
les  autres  s'en  allant  aux  avant-postes.  Au  loin 
gronde    le    canon    et    crépite    la    fusillade. 

Le  ciel  est  d'une  impeccable  pureté.  Ces  deux  mois 
de  révolte  ont  été  superbes. 

—  Admirable,  le  parc  de  Neuilly  —  me  raconte  un 
commandant,  retour  des  avant-postes  —  merveilleux. 
Tout  est  en  fleurs.  Nous  passons  la  nuit  dans  des  jardins 
d'une  extraordinaire  richesse,  sous  des  boscjuets  où 
grimpent,  avec  des  senteurs  embaumées,  le  chèvre- 
feuille  et    la   pervenche... 

—  Kt  oii  te  buttais-tu? 

—  Mais,  là-bas,  tout  pn-s  de  la  rue  l'crronet. 

Et  s'interrompaut  brusquement  pour  interpeller,  avec 

187 


par  la  ville  révoltée 

un  joyeux  éclat  de  rire,  les  fédérés  qui  passent, 
drapeau    déployé   : 

—  Eh  î  bonne  chance,  camarades  !  Vous  trouverez  la 
place  chaude. 

Rue  de  Rivoli,  nous  croisons  le  147*,  qui  vient  de  faire 
la  traditionnelle  visite  à  l'Hôtel  de  Ville,  avant  de  partir 
au  feu. 

Précédant  le  bataillon,  une  douzaine  d'infirmières,  la 
croix  de  Genève  au  bras.  Après  les  infirmières,  les 
fourgons.  De  gros  fourgons  verts  que  tache  un  écus- 
son  blanc  à  croix  rouge. 

Les  hommes  qui  suivent  ne  sont  point  autrement 
émus.  Ils  seront  peut-être  couchés  là  dedans  demain, 
échappés  et  saignants.  Aujourd'hui,  ils  sont  tout  à  l'ac- 
tion prochaine.  Ce  qu'ils  voient,  ce  n'est  pas  le  drapeau 
d'hôpital,  mais  l'étendard  rouge  aux  franges  d'or  qui 
flotte  sur  le  bleu  du  ciel. 

Deux  autres  bataillons  suivent,  le  84^  et  le  ii5^.  Les 
musiques  jouent  le  Chant  du  départ.  Tout  à  l'heure, 
elles  se  tairont,  pour  laisser  sonner  les  claù-ons.  Mais 
cette  fois,  sur  une  note  autrement  gaie,  que  les  combat- 
tants accompagneront  à  pleine  voix,  comme  aux  jours 
du  siège,  quand  on  allait  aux  remparts. 

C'est  le  sire  de  Fich-ton-Khan 
Qui  s'en  va-t-en  guerre... 

Dans  les  rangs,  quelques-uns,  les  vieux,  ont  arboré 
leurs  insignes  maçonniques,  large  ruban  bleu  en 
sautoir,  avec  des  temples  brodés  d'or,  des  triangles, 
des  compas. 

A  côté  d'eux,  de  tout  jeunes  gens,  presque  des 
gamins.  Souvent  leurs  fils.  Tout  le  monde  en  est,  de  la 

i88 


CEUX    QUI    SE    BATTENT 

Commune  !  Si  l'on  pouvait,  aujourd'hui  que  le  sang 
s'est  envolé  à  travers  le  gazon,  découvrir  les  squares, 
les  jardins,  creuser  les  coins  isolés  où  se  multiplièrent 
les  exécutions,  c'est  par  milliers  et  par  milliers  que  l'on 
retrouverait  les  restes  de  cette  multitude  disparue  dans 
le  massacre. 

Il  y  a  cinq  ou  six  ans,  on  creusait  une  tranchée  dans 
l'horrible  charnier  du  square  de  la  Tour-Saint-Jacques. 
Les  ouvriers  heurtèrent  de  la  pioche,  presque  à  fleur  de 
terre,  les  ossements  blanchis  des  victimes  de  la  grande 
hécatombe. 

dans  les  lilas 

—  Ce  que  nous  faisons  à  Neuilly?  continua  mon 
commandant.  Nous  nous  battons  en  plein  dans  les 
lilas.  Jamais  je  n'ai  vu  de  ma  vie  autant  de  feuil- 
lage, de  pelouses,  de  pièces  d'eau.  J'ai  couché  trois 
nuits  dans  une  serre  admirable,  où  des  rangées 
de  géraniums  m'enveloppaient  comme  d'une  étince- 
lante  et  multicolore  tapisserie.  Un  vrai  lit  de  pacha 
des  mille  et  une  nuits.  Ce  fut  seulement  le  quatrième 
jour  qu'un  obus  vint  bouleverser  mon  rèvo,  envoyer  au 
diable  géraniums  et  giroflées.  J'ai  manqué  d'être  éborgué 
par  un  cactus,  qui  vint  s'aplatir  sur  ma  joue  gauche  ou 
plutôt  contre  lequel  je  m'aplatis.  Sur  le  coup,  je  croyais 
m'ètre  frotté  à  quelque  boite  à  mitraille  et  je  m'atten- 
dais à  la  voir  éclater  à  mes  pieds.  Quand  j'eus  reconnu 
mon  cactus,  je  ne  pus  m'einpCcher  de  rire.  Mon  planton 
qui  était  accouru,  ramassa  le  légume,  et,  par  dessus  la 
barricade,  l'envoya  avec  un  juroii  aux  \'ersaillais... 

—  Vous  êtes  donc  .si  voisins  que  cela? 

189  n\'olt«r.  —  3. 


par  la  ville  récoltée 

—  Si  voisins.  Mais  à  une  cinquantaine  de  pas.  Avec 
de  la  bonne  volonté,  nous  pourrions,  dans  les  moments 
de  tranquillité,  tailler  ensemble  quelques  bavettes... 

—  Tu   es   resté   longtemps   rue   Perronet? 

—  Nous  y  sommes  restés  huit  jours.  Au  fait,  nous 
étions  avec  le  85^,  que  tu  as  rencontré  aux  Ternes. 
Le  commandant  m'a  dit  cela.  Même  que  tu  n'étais 
pas  encore  bien  fait  aux  obus. 

—  Allons,  allons.  Tu  me  feras  des  compliments  plus 
tard... 

—  Eh  !  parbleu  !  mes  hommes  aussi  ont  eu  du  mal  à 
s'accoutumer.  Je  n'ai  pas  pour  mon  compte  de  gloire  à 
me  bien  tenir.  Les  obus  et  les  balles,  il  y  a  longtemps 
que  nous  avons  fait  connaissance  ensemble.  Au  Mexique, 
pour  la  première  fois.  Les  balles,  c'est  comme  pour  tout, 
il  faut  savoir  s'entendre  avec  elles,  ne  pas  faire  comme 
ce  brave  caporal  que  j'ai  perdu  à  la  barricade,  deux 
jours  après  notre  arrivée,  et  qui  s'était  avisé  de  passer 
la  tête  au-dessus  des  créneaux.  Sitôt  vu,  sitôt  tué.  Je 
n'avais  pas  eu  le  temps  de  lui  crier  gare,  qu'il  tombait, 
le  front  percé... 


TYPES  D'INSURGES 


rHercule 

Avril.  Nous  avons,  à  l'Imprimerie  Vallée  de  la  rue  du 
Croissant  (aujourd'hui  l'Imprimerie  de  la  Presse),  pour 
composer  nos  deux  journaux,  —  le  Père  Duchêne  et  la 
Sociale  —  deux  belles  équipes  de  typos. 

De  vrais  citoyens.  Tous  d'un  bataillon,  cela  va  sans 
dire. 

Mais  il  y  a  bataillon  et  bataillon.  Il  y  a  les  bataillons 
qui  font  un  service  quelconque  dans  les  innombrables 
administrations,  ministères,  mairies,  casernes,  direction 
de  ci  ou  de  ça.  Ces  bataillons  sont  les  heureux  batail- 
lons. L'uniforme  toujours  astiqué,  les  vivres  assurés, 
les  trente  sous.  11  n'y  a  pas  à  se  faire  de  bile.  Pour  tout 
dire,  dans  ces  bataillons-là,  on  ne  risque  pas  de  se  faire 
trouer  la  peau. 

Il  y  a,  à  côté  de  ces  bataillons  privilégiés,  les  batail- 
lons qui  se  battent.  Un  beau  matin,  le  rappel  bat  dans 
le  quartier.  On  s'habille  à  la  hâte.  On  prend  son  flingot 
d'une  main,  sa  cartouchière  de  l'autre.  On  embrasse  la 
femme.  Et,  vite,  au  ralliement. 

Drapeau  déployé,  un  petit  tour  d'abord  à  l'Hôtel  de 


par  la  cille  récoltée 

Ville,  histoire  de  saluer  la  Gommuae,  avant  d'aller  se 
battre. 

Puis,  leste  aux  avant-postes. 

Les  typos  du  Père  Duchêne  et  de  la  Sociale  sont  de 
ces  bataillons-là. 

Quand  nous  allons  à  la  composition,  il  nous  arrive, 
d'un  jour  à  l'autre,  de  n'y  plus  trouver  les  mêmes 
figures. 

Les  absents,  ceux  qui  se  sont  fait  remplacer,  sont 
quelque  part.  Là-bas.  Ce  sont  eux,  peut-être,  qui  tirent 
les  coups  de  fusil  que  nous  entendons,  entre  deux 
phrases  de  la  conversation,  du  côté  de  Neuilly  ou  d'Issy. 

—  Quand  reviennent-ils? 

—  Dans  huit  jours  —  ou  plus  tard. 

Au  nombre  de  nos  typos,  figure  un  brave  garçon,  un 
colosse  au  cou  musclé,  aux  biceps  bombant  comme 
deux  boulets.  Il  a  des  épaules  faites  pour  soulever  une 
charrette  à  lui  tout  seul.  Chaque  soir,  quand  le  Père 
Duchêne  est  serré,  sa  coquetterie  consiste  à  prendre 
ime  forme  sur  chaque  bras  et  à  se  promener  autour  de 
l'atelier  avant  d'aller  les  déposer  sur  la  machine  —  les 
vieilles  machines  plates  que  l'on  ne  connaît  plus 
aujourd'hui  —  avec  la  même  désinvolture  que  s'il  por- 
tait un  couple  de  litres  à  seize. 

Ses  hauts  faits  ont  fait  donner  à  notre  bon  colosse  le 
surnom  de  «  l'Hercule  ». 

Depuis  qu'il  est  avec  nous,  l'Hercule  n'est  pas  allé  au 
feu. 

Non  pas  qu'il  renâcle.  Oh!  non. 

—  Nom  de  Dieu!  quand  je  serai  là-bas,  ce  que  je  vais 
en  démolir. 

Un  soir,  nous   ne   voyons   pas  l'Hercule  devant  sa 

192 


CEUX    QUI    SE    BATTENT 

casse.  C'est  son  tour.  Il  est  pai'ti  le  matin  avec  son 
bataillon  pouj?  la  barricade  de  la  rue  Perronet,  à 
Neuilly. 

Huit  ou  dix  jours  se  passent.  Ceux  qui  sont  partis 
sont  de  retour  à  l'équipe. 

—  Et  l'Hercule? 

—  L'Hercule,  citoyen...  Vous  ne  savez  pas...  Eh  bien, 
il  est  à  Beaujon... 

—  Blessé? 

—  Mort...  On  l'enterre  demain...  Hier,  deux  heures 
avant  de  boucler  notre  ceinturon  pour  rentrer,  il  a  reçu 
un  éclat  d'obus  dans  les  reins...  On  l'a  ramené  dans  la 
voiture  du  cantinier...  Pauvre  Hercule!  Il  ne  portera 
plus  ses  formes...  Heureusement  qu'il  ne  laisse  personne 
derrière  lui.  Il  nous  avait  raconté  un  jour  qu'il  n'avait 
ni  père  ni  mère...  Un  enfant  trouvé,  quoi...  Nous  l'ai- 
mions bien,  avec  ça...  Fort  comme  il  l'était,  il  n'aurait 
pas  fait  de  mal  à  une  mouche... 


Voltaire  et  Rousseau 

Chez  moi. 

Ils  sont  venus  deux  me  voir. 

Deux  gardes  de  mon  248*,  que  je  connais  depuis  les 
premiers  jours  du  siège,  quand  nous  faisions  l'exercice 
au  Luxembourg. 

L'un  tient  à  la  main  un  paquet.  Quelque  chose 
d'assez  volumineux,  dans  un  foulard  à  carreaux  rouges 
dont  les  cornes  sont  nouées. 

Il  prend  la  parole,  pendant  qu'assis  à  ma  table,  je 
parcours  les  feuilles  du  matin  que  vient  de  m' apporter 
mon  planton. 

193 


par  la  ville  révoltée 

Mon  planton! 

Au  rez-de-chaussée  de  ma  maison  est  installé,  dans 
une  boutique  —  je  la  regarde  et  la  salue  comme  une 
vieille  amie  d'autrefois,  cette  boutique,  quand  je  passe 
devant  le  numéro  9  de  la  rue  du  Sommerard  —  un 
poste  fédéré.  Mon  planton  fait  partie  du  poste.  Dès 
qu'il  a  su  que  le  Père  Duchêne  —  un  tiers  du  Père 
Dachêne  —  habitait  là-haut,  au  cinquième,  il  est  venu 
me  trouver. 

—  Citoyen  lieutenant,  m'a-t-il  dit,  vous  n'avez  pas  de 
planton.  Me  voici.  Je  ferai  toutes  vos  commissions.  Et, 
dès  le  matin,  je  serai  là,  à  votre  porte. 

J'ai  accepté. 

Mon  planton  a  introduit  les  deux  gardes.  Il  est  resté 
avec  eux. 

Mes  deux  visiteurs  me  content  qu'ils  viennent  du 
Moulin-Saquet,  où  ils  se  sont  crânement  battus.  Eux  ont 
eu  la  veine  de  ne  pas  écoper.  Ils  vont  se  reposer  une 
huitaine.  Et  repartir. 

—  Eh  bien!  qu'est-ce  qui  vous  amène? 
Hésitations.  Celui  qui  tient  le  foulard  noué  aux  cornes 

le  passe  d'une  main  à  l'autre. 

—  Mon  lieutenant... 

—  Parle.  Voyons... 
Silence. 

Mais,  tous  deux  à  la  fois,  ils  ont  jeté  un  regard  sur 
le  planton,  comme  si  sa  présence  les  gênait. 
J'envoie  le  planton  m'acheter  du  tabac. 

—  Voilà,  mon  lieutenant,  c'est  pour  ce  que  nous  vous 
apportons... 

Celui  qui  porte  le  paquet  l'a  déposé  devant  moi.  Il 
dénoue  lentement  les  cornes  du  foulard,  qui  s'étale,  et 

194 


CEUX    QUI    £E    BATTENT 

laisse  voir,  à  mes  yeux  étonnés,  deux  gentils  bronzes, 
montés  sur  colonnettes  de  porphyre  rouge  et  noir. 
Voltaire  et  Jean-Jacques.  Deux  petites  merveilles  bien 
connues  du  dix-huitième  siècle. 

Voilà  les  deux  petites   statuettes   debout. 

Mes  deux  gardes  ne  disent  plus  rien. 

Sachant  que  le  Père  Duchêne  gagne  pas  mal  de  gros 
sous,  veulent-ils  me  vendre  les  deux  statuettes? 

—  Citoyen,  me  dit  l'un,  nous  avons  pensé,  l'ami  et 
moi,  que  ça  vous  ferait  plaisir...  Nous,  nous  n'y  connais- 
sons rien.  Quand  nous  avons  vu  les  deux  petits  bons- 
hommes sur  la  cheminée  du  salon,  là-bas,  nous  nous 
sommes  dit  :  «  Ça,  ça  sera  pour  le  lieutenant.  »  Nous  avons 
pris  aussi  des  serviettes,  des  mouchoirs,  qui  ont  bien  fait 
l'affaire  de  nos  citoyennes...  Mais,  des  statues,  qu'est-ce 
que  vous  voulez  que  nous  foutions  de  ça? 

—  Alors,  vous  avez,  je  vois,  raflé  cela  dans  une  villa 
aux  avant-postes  ? 

—  Eh  oui  !  Quand  on  se  fait  casser  la  gueule...  tant 
pis  pour  les  cochons  qui  ont  de  si  belles  maisons...  Bien 
sûr,  ils  doivent  jubiler,  là  où  ils  sont  réfugiés,  de  savoir 
qu'on  nous  troue  la  peau...  Peut-être  même  bien  qu'ils 
nous  tirent  dessus... 

L'argument  était  sans  réplique.  Inutile  de  discuter.  Je 
tentai  quelques  timides  observations...  Le  bien  d'au- 
trui... 

Ah!  ils  s'en  foutaient,  du  bien  d'au  trui...  Ils  en  reve- 
naient toujours  là  : 

—  Est-ce  que  nous  ne  risquons  pas  tous  les  jours 
notre  peau? 

Je  n'avais  pas,  moi-même,  le  courage  d'insister... 
Entre  ceux  qui  nous  tiraient  dessus,  ceux  qui  applau- 

190 


par  la  ville  rév-oltée 

dissaient,  à  Versailles,  aux  infamies  des  belles  dames 
à  ombrelles,  et  les  braves  lascars  dont  j'avais  deux 
échantillons  deA'ant  moi,  —  mon  choix  était  fait. 

Je  ne  pouvais  cependant  pas  prendre  les  deux  sta- 
tuettes. 

—  Alors,  lieutenant,  vous  n'en  voulez  pas  ?  C'est  pas 
gentil.  Depuis  deux  jours,  nous  nous  faisons  une  vraie 
fête  de  vous  faire  plaisir. 

Et,  lentement,  ils  renouèrent  le  foulard  aux  carreaux 
rouges  avec,  dedans.  Voltaire  et  Jean-Jacques. 
Ils  se  dirigèrent  vers  la  porte,  un  peu  tristes. 
Avant  de  disparaître,  l'un  d'eux  se  ravisa  ; 

—  Et  si  nous  les  vendions  !  Nous  ne  pouvons  pas  les 
remporter  aux  avant-postes,  quand  nous  allons  y 
retourner...  Nom  de  Dieu,  voyons,  nous  les  avons  bien 
gagnées... 

Le  lendemain,  je  rencontrai  sur  le  boulevard  l'un  de 
mes  deux  lascars. 

—  Eh  bien  ?  Les  deux  petits  bonshommes  ? 

—  Lavés  !...  Quelle  noce,  le  soir.  A  nous  quatre.  La 
femme  de  l'ami,  la  mienne  et  nous  deux.  Nous  avons 
rigolé  toute  la  soirée...  Ça  ne  fout  rien,  lieutenant, 
pourquoi  que  vous  n'en  avez  pas  voulu  ? 

Je  me  reprochai,  presque,  à  ce  moment,  de  n'avoir 
pas  accepté  les  deux  petits  bustes. 

Et  le  remords  me  prit  d'avoir  pu,  seulement  pour  un 
instant,  faire  de  la  peine  à  ces  deux  braves, 


LE    COUVENT   DES    OISEAUX 


Long-temps  encore  après  la  défaite,  lorsque  nous  nous 
retrouvions  à  Londres,  à  Bruxelles  ou  à  Genève,  nous 
reparlions  des  jours  passés  —  jours  de  gloire  ou  jours 
de  défaite,  massacres  ou  apothéoses,  courage  des  ims 
ou  lâcheté  des  autres  —  des  morts  dont  nous  gardions 
le  souvenir,  des  vivants  dont  nous  critiquions,  parfois 
amèrement,  les  actes.  Ces  jours  sont  à  jamais  inou- 
bliables. Ceux  qui   restent   s'en  entretiennent   encore. 

Ce  jour-là  —  c'était  à  Genève  —  nous  parlions  de  la 
prise  du  couvent  et  du  parc  d'Issy,  de  l'extraordinaire 
défense  de  ce  coin  perdu  où  l'on  se  battit  avec  une 
héroïque  folie,  et  qui  ne  fut  livré  que  maison  par 
maison,  pierre  par  pierre,  jardin  par  jardin,  arbre  par 
arbre. 

—  J'y  étais,  dit  brusquement  l'im  de  nous,  Edmond 
Levraud.  (i)  Je  vais  vous  raconter  cela. 

—  Moi,  j'étais  du  199'=,  interrompit  quelqu'un.  J'y  étais 
aussi,  à   Issy.  Nous  y  sommes   restés   presque    tous. 


(i)  Levraud  (Edmond).  Blaiiqiiisle.  Sous  le  Siège,  chef  du  ao4''  ba- 
taillon (révoqué  après  le  3i  octobre).  A  la  Préfecture  de  police 
sous  la  Commune.  Frère  du  député  de  Paris,  Léonce  Levraud. 


par  la  ville  récoltée 

Lorsque  je  suis  arrivé,  après  maints  dangers,  de  l'autre 
côté  du  mur  qui  clôt  le  parc,  j'entendais  encore  les  cris 
de  ceux  qu'on  fusillait...  Mais  il  n'y  avait  plus  moyen 
de  retourner  en  arrière.  Les  Versaillais  nous  canardaient 
par  les  créneaux... 

—  Vous  connaissez  tous  le  couvent  des  Oiseaux  — 
reprit  Levraud.  Nous  étions  là,  dans  la  première  quin- 
zaine de  mai,  une  demi-douzaine  de  bataillons.  Je  me 
rappelle  le  53®,  le  iS^®,  le  167^,  le  199^,  d'autres  encore, 
que  commandait  Lisbonne,  un  fier  lapin  celui-là,  je  vous 
assure.  Il  y  en  avait  qui  étaient  là  depuis  vingt  et  trente 
jours.  Ils  grognaient  bien  un  brin... 

—  J'y  suis  resté  plus  de  trois  semaines,  et  avec  joie, 
interrompit  de  nouveau  avec  un  sourire  d'orgueil,  le  ca- 
marade du  199®.  Ah  !  oui,  nom  de  Dieu  !  C'était  pourtant 
pas  drôle  ! 

—  Quand  on  sut  que  le  fort  était  pris,  (i)  continua 
Levraud,  on  sentit  que  la  défaite  approchait.  Les  nou- 
velles de  Paris  n'étaient  pas  pour  nous  rassurer.  Nous 
venions  d'apprendre  la  démission  de  Rossel  et  son 
remplacement  par  Delescluze.  Vanves  était  à  deux 
doigts  d'être  pris  aussi.  Bref,  nous  étions  foutus  ou  à 
peu  près.  La  fusillade  se  rapprochait.  On  se  tuait  d'un 
côté  à  l'autre  de  la  rue.  Des  canons  de  fusil  passaient  à 
travers  des  trous  percés  dans  les  murs.  Nous  en  voyions 
briller  jusqpie  sous  les  ardoises  des  toits,  derrière  ce  qui 
restait  des  cheminées,  au  flanc  des  arbres,  au  milieu 


(i)  Le  fort  d'Issy  s'était  rendu  le  8  mai.  Dans  l'après-midi  du 
9  mai,  l'aflfiche  suivante  fut  placardée  dans  Paris  : 

«  Le  drapeau  tricolore  flotte  sur  le  fort  d'Issy,  abandonné  hier 
soir  par  sa  garnison.  Le  délégué  à  la  guerre  :  Rossel.  » 

Le  même  jour,  Rossel,  démissionnaire,  était  remplacé  par 
Delescluze. 

198 


CEUX   QUI   SE   BATTENT 

des  feuillages  et  des  fleurs.  Une  vraie  chasse^  sans  un 
cri,  sans  ime  parole.  Un  temps  de  silence,  puis  une  dé- 
tonation partant  d'un  buisson,  d'un  rayon  de  soleil  qui 
coupait  la  muraille,  d'une  lucarne  dont  on  avait  oublié 
de  repéi-er  la  position.  Un  homme  tombait.  Une  guerre 
de  gueriUas,  sans  trêve  ni  merci... 

—  Tout  cela  n'était  rien,  repartit  encore  une  fois  l'an- 
cien combattant  du  199*^  ;  allons,  colonel  —  Levraud 
avait  été  colonel  —  arrive  un  peu  à  la  soirée  du  ven- 
dredi, (i)  le  grand  coup,  la  prise  du  couvent. 

—  Nous  y  voici,  reprit  Levraud. 

Nous  nous  rapprochâmes,  silencieux.  Cet  épisode  de 
la  prise  du  couvent  d'Issy  était  jusqu'à  ce  jour  resté 
fort  obscur.  J'avais  personnellement  interrogé  sur  cette 
terrible  journée  quelques  amis  de  mon  248®.  Mais  le 
bataillon   était   rentré   deux  jours  avant,  décimé. 

—  C'était  le  vendredi,  vers  cinq  heures  du  soir,  reprit 
Levraud.  La  fusillade  se  met  à  péter  avec  rage.  Je 
saute  sur  ma  lorgnette.  C'est  le  46®  de  ligne  qui,  depuis 
quelques  jours,  rôde  autour  de  nous.  Je  fais  déployer 
mes  hommes  en  tirailleurs.  Les  pantalons  rouges  parais- 
sent dans  les  profondeurs  du  bois.  Ils  sont  tout  près  de 
nous.  Nos  hommes  se  replient  d'arbre  en  arbre.  Les  sol- 
dats avancent.  Tout  à  l'heure,  ils  seront  enveloppés. 
Un  mouvement  tournant,  et  ça  y  est...  Mais  voilà  qu'un 
bataillon  entier  de  lignards  nous  tombe  dessus.  Et  un 
autre  encore.  Nos  fédérés  se  replient.  Nous  occupons 
encore  les  maisons  extrêmes.  Nous  nous  barricadons 
fortement  dans  les  bâtiments  du  couvent.  Là  nous  nous 
croyions  invincibles... 


(i)  Vendredi  la  mai. 

199 


par  la  cille  récoltée 

—  Oui,  mais  les  bombes  !  qu'est-ce  que  vous  vouliez 
que  nous  foutions  contre  la  dynamite  !  crie  notre 
fédéré. 

—  Je  donnais  les  ordres  —  reprit  Levraud  un  peu 
impatienté  d'être  interrompu  —  lorsque  j'entends  une 
détonation  violente,  un  bruit  sec  et  rapide.  Je  m'a- 
brite de  mon  mieux  et  je  vois,  traversant  la  rue  au  mi- 
lieu d'une  grêle  de  balles,  une  escouade  de  sapeurs  du 
génie  versaillais,  qui  posent  un  pétard  au  pied  du  mur 
de  la  maison  que  défendent  encore  nos  fédérés.  La 
porte  s'effondre.  Les  lignards  s'avancent  à  la  baïon- 
nette. Quelques  instants  après,  nos  hommes  se  replient 
vers  nous,  avec  de  grands  cris.  L'un  d'eux,  blessé, 
tombe.  Les  soldats  passent  sur  lui  en  com'ant.  Quand 
ils  sont  loin,  je  revois  le  cadavre,  déchiré  et  saignant, 
percé  de  coups,  abandonné.  La  rue  est  déserte...  Sur  le 
trottoir,  un  chien  hurle,  blessé  lui  aussi...  Mes  gardes 
sont  massés  dans  deux  ou  trois  grandes  salles.  Tout  à 
coup,  un  vacarme  éclate.  Et,  sans  que  nous  ayons  eu 
le  temps  de  nous  reconnaître,  nous  voyons  déboucher 
les  pantalons  rouges.  Je  crie  de  sauter  par  les  fenêtres, 
de  se  replier  dans  le  parc...  La  lutte  fut  effroyable.  Aux 
détours  de  tous  les  longs  couloirs  du  couvent,  des  déta- 
chements s'arrêtaient,  lâchaient  leur  coup  de  fusil,  puis 
repartaient.  Beaucoup  furent  pris  entre  deux  feux, 
impitoyablement  massacrés.  Les  Versaillais,  maîtres 
de  la  place,  fouillèrent  les  caves  où  s'étaient  réfugiés 
quelcjues-uns  des  défenseurs...  Les  malheureux  furent 
traînés  jusqu'aux  salles  du  haut,  et  là  aux  lumières  — 
la  nuit  était  venue  —  on  les  fusilla... 

Nous  restions  immobiles,  terrifiés. 

Cette  chasse  à  l'homme  au  couvent  d'Issy,  de  corri- 

aoo 


CEUX    QUI    SE    BATTENT 

dor  en  corridor,  de  salle  en  salle,  de  chambre  en 
chambre,  cette  tuerie  à  coups  de  fusU,  de  crosse  ou  de 
baïonnette,  fut  certainement  l'une  des  plus  effroyables 
scènes  de  cette  guerre  de  deux  mois. 

Un  autre  témoin,  un  Versaillais,  celui-là,  me  racon- 
tait plus  tard,  qu'en  moins  d'une  demi-heure,  on  «  em- 
brocha »  plus  de  deux  cents  fédérés. 

Longtemps  apx*ès,  une  odeur  infecte  sortait  des  caves, 
où  les  morts  étaient  restés  étendus. 


FUITE  DANS  LES  CATACOMBES 


Quand  l'épouvantable  nouvelle  du  massacre  d'Issy 
arriva  à  Paris,  apportée  par  les  survivants,  les  plus 
vaillants  commencèrent  à  désespérer.  Depuis  quatre 
jours  déjà,  l'inquiétude  envahissait  les  cœurs  les  mieux 
trempés. 

Vanves  n'était  plus  le  dimanche  i4  ruai  —  sept  jours 
avant  la  défaite  ûnale  —  qu'un  épouvantable  charnier. 
Les  casemates  depuis  longtemps  éventrées.  Les  casernes 
incendiées  et  écroulées.  Les  blessés  emplissaient  les 
cours   et  les   fossés   à  demi   comblés. 

Il  fallut   partir. 

—  Ce  fut  pendant  la  nuit  du  samedi  au  dimanche  — 
me  raconta  l'un  des  derniers  défenseurs  —  que  nous 
quittâmes  le  fort.  Il  ne  fallait  pas  songer  à  filer  par  la 
campagne.  Les  Versaillais  nous  entouraient.  Une  seule 
ressource  restait,  les  catacombes.  C'est  par  les  cata- 
combes que  l'on  décida  d'opérer  la  retraite. 

—  Le  fort  communiquait  donc  avec  les  catacombes  ? 

—  Oui,  par  la  poterne  d'une  des  courtines,  nous 
descendîmes  dans  une  galerie  souterraine  communi- 
quant avec  les  carrières,  dont  l'entrée  se  trouvait  sur 


CEUX   QUI    SE    BATTENT 

la  route  de  Paris  à  Ghâtillon.  Mais  nous  n'arrivâmes 
pas  tous  jusque-là.  Je  fus  de  ceux  qui  s'égarèrent  dans 
le  dédale  des  galeries. 

—  Vous  n'étiez  pas  nombreux?  dis-je  au  camarade... 
J'ai  visité  les  catacombes.  Je  sais  combien  il  est  dange- 
reux de  rester  seulement  quelques  pas  en  arrière  du 
groupe  dont  on  fait  partie.  L'obscurité  vous  enveloppe 
subitement.  Et  alors,  c'est  l'isolement,  l'appel  impuis- 
sant... 

—  Laissez-moi  raconter.  Nous  avons  été  sauvés.  Mais 
après  quelles  vicissitudes  !  Beaucoup  d'entre  nous  ne 
voulurent  pas  nous  suivre.  Ils  disaient  que  nous  nous 
perdrions  pour  sûr,  et  qu'ils  aimaient  mieux  encore 
être  fusillés  que  mourir  lentement  de  faim  dans  cette 
nuit  effrayante...  Ils  furent  faits  prisonniers, les  malheu- 
reux. Dans  l'après-midi  du  dimanche,  les  Versaillais, 
maîtres  du  fort  abandonné,  craignant  un  retour  offensif, 
firent  couper  la  communication  souterraine  par  la  po- 
terne, qu'ils  connaissaient...  Nos  amis  étaient  là, 
massés... 

—  Vous  ne  savez  pas  ce  qu'ils  sont  devenus  ? 

—  Jamais  je  n'entendis  plus  parler  d'aucun  d'eux. 
Pris  les  armes  à  la  main,  leurs  cadavres  doivent 
aujourd'hui   dormir   dans   les    tranchées   du   fort. 

—  Nous  descendîmes  tous  vers  neuf  heures,  continua 
le  témoin  de  la  lugubre  retraite.  Nous  étions  bien  cinq 
ou  six  cents.  Il  y  avait  au  fort  quatre  bataillons,  le  io3*, 
le  io5^,  le  187",  et  le  262».  Le  bon  tiers  avait  été  tué.  On 
se  divisa  en  trois  groupes.  Je  faisais  partie  du  troisième. 
Six  de  nous  remontèrent  pour  prendre  des  torches,  que 
l'on  se  distribua...  Nous  emportions  quelques  vivres. 
A  peine  au  fond  du  puits,  nous  entendîmes  des  cris. 

3o3 


par  la  ville  révoltée 

C'étaient  les  Versaillais  qui  envahissaient  le  fort...  Nous 
étions  bien  deux  cents  dans  le  groupe  dont  je  faisais 
partie.  Par  où  nous  diriger?  Un  de  nous,  qui  avait 
travaillé  dans  les  carrières,  nous  dit  qu'il  y  avait  au 
toit,  marquées  en  noir,  des  indications  qui  permettaient 
de  se  reconnaître  dans  ce  dédale...  Du  reste,  il  n'y 
avait  pas  à  hésiter.  Nous  pouvions  être  poursuivis, 
découverts,  massacrés  sans  pitié...  Bien  sûr,  si  on  nous 
trouvait,  on  ne  s'amuserait  pas  à  nous  remonter.  Le 
cimetière  était  trop  bien  préparé  poxir  qu'on  ne  s'en 
servît  pas...  Enfln,  on  se  quitte.  Une  compagnie  s'en- 
gage à  droite,  une  autre  à  gauche.  Bientôt,  nous  per- 
dîmes de  vue  la  lueur  des  torches,  qui  allaient  en 
s'éteignant,  à  chaque  tournant...  Je  comptai  mes  com- 
pagnons. Cent  trente-sept!  Neuf  femmes,  canttnières 
et  ambulancières...  Mais  voici  que  des  voix  arrivent 
jusqu'à  nous...  Certainement  on  est  à  notre  recherche... 
Fuyons  !  Fuyons  !  Et  nous  fuyons  tous  en  désordre,  nous 
ralUant  de  notre  mieux  autour  des  quelques  torches 
plantées  au  bout  des  fusils.  Oh!  cette  course  entre  ces 
murailles  suintantes,  dans  les  flaques  d'eau  où  l'on 
entre  jusqu'à  mi-jambe,  à  travers  les  blocs  de  pierre 
qui  nous  écrasent  les  chevilles...  Combien  de  temps 
courûmes-nous  ainsi?  Je  fixais  toujours  mes  yeux  sur 
les  torches.  Je  me  sentais  suffoqué.  Je  ne  suis  pas  bien 
sûr  de  n'avoir  pas  heurté  quelque  corps,  ceux  d'entre 
nous  que  l'asphyxie  terrassait...  Quand  nous  nous 
arrêtâmes,  une  seule  torche  flambait  encore...  Je  vois 
toujours  les  visages  qu'elle  éclairait,  sinistres,  abattus. 
Nous  nous  trouvions  dans  un  carrefour  auquel  aboutis- 
saient une  dizaine  de  galeries.  Autant  de  portes  noires. 
Laquelle  prendre?  Nous  restions  là,  adossés  aux  parois 

204 


CEUX   QUI    SE    BATTENT 

silencieux.  Peu  à  peu  une  invincible  fatigue  nous 
saisit,  et  nous  nous  laissâmes  l'un  après  l'autre  glisser 
sur  le  sol... 

Le  conteur  s'arrêta;  ses  lèvres  tremblaient...  Enfin  il 
reprit  : 

—  Quand  je  me  réveillai,  la  dernière  torche  était 
éteinte.  Je  fis  quelques  pas  pour  m'assurer  que  je  n'étais 
point  seul.  Je  tàtai  autour  de  moi...  Tout  à  coup,  l'ime 
des  dix  portes  noires  s'illumina  faiblement,  comme 
une  fenêtre  où  l'aube  apparaît...  Nous  nous  levons 
tous.  Quelques-uns  se  cachent,  effarés.  Ces  nouveaux 
arrivants  ne  sont-ils  pas  des  espions  lancés  à  nos 
trousses?...  Mais  non.  J'ai  reconnu,  moi,  une  figure 
de  brave  homme,  un  surveiUant  des  carrières  qui  s'était 
mis  à  notre  recherche...  Par  exemple,  il  ne  faut  pas 
traîner...  Marchons  vite...  En  route,  il  nous  raconte 
qu'il  a  déjà  découvert  nos  compagnons.  Ils  sont  libres, 
sous  les  étoiles  qu'ils  ne  croyaient  jamais  revoir... 
Le  lendemain,  nous  étions  sur  la  chaussée  du  Marne,  à 
la  revue  de  la  14"  légion.  Et,  ce  qu'on  nous  fêtait, 
quand  nous  racontions  aux  camarades  comment  nous 
avions  échappé  à  la  plus  affreuse  des  morts! 


récoltée.  —  4 


CANAILLE  HEROÏQUE 


deux  témoignages 

Quelqu'un  causait  à  Versailles  avec  des  soldats. 

—  D'où  venez-vous? 

—  D'Issy,  où  nous  avons  eu  bien  du  mal. 

—  Ces  insurgés  se  battent-ils  bien? 

—  Ça  dépend.  Il  y  en  a  qui  se  rendent  tout  de  suite. 
D'autres  qu'il  faut  tuer  pour  avoir  leur  fusil.  L'autre 
jour  nous  en  tenions  un  qui,  lardé  de  coups  de  baïon- 
nette jusqu'au  dernier  sang,  a  refusé  de  se  rendre. 
D'autres,  au  bout  de  nos  fusils  et  en  face  d'une  mort 
certaine,  nous  criaient  aux  oreiUes  :  «  Vive  la  Com- 
mune!... Allez,  tirez,  puisque  vous  y  êtes!  D'autres 
viendront    qui   nous   vengeront!  »  (i) 

Un  général  versaillais,  revenant  de  Paris,  après  la 
bataille  de  la  semaine  sanglante,  interrogé  par  un 
membre  du  Gouvernement  sur  la  résistance  des  insurgés. 

—  C'est  de  la  canaille  héroïque,  répondait-il.  (2) 


(i)  Indépendance  Belge.  Correspondance  de  Versailles  du  20  mal 
i8;i. 

(a)  Indépendance  Belge.  Correspondance  du  3i  mai  18-1.  Le  mot 
a  été  attribué  au  général  Le  Flô,  alors  ministre  de  la  Guerre. 

206 


CEUX   QUI    SE    BATTENT 


les  beaux  brigands/ 

C'était  en  chantant  qu'ils  partaient  au  combat.  Us  en 
revenaient  également  joyeux,  prêts  à  retourner  à  la 
mort,  l'âme  pleine  d'allégresse  et  de  foi. 

Sur  la  place  de  l'Hôtel-de- Ville,  c'était,  chaque  jour, 
de  nouvelles  acclamations,  de  nouveaux  serments  de 
vaincre  et  de  mom*ir. 

Je  n'oublierai  jamais  le  bataillon  que  j'y  rencontrai 
aux  premiers  jours  de  mai,  si  l'on  peut  appeler  bataillon 
une  masse  d'hommes  à  peine  équipés,  armés  à  la 
diable. 

Ce  sont  ceux  que  les  Versaillais  appellent  des  bri- 
gands. 

Ah  !  les  beaux  brigands  ! 

Point  d'uniformes.  Parfois  point  de  képis.  Des  vareuses 
du  siège,  usées,  loqueteuses,  des  pantalons  serrés  dans 
la  botte,  effilochés  sur  de  vieux  godillots,  des  bérets, 
des  bonnets  fourrés,  des  casquettes... 

D'où  sortaient-ils?  Quels  étaient  leurs  chefs? 

Et  comme  ils  hurlaient,  sous  les  fenûtres  de  la  Com- 
mune, des  «  Vive  la  Sociale  »  retentissants,  à  faire 
éclater  leurs  solides  poitrines  ! 

A  leurs  acclamations,  deux  ou  trois  de  l'assemblée 
communale  descendent,  viennent  donner  l'accolade  aux 
combattants. 

—  Allez,  amis,  combattez  pour  le  droit,  pour  la 
justice,   pour    ceux   qui   viendront   après    nous  ! 

Et  ils  s'en  vont  joyeux,  allumés  au  cœur  de  cette 
flamme  qui  fait  les  héros. 

207 


par  la  ville  révoltée 


enfants  de  la  Commune 

Je  ne  sais  plus  quelle  visite  m'a  conduit  à  l'Hôtel  de 
Ville  dans  les  dernières  heures  de  l'après-midi. 

Cinq  ou  six  grandes  voitures  tapissières  sont  rangées 
sur  la  place,  toutes  ornées  de  drapeaux  rouges,  sur  les- 
quels on  a  piqué  des  fleurs.  De  gros  bouquets  ont  été 
laissés  sur  les  banquettes.  Les  voitures  sont  vides.  Sur 
l'une  d'elles,  je  lis  :  Enfants  de  la  Commune,  onzièm,e 
arrondissement. 

Après  avoir  passé  la  porte  de  l'Hôtel  de  Ville,  je 
m'engage  dans  le  grand  escalier  qui  conduit  au  pre- 
mier étage.  A  peine  ai-je  poussé  la  porte  de  la  grande 
salle,  qu'une  troupe  joyeuse  se  précipite  pour  sortir, 
chantant  et  gazouillant.  Ils  sont  bien  une  centaine, 
filles  et  garçons  de  huit  à  douze  ans,  cjui,  sous  la 
conduite  de  leurs  maîtres,  viennent  de  saluer  la  Com- 
mune. 

Pauvres  enfants  !  Leurs  pères  ont  été  tués  ou  blessés 
aux  avant-postes.  La  Commune  les  a  adoptés.  Ce  jour- 
là,  on  les  a  menés  au  bois  de  Vincennes.  Les  bouquets 
que  j'ai  vus  en  bas  ont  été  cueillis  par  eux. 

Huit  jours  après,  quand  la  sanglante  semaine  aura 
commencé,  ces  mêmes  enfants,  que  j'ai  vus  si  joyeux, 
seront  arrêtés,  emprisonnés,  comme  des  insurgés... 
Peut-éti'e,   hélas!    fusillés...  Qui   sait? 

Dans  la  matinée  du  jeudi  aS  mai,  dans  cette  salle 
basse  du  Luxembourg  où  je  passai  devant  le  dur  re- 
gard de  l'officier  de  gendarmerie  qui  présidait  la  cour 
martiale,  je  vis,  accroupis  dans   des  coins,  les  joues 

ao8 


CEUX    QUI    SE    BATTENT 

creusées  de  larmeS;  trois  enfants  que  personne  n'ac- 
compagnait. Des  orphelins?  Les  mêmes,  peut-être,  que 
j'avais  vus,  les  bras  pleins  de  fleurs  et  la  bouche  pleine 
de  rires  et  de  chansons,  dans  la  grande  salle  de  l'Hôtel 
de  Ville! 

Je  me  demande  toujours,  quand  je  passe  rue  de  Vau- 
girard,  et  que  je  revois,  un  peu  avant  d'arriver  à  la 
porte  de  la  présidence  du  Sénat,  les  fenêtres  aux  bar- 
reaux rouilles  de  la  salle  où  siégeait  l'infâme  tribunal, 
ce  que  sont  devenus  ces  trois  pauvres  petits  prison- 
niers... 


révoltée.  —  4. 


ÇA    ET    LA 


LA    PIÈCE   DE   LA   COMMUNE 


de  la  Monnaie  au  Onzième 

Mai.  —  Je  ne  sais  ce  qui  m'a  conduit  sur  le  quai. 

Je  monte  voir  l'ami  Camélinat,  (i)  qui  est  installé  à  la 
Monnaie,  et  qui  s'apprête  à  frapper  la  nouvelle  pièce  de 
la  Commune. 

—  Eh  bien  !  ça  va-t-il,  notre  pièce  de  cent  sous  ? 
Camélinat  me  conte  les  difficultés  qu'il  rencontre  pour 

se  faire  livrer  des  lingots  d'argent  par  la  Banque.  Ce 
n'est  qu'après  engagements  sur  engagements  que  M.  de 
Plœuc  a  consenti  à  lui  donner,  par  lots  de  cent  mille 
francs,  deux  millions  d'argent  destinés  à  la  frappe. 

—  Mais  la  Commune  ne  pouvait-elle  pas,  tout  simple- 
ment, envoyer  un  bataillon  ! 

Camélinat  lève  les  bras  au  ciel. 
Et  après  un  silence  : 

—  Enfin,  j'ai  tout  de  même  mes  lingots.  Je  vous  ap- 
porterai ma  pièce  nouvelle  quelque  jour. 

Ce  jour  ne  vint  pas.  Les  pièces  de  cent  sous  de  la 
Commune  ne  furent  frappées  que  le  samedi  20  mai.  Le 
lendemain,  les  Versaillais  étaient  dans  Paris. 


(i)  Camélinat,  l'un  des  fondateurs  de  l'Internationale.  Nommé 
par  la  Commune  directeur  de  la  Monnaie.  Plus  lard,  député  de 
Paris. 

ai3 


par  la  ville  révoltée 

Le  mercredi  matin,  en  pleine  bataille,  quand  les 
coups  de  feu  éclataient  déjà  dans  le  voisinage,  par  la 
porte  de  la  rue  Guénégaud,  deux  fourgons  sortaient, 
chargés  de  pièces,  exactement  pour  i53.ooo  francs. 

Après  mille  détours,  arrêtés  à  tout  instant  par  les 
barricades  qu'il  fallait  franchir,  les  deux  fourgons  arri- 
vèrent place  Voltaire,  à  la  mairie  du  onzième,  où  s'était 
transportée  la  Commune. 

Longtemps  après  la  défaite,  un  témoin  me  raconta  la 
scène  fantastique.  Les  combattants  de  la  dernière  heure 
recevant  leur  solde  en  pièces  neuves  de  la  Commune 
déjà  marquée  par  la  mort. 

Les  fourgons  avaient  été  abrités  dans  la  cour  inté- 
rieure de  la  mairie.  On  puisait  à  pleines  mains  dans  des 
paniers,  pleins  jusqu'au  bord  de  pièces  à  peine  échap- 
pées du  balancier. 

la  pièce  «  au  Trident  » 

Les  pièces  frappées  par  la  Commune  sont  d'une 
exceptionnelle  rareté.  J'en  possède  un  exemplaire  du 
type  connu,  celui  que  l'on  peut  voir  dans  les  \âtrines  du 
musée  Carnavalet,  où  ont  été  rangés  une  série  de 
menus  objets  et  de  médailles  se  rapportant  à  la  période 
insurrectionnelle  de  i8;i.(i) 

Pourquoi  ces  pièces,  frappées  au  nombre  de  quatre 
cent  mille  par  Camélinat,  sont-elles  devenues  si  rares? 
Simplement  parce  que,  par  ordre  supérieur,  elles  ont 
été   immédiatement  retirées  de   la  circulation.    Celles 


(i)  Ce  modèle  de  la  pièce  de  cinq  francs  frappée  par  la  Commune 
a  été  reproduit  dans  l'album  la  Guerre,  L'Invasion,  la  Commune, 
d'Armand  Dayot,  page  299. 

214 


ÇA   ET   LA 

qui  étaient  restées  en  stock  à  la  Monnaie  ont  été  reje- 
tées au  creuset.  Les  grosses  maisons  de  banque  ont 
soigneusement  écarté  celles  qu'elles  recevaient.  La 
direction  des  finances  les  a  échangées  contre  des  pièces 
moins  subversives.  Ce  n'est  que  par  le  plus  grand  et  le 
plus  heureux  des  hasards  qu'une  de  ces  pièces  peut 
encore  être  découverte  dans  la  circulation  quotidienne. 

La  pièce  de  cinq  francs  frappée  par  la  Commune 
ne  diffère  pas,  à  première  vue,  des  pièces  de  la 
République  de  1848,  dites  à  l'Hercule,  gravées  par 
Dupré.  Une  seule  marque  distinctive,  le  déférent,  les 
fait  reconnaître.  Le  déférent  est  la  marque  spéciale  à 
chaque  directeur  de  la  Monnaie.  Il  est  placé  au  revers, 
à  gauche,  à  la  partie  inférieure  de  la  pièce.  Sur  les 
pièces  frappées  par  la  Commune,  ce  déférent  est  un 
petit   trident. 

Étrangeté  de  ces  pièces.  La  fameuse  légende  Dieu 
protège  la  France  court  en  exergue  tout  autour. 

Un  jour  que  je  blaguais  Camélinat  à  ce  sujet  : 

—  Tu  aurais  dû  au  moins,  lui  disais-je,  mettre  :  Dieu 
protège  la  Comnmne!  C'eût  été  plus  drôle. 

Il  n'y  a  là,  bien  entendu,  rien  de  la  faute  du  directeur 
de  la  Commune.  Il  fallait  frapper  vite.  Les  coins  nou- 
veaux n'étaient  pas  prêts.  On  n'eul  le  temps  de  rien 
changer  au  type  de  1848.  C'est  ainsi  que  Dieu  continua 
à  protéger  la  France  et  aussi  la  Commune  de  Paris,  au 
mois  de  mai  1871. 

Reliques 

La  Monnaie  était  devenue,  en  peu  de  jours,  le  récep- 
tacle de  tout  ce  que  les   ministères,    administrations, 

ai5 


par  la  cille  révoltée 

monuments,  possédaient  de  métaux  précieux,  sous 
forme  d'ustensiles  ou  d'œuvres  d'art  de  valeur  douteuse. 

Certains  ministères  (i)  envoyèrent  de  la  vaisselle  aux 
armes  royales  ou  impériales.  Les  trésors  des  églises  ne 
furent  guère  inquiétés.  Des  patriotes  zélés,  probable- 
ment très  peu  au  courant  de  la  pacotille  du  culte, 
venaient  à  tout  instant  dénoncer  à  la  Monnaie  des 
richesses  incroyables  qu'ils  avaient  découvertes,  un 
soir  de  club,   dans  tel  ou  tel  sanctuaire. 

Parfois,  pour  les  contenter,  on  envoyait  un  employé 
en  reconnaissance.  Les  objets  d'art  en  or  et  en  argent 
se  réduisaient  bien  vite,  au  premier  examen,  à  quelques 
vulgaires  lampadaires  modernes,  en  faux  bronze  doré, 
comme  le  commerce  des  objets  pieux  en  fabrique  à  la 
grosse. 

Les  Tuileries  fournirent  à  la  Monnaie  une  ample 
moisson  de  bibelots.  Les  appartements  de  l'Impératrice 
étaient  un  véritable  magasin  d'objets  de  piété.  Les 
reliquaires  y  furent  trouvés  en  tas.  Chacun  d'eux  copieu- 
sement garni  de  débris  de  toute  provenance. 

Tous  les  saints  et  toutes  les  saintes  étaient  repré- 
sentés par  quelque  morceau  de  leur  enveloppe  charnelle, 
dans  l'oratoire  de  la  superstitieuse  souveraine. 

Le  moment  venu  de  jeter  toute  cette  bimbeloterie 
au  creuset,  le  fondeur,  un  solide  gaillard,  prenant  un  à 
un  les  reliquaires,  versés  dans  un  panier,  les  lançait 
dans  la  fournaise,  accompagnant  son  geste  de  quelque 
apostrophe  joyeuse. 


(I)  Pas  tous.  Au  ministère  de  la  justice,  où  j'allais  souvent 
déjeuner  avec  Protot,  il  m'est  arrivé,  à  maintes  reprises,  de  me 
servir  de  couverts  d'argent  aux  armes  fleurdelysées. 

2l6 


ÇA    ET    LA 

—  A  toi,  ma  vieille  Brigitte  ! 

—  Mon  vieux  Nis  (saint  Denis),  tu  vas  passer  tui  fichu 
quart  d'heure. 

Et  ainsi  pour  tous  les  saints  et  saintes  dont  les  orteils 
ou  les  phalanges  se  présentaient  au  fondeur  incrédule. 

Il  était,  un  jour,  arrivé  au  dernier. 

Il  le  tourne,  le  retourne,  l'ouvre. 

Derrière  une  double  porte,  un  morceau  de  chiffon. 
A  côté,  un  papier,  sur  lequel  est  l'inscription  suivante  : 
«  Morceau  du  tibia  de  saint  Joseph  ». 

—  Ah!  nom  de  Dieu,  c'est  trop  drôle...  s'exclame  le 
fondeur...  Ça  doit  être  meilleur  que  de  la  corde  de 
pendu... 

Et,  de  ses  gros  doigts,  il  enfonce  la  relique  dans  la 
poche  de  son  gilet. 
Qu'est-il  advenu  du  morceau  du  tibia  de  saint  Joseph  ? 
Gamélinat,  qui  m'a  conté  l'histoire,  n'a  pu  me  le  dire... 


révoltée.  —  5 


A  SAINT- LAURENT 


Fin  avril.  —  Les  journaux  sont  pleins  de  récits  extra- 
ordinaires. On  a  fait  d'horribles  découvertes  dans 
l'église  Saint-Laurent.  En  fouillant  la  crypte,  on  a  mis 
au  jour  des  squelettes.  D'abord  un.  Puis,  tout  un  tas. 
Ces  squelettes  appartiendraient  à  des  individus  dont  la 
mort  serait  plutôt  récente.  Au  crâne  de  l'un  adhèrent 
des  cheveux  blonds.  On  a  trouvé,  dans  la  terre  remuée, 
un  peigne  d'écaillé...  Des  cheveux  de  femme...  Un  peigne 
échappé  de  cette  chevelure...  On  dit  que  les  squelettes 
sont  tout  contorsionnés. . .  Les  infortunés  auraient-ils  donc 
été  enterrés  quand  ils  vivaient  encore  ! 

Par  toute  la  ville,  les  camelots  crient  une  feuUle,  un 
placard,  qui  montre  la  crypte  et  les  squelettes. 

—  Achetez  les  Cadavres  de  Saint-Laurent  ! 

Et  la  foule  arrache  des  mains  des  vendeurs  la  feuille 
imprimée. 

J'ai  conservé  ce  placard.  Le  même  que  j'ai  acheté  rue 
du  Croissant,  en  i8ji. 

En  tête,  wa  dessin  sur  bois,  signé  des  initiales  A.  L., 
Auguste  Lançon,  le  peintre  connu,  mort  il  y  a  une  ving- 
taine d'années.  Les  amateurs  se  sont  disputé  ses  eaux- 
fortes.  Lançon  faisait  partie  du  comité  de  la  Fédération 

218 


ÇA    ET   LA 

des  Artistes,  dont  était  aussi  le  sculpteur  Dalou,  l'au- 
teur du  Triomphe  de  la  République  de  la  place  du 
Trône. 

Ah  !  ce  placard  !  Faut-il  en  donner  un  tout  petit 
extrait  ? 

Il  y  a  quatorze  cadavres,  quatorze  squelettes  ! 

Quatorze  squelettes  de  femmes  ! 

De  femmes  jeunes  enfouies  ici  depuis  dix  ans,  douze  ans, 
quinze  au  plus. 

On  a  retrouvé  encore  un  peigne,  une  chevelure  blonde, 
que  les  visiteurs  peuvent  voir  et  toucher. 

Tous  ces  squelettes  ont  la  même  attitude:  les  jambes 
écartées  comme  par  un  mouvement  convulsif,  les  mains 
rapprochées  sur  le  ventre  comme  si  elles  avaient  été  liées... 

La  voyez-vous,  cette  scène  horrible,  ces  jeunes  femmes, 
ces  jeunes  filles,  attirées  par  les  promesses  ou  l'espoir  du 
plaisir... 

Allons  à  Saint-Laurent. 

En  route,  je  rencontre  un  ami.  Il  est  du  quartier.  Il 
croit  aux  squelettes.  Ou  plutôt  aux  victimes.  Il  croit 
qu'il  y  a  là  un  mystère  terrifiant.  Des  saturnales  dans 
les  chapelles.  Des  jeunes  filles  souillées.  Des  scènes  de 
sadisme.  Le  meurtre  après  la  souillure... 

Nous  sommes  devant  le  portail. 

Des  groupes  causent  et  gesticulent.  Je  m'approche. 
Tout  ce  que  je  puis  saisir  des  conversations  qui  se 
croisent,  bruyantes,  des  disputes  qui  s'élèvent  autour 
de  tel  ou  tel  incident,  c'est  que,  depuis  longtemps  déjà, 
des  bruits  couraient  sur  les  prêtres  de  Saint-Laurent. 
On  parlait  de  morts,  de  mortes  surtout,  enterrés  clan- 
destinement, d'ossements  qu'on  aurait  vus  dans  les 
souterrains  de  l'église... 

Entrons. 

219 


par  la  ville  révoltée 

Pas  de  squelettes  au  dehors,  ni  dans  les  nefs.  II  faut 
descendre  dans  la  crypte. 

Je  suis  la  foule. 

Sur  la  terre  fraîchement  remuée,  rougeâtre,  des  sque- 
lettes en  morceaux.  Un  ou  deux  complets.  Les  autres 
décapités.  Ils  sont  recouverts  de  cette  horrible  rouille 
des  os  enterrés  depuis  longtemps.  Au  mur,  deux  lampes 
à  pétrole...  Hideux. 

—  Où,  la  chevelure  blonde?  Où,  le  peigne? 
Je  demande  à  mes  voisins. 

Personne  ne  peut  me  répondre. 

Au  bas  de  l'escalier,  un  garde  national  assis,  fume  sa 
pipe.  Il  semble  le  gardien  de  ce  cauchemar. 

—  Où  est  la  femme  aux  cheveux  blonds  ? 

—  Je  n'en  sais  rien... 

—  Vous  l'avez  vue  ? 

—  Moi...  non... 

Et  le  garde,  philosophiquement,  tire  de  sa  pipe  une 
bouffée  de  fumée. 

Il  ne  me  restait  qu'à  remonter. 

L'odeur  fade  de  nécropole  fraîchement  remuée  me 
poursui\it  jusqu'au  porche  de  l'église,  où  les  camelots 
criaient  le  fameux  placard. 

—  Achetez  les  Cadavres  de  Saint-Laurent! 

Je  sus,  quelques  jours  plus  tard,  comment  les  cadavres 
—  les  squelettes  —  avaient  été  tirés  de  leur  sommeil. 

Le  jour  de  Pâques,  le  7  avril,  un  capitaine  fédéré, 
nommé  Godefroy,  accompagné  de  quelques  hommes  du 
104*  bataillon,  avait  perquisitionné  dans  l'égUse.  On 
disait  dans  le  quartier  que  les  curés  y  cachaient  des 
armes.  Le  capitaine  ne  trouva  rien. 

Huit  jours  après,  nouvelle  perquisition.  Cette  fois  plus 


ÇA   ET   LA 

sérieuse.  L'église  est  cernée.  Deux  commissaires  de  po- 
lice. Celui  du  quartier  du  Temple,  nommé  Blond.  Celui 
du  quartier  de  Saint-Laurent,  Vinchon.  Le  juge  d'in- 
struction Moiré,  (i)  Trois  délégués  de  la  mairie  du 
dixième.  La  force  armée  est  commandée  par  le  capi- 
taine adjudant-major  Tribalet. 

Que  cherche  tout  ce  monde? 

Des  armes.  Des  cadavres. 

Les  cadavres  dont  on  parle  tout  haut  dans  le  quartier. 

Commissaire  de  police,  juge  d'instruction,  délégués 
de  la  mairie,  capitaine,  descendent  dans  la  crypte. 
Quelques  coups  de  pioche,  et  les  cadavres  apparaissent. 

En  temps  normal,  la  moindre  réflexion  eût  suffi  à 
convaincre  le  plus  ardent  ennemi  des  curés.  (2)  Mais, 
sous  la  Commime!  Quand  la  fièvre  chaulTait  les  cer- 
veaux! Quand  le  canon  tonnait!  Quand  on  imprimait 
tous  les  jours  que  les  curés  trahissaient!  Quand  ils 
étaient   déjà    à   Mazas,    bientôt   à    la   Roquette! 

Voici  la  lettre  qu'à  la  sortie  de  l'église,  après  avoir 
visité  la  crypte,  le  capitaine  adjudant-major  Tribalet 
adressait  aux  journaux.  (Ceux  qui  voudront  en  contrô- 
ler le  texte  n'auront  qu'à  ouvrir  la  collection  du  Cri  du 
Peuple,  de  Vallès,  26  avril  1871.) 

Citoyen  rédacteur, 
Hier,   on   apprenait  que  des  faits  étranges   se   passaient 
dans  l'église  Saint-Laurent.  Un  oflîcier  d'état-major  reçut  la 
mission  de  s'y  rendre  et  de  la  visiter  exactement. 


(i)  Moiré  (Frédéric-Joseph),iiominé  par  le  délégué  à  Injustice  Protot 
juge  (rinslruction  près  les  tribua.mx  criuiiiicls  de  l<i  Seine  (8  mai). 

(2)  Après  1.1  prise  de  Paris,  une  coiiimissioii  fut  nommée  pour 
examiner  les  ossements.  Le  rapporteur  do  la  commission, 
Tardieu,  déclara,  en  son  nom.  et  au  nom  de  ses  collègues,  qu'ils 
remontaient  au  moins  à  cent  cinquante  ans. 

•2'21 


par  la  ville  révoltée 

A  son  entrée  dans  l'église,  il  A'it  différents  souterrains 
ouverts,  et  grand  fut  son  étonnement  quand  il  ai^erçut  un 
espace  de  plus  de  vingt  mètres  cubes  remplis  d'ossements 
humains. 

Plus  loin,  quelques  squelettes,  remontant  à  une  date  plus 
récente,  lurent  trouvés.  Après  une  minutieuse  perquisition, 
on  remarqua  que  ces  squelettes  appartenaient  au  sexe 
féminin.  Un  d'eux  surtout  avait  encore  une  chevelure  abon- 
dante d'un  blond  cendi'é. 

Il  y  a  là  un  mystère  qu'il  faudra  éclaircir,  une  série  de 
crimes  qu'il  faudra  dévoiler,  pour  l'édification  des  timorés 
et  la  confusion  des  hypocrites  et  des  gens  de  mauvaise  foi 
qui  blâment  la  mesure  relative  à  la  fermeture  des  églises. 

Il  faut  bien,  enfin,  que  les  aveugles  ouvrent  les  yeux,  et 
que  la  lumière  jaillisse  sur  les  ténèbres  que  font  autour 
d'eux  les   hommes   noirs. 

Salut  et  fraternité, 

Gustave  Trib^vlet. 

La  lettre  du  capitaine,  reproduite  partout,  attira  à 
Saint-Laurent  la  foule  crédule ,  et  aussi  la  foule 
curieuse. 

L'église  et  la  crypte  furent  consciencieusement  gardées 
par  un  détachement  de  garde  nationale,  justpi'à  la 
bataille  des  rues.  Après  l'entrée  des  troupes,  le  presby- 
tère, dont  le  mur  longe  le  boulevard,  fut  défendu  par 
les  derniers  hommes  du  poste  qui  y  avait  été  installé. 
Quand  le  3®  bataillon  du  4^  de  ligne  de  l'armée  de 
Versailles,  commandé  par  le  capitaine  Séran,  fît  irrup- 
tion, les  défenseurs  s'échappèrent  par  une  porte  donnant 
dans  le  faubourg  Saint-Martin.  Mais,  là,  ils  se  trouvèrent 
encore  en  face  des  soldats.  Ils  avaient  à  peine  fait  quel- 
ques pas,  qu'ils  tombaient  fusillés  à  bout  portant. 


AU    CLUB    SEVERIN 


Mai.  —  Un  soir.  Dix  heures.  J'erre  dans  le  Quartier, 
à  la  recherche  de  quelqu'un  ou  de  quelque  chose  qui 
m'aide  à  passer  la  soirée.  J'entre  à  la  brasserie  de  la 
rue  Saint-Séverin,  vers  laquelle,  automatiquement,  je 
me  suis  dirigé.  Personne.  Le  désert. 

Si.  Quelqu'un.  Couché  sur  une  banquette,  au  fond,  le 
Général. 

Le  Général,  c'est  un  de  notre  bande.  Jules  Ducrocq. 
Il  a  hérité  de  ce  surnom  après  Ghampigny.  Ducrocq. 
Ducrot,  (i)  le  vrai.  Ça  se  x'essemble. 

Étudiant  en  médecine,  Ducrocq  est  aide-chirurgien- 
major  au  fort  de  Vanves. 

Il  est  là  avec  son  ordonnance.  Un  grand  diable  qui  a 
la  taille  d'un  tambour-major.  Ducrocq,  lui,  est  minus- 
cule. Quand  ils  marchent  l'un  près  de  l'autre,  l'aide- 
chirurgien,  petit,  petit,  dans  son  uniforme,  sabre  au 
côté  et  bottes  à  l'écuyère,  l'ordonnance,  avec  des  pan- 
talons qui  lui  viennent  à  mi-jambe,  causant  haut,  par- 


(i)  Ducrot  (Angusle),  commamlanl  la  deuxième  arinoe,  destinée 
à  opérer  sur  la  Marne.  Sa  proclamation  du  a8  novembre  1870  se 
tfrrminail  par  celte  phrase  :  «  Pour  moi,  j'en  fais  le  serment  devant 
la  nation  tout  entière,  je  ne  rentrerai  dans  Paris  que  mort  ou 
vicLorieux.  » 

223 


par  la  cille  révoltée 

fois  un  peu  éméchés,  ce  géant  et  ce  pygmée  font  la  joie 
du  boulevard  Michel. 

Très  brave  du  reste,  le  Général.  Bon  camarade. 
Cœur  d'or.  Mais  petit.  Et,  ma  foi,  le  coude  toujours 
prêt  à  se  lever. 

—  Eh  bien,  Général,  tu  n'es  donc  pas  au  fort? 

—  J'y  retourne  de  ce  pas... 

Ducrocq  s'était  levé.  11  se  rassit  quand  on  eut  apporté 
les  chopes, 

—  Et  G...?  lui  demandai-je.  Toujours  là-bas? 

—  G...?  11  se  fera  crever  un  jour  comme  un  soldat  de 
cible.  Figure-toi  que  son  plaisir  est  de  s'asseoir  sur  le 
baslion,  les  jambes  pendantes  en  dehors...  Et  pendant 
que  la  mitraille  pleut,  lui,  il  fume  sa  pipe...  Il  s'en  fout... 

L'ordonnance  interrompt  sans  façon  son  chef. 

—  Allons,  Général.  Il  faut  filer.  Tu  sais  bien  que  la 
voiture  qui  nous  conduit  là-bas  nous  attend  depuis  déjà 
une  heure. 

A  regret,  le  Général  se  décide.  Il  boucle  son  ceinturon^ 
coiffe  son  képi.  Je  les  regarde  partir,  l'un  derrière  l'autre, 
le  géant  et  le  nabot. 

Me  voilà  seul.  Mais  la  porte  du  café  s'ouvre.  Le  visi- 
teur jette,  comme  je  l'ai  fait  tout  à  l'heure,  un  regard 
désappointé  sur  la  salle  vide.  Il  m'a  aperçu.  C'est  Gill. 

Gill  s'assied.  Muet. 

—  Mais,  qu'as-tu  donc  ce  soir?  Tu  as  l'air  tout  retourné. 

—  J'ai,  mon  vieux,  que  je  m'em... 

—  ? 

—  Oui.  C'est  la  fin.  Nous  sommes  foutus.  Et  qu'est-ce 
qui  va  nous  arriver  ?  La  déportation  ?  L'exil,  tout  au 
moins?...  Ah!  c'est  gai!  Sale  Commune,  va...  Quelqu'un 
qui  revient  de  Versailles  est  venu  me  voir  tout  à  l'heure, 

2^4 


ÇA   ET   LA 

chez  Laveur.  Il  m'a  dit  que,  dans  huit  jours  —  tu  entends, 
huit  jours  —  l'année  sera  entrée...  Ah  !  oui,  c'est  du 
propre... 

—  Mais  non.  Mais  non...  Au  contraire...  Moi  aussi  j'ai 
des  nouvelles.  Je  suis  allé  ce  matin  à  la  Justice  voir 
Protot.  Ça  va  bien...  Je  t'assure... 

A  la  vérité,  j'étais  aussi  inquiet  que  Gill.  Mais  pour- 
quoi ne  pas  le  rassurer? 

—  Vrai  ? 

—  Sûi\ 

Gill  a  repris  sa  face  des  bons  jours.  Prompt  à  passer 
du  désespoir  à  la  confiance. 

—  Si  nous  allions  au  Club?  me  dit-il  brusquement. 

—  Au  Club? 

—  Oui.  Au  Club  Séverin.  Il  vient  d'ouvrir.  Ça  doit 
être  drôle. 

—  Allons-y. 

Nous  sortons.  Nous  longeons  à  petits  pas  le  trottoir 
de  la  rue  Saiat-Séverin,  qui  s'étrangle  après  la  rue  de  la 
Harpe.  Derrière  les  vitres  à  demi  éclairées  des  chands 
de  vin,  par-ci,  par-là,  des  groupes  de  gardes  fédérés, 
assis  autour  des  tables.  Nous  voici  devant  le  porche  de 
la  vieille  église  toute  noire.  Deux  ou  trois  femmes 
montent  les  degrés,  poussent  le  tambour,  et  dispa- 
raissent. 

—  Par  Dieu  !  exclame  Gill.  On  diiait  qu'elles  vont  au 
salut. 

Et,  de  fait,  pas  un  cri.  Rien  qui  fasse  pressentir  le 
club,  violent,  tapageur.  Rien. 

Nous  entrons. 

L'égli.se  est  noire.  Au  milieu  de  la  nef  centrale,  une 
tache  de  lumière.  La  chaire  et  le  banc  d'œuvre.  Des 

aa5  rcvoltée.  —  5. 


par  la  ville  récoltée 

lampes  à  pétrole  accrochées  aux  piliers.  Les  bas-côtés, 
le  chœur,  l'abside,  tout  cela  dans  l'obscurité.  Enfonçons- 
nous  dans  le  noir.  Gomme  cela,  nous  verrons  plus  à 
Taise.  Et  personne  ne  nous  verra.  Nous  ne  courrons 
pas  le  risque  d'être  abordés,  d'être  —  qui  sait?  — 
réclamés  comme  assesseurs. 

Deux  chaises.  Nous  voici  installés  derrière  un  pilier. 

Un  orateur  est  à  la  tribune  —  la  chaire  à  prêcher. 

—  Oui,  citoyens,  c'est  le  feu  grégeois  qu'il  nous  faut... 
Je  demande  qu'on  organise  un  bataillon  de  feu  gré- 
geois... En  quelques  arrosées,  les  Versaillais  sont 
flambés... 

L'homme  disparaît.  Nous  avons,  entre  deux  discours, 
le  temps  de  regarder. 

Fiché  au  côté  gauche  de  la  chaire,  un  drapeau  rouge. 
En  face,  au  banc  d'oeuvre,  sévères  comme  les  marguil- 
lers  dont  ils  tiennent  la  place,  les  citoyens  du  bureau. 
Président  et  quatre  assesseurs.  Sur  le  banc,  un  clairon... 
Qu'est-ce  que  peut  bien  faire  là  ce  clairon? 

Le  président  s'est  levé. 

—  Citoyens,  la  parole  est  à  la  citoyenne...  (le  nom 
ne  m'est  pas  resté). 

La  citoyenne  est  déjà  là,  les  coudes  appuyés  sur  le 
rebord  de  la  chaire. 

—  Citoyens... 

Mais  notre  attention  est  autre  part. 

—  Dommage,  me  dit  Gill,  je  n'ai  pas  de  crayon.  Je 
croquerais  cela... 

Dans  la  nef,  une  centaine  d'auditeurs.  Pas  plus.  Une 
douzaine  de  femmes.  Les  hommes  en  fédérés.  Quelques- 
uns  fument.  Les  femmes  en  caracos.  Adossés  à  un  pilier, 
deux  gardes  assis  devant  une  chaise  vide,  sur  laquelle 

226 


ÇA   ET   LA 

ils  viennent  de  poser  uu  litre,  tin  verre  et  une  miche  de 
pain.  Ils  mangent  et,  à  tour  de  rôle,  boivent.  En  silence. 
Pas  de  gestes.  Comme  un  respect  pour  ce  qui  est  tou- 
jours pour  eux  le  saint  lieu,  où,  peut-être,  ils  ont  été 
baptisés  et  mariés. 

La  citoyenne  déclame  toujours.  L'assistance  a  l'air 
plutôt  froide. 

—  C'est  ça,  un  club!  me  dit  Gill.  Ce  n'est  pas  gai... 
Et  dire  que,  plus  tard,  les  historiens  en  feront  des 
tableaux   flamboyants..    Ah!    l'Histoire... 

Et  GiU,  repris  par  son  spleen  de  tout  à  l'heure: 

—  Allons-nous-en.  C'est  moins  rigolo  que  la  messe  de 
minuit. 

C'était  vrai.  L'intérêt  était  plus  loin.  Le  canon  des 
forts  tonnait.  Et  ma  pensée,  détachée  du  discours  de 
la  citoyenne,  de  la  chaire  à  prêcher  et  du  banc  d'oeuvre, 
s'en  allait  aux  avant-postes.  Est-ce  que,  à  ce  moment 
même,  les  Versaillais,  comme  l'annonçait  Gill  tout  à 
l'heure,  ne  tentaient  pas  le  dernier  effort?... 

Nous  nous  dirigions  vers  la  porte  de  sortie  de  l'église, 
quand,  brusquement,  une  sonnerie  criarde  éclate  dans 
le  silence. 

Le  clairon  du  banc  d'œuvre! 

Eh  oui  !  Le  président,  debout,  au  milieu  de  ses  asses- 
seurs, tient  à  la  main  le  cuivre  qu'il  vient  d'ôter  de 
ses  lèvres.  Le  clairon  rcmphxcc  la  sonnette  pour 
annoncer  la   clôture. 

A  la  tribune  —  d'où  c.^l  ficsccudue  la  ciloyeuue  — 
un  officier  lédéré  agile  le  drapeau  rouge. 

—  Citoyens,  la  Marseillaise! 

Et  les  cent  bouches  s'ouvrent.  Sous  les  voûtes  de  la 
vieille  église,  le  chant  gronde... 


par  la  ville  récoltée 

—  Eh  bien  !  dis-je  à  Gill,  nous  n'avons  pas  perdu 
notre  soirée. 

La  Marseillaise  s'éteint.  Les  assistants  s'en  vont. 
Il  ne  reste  bientôt  plus,  dans  la  nef,  que  deux  ou  trois 
femmes,  qui  éteignent,  une  à  une,  les  lampes  à  pétrole. 
On  a  oublié  le  drapeau  rouge.  Une  d'elles  le  prend,  le 
roule,  et  le  met  sous  son  bras  pour  l'emporter. 

Nous  les  vîmes  filer,  glissant  sur  les  dalles. 

Quelques  groupes  s'étaient  arrêtés  au  bas  des  degrés 
du  porche,  causant  tranquillement,  comme  de  bons 
bourgeois   du   quartier. 

Minuit  tintait  à  la  vieille  cloche  de  Saint-Séverin... 

Quand  le  jjour  aura  paru,  le  sacristain  balayera  la  nef, 
poussera  au  tas  les  croûtes  de  pain,  les  peaux  de  sau- 
cisson et  les  culots  de  pipe.  Et  le  prêtre  dira,  comme 
en  des  temps  moins  sombres,  sa  messe  coutumière... 


CAFE  D'ORSAY 


Mai.  —  Nous  avons  bouquiné  tout  le  matin  sur  les 
quais,  Vermersch  et  moi. 

Nous  entrons  au  café  d'Orsay  pour  y  déjeuner. 

Survient  un  groupe  d'amis.  Eudes.  Régère.  Deux  ou 
trois  autres,  en  grand  costume  militaire.  Ils  doivent 
venir  de  la  Légion  d'honneur,  toute  proche,  où  Eudes  a 
son  quartier-général. 

Régère,  en  uniforme  de  colonel  fédéré.  Képi  au  quin- 
tuple galon  d'argent,  bottes  vernies  à  l'écuyère.  Cein- 
ture rouge  autour  du  ventre.  Epinglée  au  côté  gauche, 
la  petite  rosette  à  franges  d'or  des  membres  de  la 
Commune. 

Ses  amis  sont  depuis  longtemps  assis  qu'il  cause 
toujours,  gesticulant.  Sa  face  rougeaude  s'illumine.  Ses 
moustaches  rouges,  ses  cheveux  rouges,  ses  favoris 
rouges,   grisonnants,    étincellent. 

Brusquement,  il  se  laisse  tomber  sur  une  chaise,  les 
jambes  embarrassées  dans  son  sabre. 

Il  se  relève,  détache  le  sabre,  le  saisit,  et,  d'une  voix 
impérieuse,  au  garçon  qui  est  à  l'autre  bout  de  la  salle: 

—  Garçon,  accroche  mon  épée  à  la  patère. 

Régère  tend  l'cpée,  puis,  le  képi  galonné. 


par  la  cille  récoltée 

Vermersch  me  pousse  du  coude.  Et,  entre  ses 
dents  : 

—  Il  est  magnifique. 

Vermersch,  retenu  aux  avant-postes  pendant  les  mois 
du  siège  —  il  était  aide-chirurgien  aux  ambulances  de 
monseigneur  Bauer  —  ne  faisait  que  de  rares  appa- 
ritions à  noire  brasserie  de  la  rue  Saint-Séverin.  Il  ne 
connaît  pas  son  Régère. 

Et  je  lui  conte,  toujours  mezzo  voce  —  nous  sommes 
à  la  table  voisine  —  qu'après  le  3i  octobre,  Régère,  qui 
était  poursuivi,  et  qui  prenait  son  rôle  très  au  sérieux, 
en  était  arrivé  à  changer  presque  chaque  jour  de  cos- 
tume. 

Un  soir,  nous  vîmes  s'avancer  vers  la  table  où  nous 
étions  quelques-uns,  Vallès,  RouUier,  Paget-Lupicin, 
Frémine,  d'autres,  un  citoyen  que  nous  ne  reconnûmes 
pas  tout  d'aboi'd,  sanglé  qu'il  était  dans  un  impeccable 
uniforme  de  tambour  de  la  garde  nationale,  passepoils 
blanc  et  rouge  aux  manches  et  au  képi,  ceinturon 
blanchi  à  la  craie.  Un* vrai  tambour,  quoi!  Il  ne  lui 
manquait  que  les  baguettes  —  et  la  caisse. 

Le  tambour  tend  la  main  à  Edouard  RouUier,  stupé- 
fait. 

—  Citoyen  tambour,  articule  RouiUer... 

Le  tambour  a  mis,  d'un  air  mystérieux,  son  doigt  sur 
ses  lèvres. 
Mais  Rouiller  est  déjà  saisi  d'un  fou  rire. 

—  Farceur,  va! 

Le  tambour,  c'était  Régère. 

—  Attendons  qu'ils  partent,  me  glisse  Vermersch  à 
t'oreille.  Je  veux  voir  de  quelle  façon  guerrière  il  va 
recevoir  «  son  épée  »  des  mains  de  l'officieux. 

a3o 


ÇA    ET    LA 

Ils  ont  fini.  Le  garçon  distribue  les  képis  et  les 
sabres. 

Régère,  sanglé,  attend. 

Nous  ne  perdons  aucun  de  ses  gestes. 

Je  dois  à  la  vérité  de  dire  que  le  tambour  du  3i  oc- 
tobre, élevé  par  les  électeurs  du  cinquième  arrondis- 
sement à  la  dignité  de  membre  de  la  Commune, 
raccrocha  son  sabre  au  crochet  de  son  ceinturon  de 
la  façon  la  plus  martiale,  tout  comme  s'il  n'avait  jamais 
fait  autre  chose  de  sa  vie. 


CONCERT   AUX   TUILERIES 


Mai.  —  Dix  heures  du  soir.  Jardin  réservé  des  Tui- 
leries, qu'on  appelait  toujours  le  Jardin  du  Petit  Prince. 
Nous  nous  promenons,  Vermersch  et  moi.  Foule  énorme. 
Les  massifs  illuminés  par  des  lanternes  rouges  accro- 
chées aux  arbustes.  Des  lampions  rouges  en  bordure  des 
corbeilles  et  des  pelouses.  Des  draperies  rouges  à  l'es- 
trade des  musiciens  qui  jouent  des  airs  patriotiques, 
mélangés  à  des  ouvertures  d'opéras  populaires. 

La  musique  se  tait. 

Par  les  fenêtres,  ruisselantes  de  lumières,  du  Palais, 
il  nous  arrive  des  bouffées  de  bruit  et  de  chant. 

Il  y  a  concert  dans  la  salle  des  Maréchaux. 

—  Allons  voir  ça,  me  dit  Vermersch. 

Nous  franchissons  le  portique  du  pavillon  central,  le 
pavillon  de  l'Horloge.  A  gauche,  deux  fédérés,  le  coude 
appuyé  sur  le  fusil,  gardent  l'entrée  d'une  vaste  salle 
où  tout  le  monde  entre  sans  la  moindre  difficulté.  Nous 
entrons.  Sur  toute  la  longueur,  une  table  longue, 
longue.  Des  verres  à  la  centaine,  des  bouteilles,  des 
canettes  pleines  de  bière  blonde,  des  montagnes  de 
brioches,  des  biscuits  en  paquets.  Personne  n'a,  pour 

a33 


ÇA    ET   LA 

le  moment,  le  di*oit  de  s'approcher  de  la  table.  Le 
buffet   pour   l'entr'acte. 

Un  escalier  au  fond.  Au  bas,  deux  lions  de  marbre, 
la  patte  appuyée  sur  une  boule.  Et,  adossées  aux  lions, 
deux  gentilles  cantinières,  chapeau  à  plumes  et  corsage 
à  boutons  étincelants,  qui  offrent,  à  ceux  qui  passent 
près  d'elles,  une  épingle,  dont  la  tête  porte  un  bonnet 
phrygien  émaillé  de  rouge. 

Nous  accrochons  l'insigne  à  la  boutonnière.  Les  deux 
cantinières  tendent  une  bourse. 

—  Pour  nos  blessés,  citoyens  ! 

Nous  montons.  La  porte  de  la  salle  des  Maréchaux. 
Une  buée  de  chaleur  brûlante.  Les  lustres  énormes, 
suspendus  à  la  coupole,  resplendissent.  A  l'entrée,  une 
impénétrable  masse  humaine.  Vingt  fois,  nous  risquons 
d'être  aplatis  contre  les  murs.  Près  de  nous,  des  femmes, 
emprisonnées  dans  un  flot  de  citoyens,  halètent  et 
s'épongent. 

Quelle  foule  !  La  formidable  haleine  qui  s'échappe  de 
toutes  ces  bouches,  la  poussière  que  soulèvent  ces  mil- 
liers de  semelles  en  perpétuelle  agitation  sur  le  parquet, 
obscurcissent  l'atmosphère  de  la  salle.  Les  dorures  des 
corniches,  les  velours  des  portes  et  des  logettes  supé- 
rieures, tout,  jusqu'aux  silhouettes  empanachées  des 
Maréchaux,  n'apparaissent  qu'à  travers  une  grisaille 
opaque.  La  mer  des  têtes  s'agite,  s'élève,  évolue  de  tous 
côtés.  Près  de  moi,  un  officier,  au  quadruple  galon  d'ar- 
gent, botté,  sabre  au  flanc,  cause  galamment,  debout, 
le  képi  à  la  main,  avec  une  grosse  dame  d'allure  bour- 
geoise, qui  s'évente  avec  son  mouchoir. 

Bourdonnement  d'impatience.  Là-haut,  dans  la  galerie 
qui  court  autour  de  la  coupole,  uu  homme,  l'écharpe 

23i 


par  la  cille  révoltée 

rouge  eu  sautoir,  se  penche  vers  l'assistance.  Il  remue 
les  bras.  Il  parle.  On  n'entend  rien. 

Le  rideau  se  lève.  Silence. 

Sur  la  scène  est  apparue  une  forte  femme.  Péplum 
blanc  traînant  derrière  elle.  Ceinture  rouge  à  la  taille. 

Cris.  Hurlements.  On  trépigne.  On  bat  des  mains. 

La  femme  chante.  Son  nom  vole  sur  les  banquettes. 
C'est  la  Bordas,  (i)  Elle  dit,  elle  mugit  le  chant  qui  l'a 
déjà  rendue  célèbre.  Au  refrain,  c'est  le  délire.  Toute  la 
salle  a  repris  en  chœur  : 

C'est  la  canaille, 
Eh  bien  !  J'en  suis  ! 

Je  pousse  Vermersch  du  coude. 

—  Tu  ne  dis  rien... 

—  Moi?  Je  regarde  les  Maréchaux... 

Ah  oui!  Qu'est-ce  qu'ils  doivent  se  dire  les  Maré- 
chaux ! 

La  Bordas  fait  un  signe. 

De  la  coulisse  sort  un  garde  fédéré,  qui  tient  à  la 
main  un  drapeau  enroulé  sur  sa  hampe.  Il  le  tend  à 
l'artiste,  qui  le  saisit,  le  développe  lentement,  l'élale 
tout  grand,  et  s'en  enveloppe... 

Elle  continue  à  chanter. 

Et  c'est  un  spectacle  empoignant.  Tous  les  visages 
"ont  vers  la  Bordas.  Tous  les  cœurs  battent,  sûrement. 


(i)  Rosalie  Bordas,  s'était  rendue  populaire  en  interprétant  la 
chanson  la  Canaille,  écrite  par  Alexis  Bouvier  au  lendemain  du 
meurtre  de  Victor  Noii"  par  le  prince  Pierre  Bonaparte.  Après  la 
déclaration  de  guerre,  elle  chanta  avec  grand  succès  la  Marseillaise 
à  la  Scala.  Née  en  iS^i  à  Monteux  (Vaucluse).  Morte  vers  i8y6. 

234 


ÇA    ET    LA 

Je  n'oublierai  jamais  cette  apparition.  Sur  le  blanc 
péplum,  comme  une  la-rge  tache  de  sang,  le  rouge  du 
drapeau  frangé  d'or.  La  chevelure  étalée  sur  les  épaules 
nues,  la  poitrine  large,  le  bras  solide  et  musclé,  la 
bouche  grande  ouverte  et  tordue,  le  regard  fixé  là-haut, 
comme  dans  une  brutale  extase.  N'ai-je  point  devant 
moi  la  l'orte  femme  des  ïambes  de  Barbier  —  celle 
qui  veut  qu'on  l'embrasse,  avec  des  bras  rouges  de 
sang... 

La  Bordas,  pendant  qu'elle  dit  la  Canaille,  ne  symbo- 
lise-t-elle  pas,  pour  cette  foule  enfiévrée,  attentive  au 
moindre  de  ses  gestes,  l'armée  des  révoltés,  l'armée  de 
cette  canaille  héroïque  qui  se  bat  là-bas,  par  delà  les 
remparts... 

Des  trépignements  et  des  acclamations  coupent  ma 
rêverie...  La  scène  est  de  nouveau  déserte.  La  première 
partie  du  concert  est  achevée.  C'est  l'entr'acte. 

—  Sortons,  me  dit  Vermersch.  Agar  doit  venir  tout  à 
l'heure.  Je  vais  tâcher  de  la  voir.  Je  te  retrouverai  ici. 

Resté  seul,  je  fais  des  yeux  le  tour  de  la  salle  magni- 
fique, vidée  en  un  clin  d'œil,  abandonnée  pour  la  longue 
table  chargée  de  bouteilles  et  de  verres  que  j'ai  vue  tout 
à  l'heure.  Et  je  songe.  Je  cherche  à  mettre,  sur  les  traits 
immobiles  des  guerriers  de  la  grande  épopée,  des  noms. 
Voici  Ney,  Lannes,  Davout.  Les  autres,  Masséna,  Soult, 
Oudinot?...  Il  n'y  a  que  quelques  mois,  la  brillante  cour 
impériale  étalait,  à  cette  même  place  où  je  suis,  ses  fal- 
balas éblouissants...  Que  de  choses  depuis...  Et,  sij'avais 
pu  deviner,  que  de  choses  encore,  toutes  proches...  Si 
j'avais  su  que,  dans  quelques  jours,  toutes  ces  dorures, 
tous  ces  lustres,  tout,  les  Maréchaux  avec,  allaient 
s'effondrer  dans  le  plus  effroyable  des  incendies  ! 

a35 


par  la  ville  récoltée 

—  Tiens,  c'est  vous? 
Lissagaray. 

Si  nous  allions  respirer,  tout  de  même... 

Une  petite  porte.  Un  escalier  étroit  qui  grimpe  dans 
le  noir.  Lissagaray  me  conduit.  L'escalier  mène,  paraît-il, 
aux  combles,  d'où  nous  aurons  la  vue  sur  les  jardins, 
et  la  fraîcheur.  Nous  sommes  arrivés.  Par  ime  lucarne 
ouverte,  le  ciel  plein  d'étoiles.  Mais  il  ne  fait  pas  clair 
là-dedans  !  Si  peu  clair,  que  nous  ne  retrouvons  plus 
notre  point  de  départ.  Ce  n'est  qu'après  une  demi-heure 
de  recherches  que  nous  remettons  le  pied  sur  les  marches 
de  l'escalier.  Nous  sommes  vite  en  bas.  Agar  venait  de 
quitter  la  scène.  Vermersch  n'était  plus  là. 

Il  ne  nous  reste  qu'à  partir.  Nous  repassons  devant 
les  deux  gentilles  cautinières,  qui  nous  tendent  encore 
une  fois  leur  aumônière  : 

—  Citoyens,  pour  les  orphelins  de  la  Commune! 

La  longue  table  du  buffet  est  toujours  là.  Mais  la  soif, 
bien  excusable,  a  fait  son  œuvre.  Bouteilles,  canettes 
et  verres  sont  vides.  La  montagne  de  brioches  a  été 
nivelée   au   ras   de   la  toile  cirée. 

Les  lampions  rouges  du  jardin  fument  et  s'éteignent. 
La  fête  touche  à  sa  fin. 

Quelques  jours  encore,  et  les  Tuileries  elles-mêmes 
auront   A'écu. 

Quelqu'un  m'a  raconté  que,  dans  cette  nuit  sinistre 
où,  dans  Paris  eu  flammes,  le  ciel  semblait  un  gigan- 
tesque voile  de  pourpre  et  d'or,  dans  la  nuit  du  mardi 
au  mercredi  24  mai  1871,  Raoul  Rigaull  alla  demander 
asile  à  un  ami. 

Rigault  sortait  de  Sainte-Pélagie,  où  il  avait  fait 
fusiller  Gustave  Chaudey. 

2"36 


ÇA    ET   LA 

L'appartement,  un  cinquième,  avait  un  balcon.  Rigault 
se  mit  au  balcon.  Appuyé  sur  la  balustrade,  il  contem- 
plait le  terrifiant  spectacle,  les  gigantesques  panaches 
de  flammes,  les  tourbillons  de  fumée,  semés  de  trous 
d'or... 

—  Tiens,  cria-t-il  brusquement,  les  Tuileries  qui  foutent 
le  camp... 

Ce  que  Rigault  venait  de  voir,  c'était  la  coupole 
de  la  salle  des  Maréchaux  qui  s'abîmait  dans  les 
flammes. 

Il  était  exactement  une  heure  un  quart  après  minuit. 


MATIN    DE   BATAILLE 


MATIN    DE    BATAILLE 


sous  rOdéon 

Mercredi  24  mai.  —  Dix  heures.  On  se  bat  à  la  Croix- 
Rouge  et  rue  Vavin.  Le  Luxembourg  va  être  pris.  Je 
descends,  par  la  rue  de  Médicis,  vers  l'Odéon.  Je  m'ar- 
rête quelques  instants  sous  la  galerie  où  s'ouvre  l'entrée 
des  artistes.  Là,  de  temps  immémorial,  qu'il  fasse  beau 
ou  que  la  bise  souffle,  des  habitués,  professeurs,  étu- 
diants, simples  voisins,  toujours  les  mêmes,  viennent  à 
heure  fixe,  lire  leurs  journaux. 

Des  chaises  de  paille  leur  sont  réservées.  Ils  parais- 
sent, l'un  après  l'autre,  choisissent  une  chaise,  l'appuient 
contre  un  pilier.  Ils  vont  prendre,  à  l'étalage  du  libraire, 
un  journal,  s'assoient,  lisent.  La  lecture  terminée,  ils  re- 
plient avec  soin  le  journal,  en  ouvrent  un  autre.  Et 
ainsi  de  suite. 

Plusieurs  restent,  ainsi,  une  demi-heure,  plus  encore, 
et  ne  s'en  vont  que  lorsque  toutes  les  feuilles  du  matin, 
ou  du  soir  —  car  ils  reviennent  vers  cinq  heures  — 
leur  ont  passé  sous  les  yeux. 

Le  coût  de  la  séance  est  minime.  C'est  deux  sous, 
qu'ils  vont  déposer,  sans  mot  dire,  avant  d'abandonner 

a4i  /•('■vottée. —6 


par  la  ville  récoltée 

la  galerie,  sur  la  table  de  la  marchande,  la  femme  du 
libraire. 

Je  jette  un  regard   rapide  sur  la  ligne  des  chaises. 

Elles  sont  vides. 

Une  seule  occupée.  Le  liseur  m'est  bien  connu.  Je  me 
suis  approché.  Il  interrompt  sa  lecture. 

—  Eh  bien!...  Je  vous  l'avais  bien  dit...  C'est  la 
fin... 

Et  son  regard  est  plein  de  commisération.  Il  me  dit, 
ce  regard,  que  je  suis  foutu,  que  l'heure  n'est  plus  à 
l'enthousiasme  et  à  la  folie.  Et  que  la  seule  chose  qu'il 
me  reste  à  faire,  c'est  de  chercher  un  coin  où  ne  m'at- 
teignent point  les  représailles,  toutes  proches. 

La  fusillade  crépite  à  quelques  centaines  de  pas. 
Ma  foi,  j'ai  le  cœur  serré.  Je  ne  songe  certes  pas  à  fuir. 
Mais,  tout  de  même,  j'ai  un  rude  poids  sur  la  poi- 
trine... 

Je  ne  réponds  rien.  Le  liseur  me  tend  la  main,  se  ras- 
sied, reprend  son  journal.  Moi,  je  file  vers  la  rue 
Racine,  qui  me  mènera  au  boulevard  Michel,  où 
s'élèvent,  depuis   la  veille,  les    barricades. 

Un  coup  d'œil,  en  arrière,  au  liseur,  dont  je  vois  une 
dernière  fois,  penchée  sur  son  journal,  la  barbe  rousse. 

L'habitué  de  l'Odéon,  c'est  mon  ancien  professeur  au 
lycée  de  Nantes,  qui  occupe  la  chaire  d'histoire  —  je 
crois  ne  pas  me  tromper  —  à  Louis-le-Grand,  M.  Lehu- 
geur. 

un  pavé,  citoyen 

Onze  heures.  Je  suis  allé  voir  mon  vieil  ami  Paget- 
Lupicin  à  l'Hôtel-Dieu.  Me  voici,  au  retour,  place 
Michel. 

242 


MATIN    DE    BATAILLE 

—  Allons,  citoyen,  votre  pavé... 

C'est  une  belle  fille  brune,  en  caraco  noir  et  jupe  rose 
d'indieime,  qui  m'interpelle. 

En  grande  hâte,  on  achève  la  barricade  qui  défend 
à  la  fois  l'entrée  du  quai  et  le  Pont  au  Change. 

Je  prends  mon  pavé.  Je  le  dépose  sm*  le  tas. 

—  Merci,  citoyen. 
Et,  de  nouveau  : 

—  Allons,  citoyen,  un  pavé. 

—  Hélas,  ma  gentille  demoiselle,  je  n'y  vois  plus 
clair. . . 

Celui  qui  parle,  je  le  reconnais.  Bouton  d'Or,  un 
vieux  bohème,  dont  je  i-evois,  dans  le  souvenir,  la  face 
bouffie,  couturée  de  rouge...  Bouton  d'Or!  L'ami  de 
Paragot,  l'auteur  de  la  fameuse  complainte  sur  la 
mort  de  l'Archevêque  de  Paris.  Celui  qui  fut  tué  en 
juin. 

Ah  !  c'était  pourtant  un  bien  bi'ave  homme, 
Que  Monseigneur  l'archevêque  de  Paris... 

Pauvre  Bouton  d'Or  !  On  raconte  qu'il  a  occupé  une 
chaire  dans  un  collège.  Pion,  tout  au  moins,  dans  un 
lycée.  L'absinthe  l'a  terrassé.  Ses  yeux  bordes  de  jam- 
bon pleurent  depuis  longtemps  d'incessantes  larmes  — 
larmes  d'alcool  —  cjui  obscurcissent  sa  vue  et  brûlent 
ses  paupières. 

Nous  allions  quelquefois  —  hi?:toire  de  voir  réunis, 
serrés  les  uns  contre  les  autres,  le  verre  d'absinthe  à 
leur  portée,  la  pipe  aux  dents,  ces  lamentables  bohèmes 
—  nous  asseoir  sur  l'im  des  bancs  de  l'établissement 
(jui  leur  donnait  asile  :  l'Académie  de  la  rue  Saint- 
Jacques,  à  quelques  pas  de  la  rue  Soufïlot.  Adossés  aux 

243 


/)a/'  la  cille  révoltée 

tonneaux  de  décoctions  alcooliques  qui  garnissaient  le 
pourtour  de  la  salle,  nous  écoutions  les  discussions 
étranges  et  animées  des  pauvres  bougres.  Politique, 
art,  littérature  !  Parmi  eux,  un  petit  homme  à  l'œil  fou, 
aux  cheveux  grisonnants ,  qui  se  proclamait  avec 
orgueil  secrétaire  de  Vallès.  Nous  emmenâmes  un  jour 
Vallès  avec  nous.  Il  ne  le  connaissait  pas.  Mais  il  le  fit 
asseoir  près  de  lui.  Il  doit  l'avoir  croqué  dans  quelque 
article.  Le  petit  homme  était  saoul  de  joie  et  d'orgueil. 
Le  soir,  ses  camarades  de  bolième  rélevèrent  sur  leurs 
épaules,  et  lui  posèrent  sur  le  crâne  une  couronne  de 
papier  vert,  en  le  proclamant  membre  de  l'Académie... 

Bouton:  d'Or  m'avait  reconnu. 

—  Oui,  je  n'y  vois  plus  clair...  Qu'est-ce  que  je  vais 
devenir,  au  milieu  de  tout  cela... 

Et  le  pauvre  bohème,  essuyant  ses  yeux  d'un  revers 
de  main,  comme  pour  les  éclaircir,  remonta  le  boule- 
vard Michel... 

chez  Lapeyrouse 

Onze  heures  et  demie.  —  Voilà  des  mitrailleuses. 
Deux,  qu'on  amène.  La  haute  barricade  est  finie.  Des 
hommes  armés,  ceinturés  de  rouge,  se  démènent  sur  la 
place.  Faisceaux  de  fusils...  Dans  un  coin,  une  large 
bande  blanche  avec  une  croix  rouge... 

L'ambulance. 

Tout  à  l'heure,  on  se  tuera. 

Où  sont  les  troupes?  Si  j'allais  aux  nouvelles,  tout 
près,  là  sur  le  quai,  au  coin  de  la  rue  de  Savoie,  chez 
Lapeyrouse. 

Lapeyrouse,  c'est  le  restaurant  où  il  m'arrive  de 
temps  à  autre  de  déjeuner.  Rigault  y  vient,  avec  des 

a44 


MATIN   DE   BATAILLE 

amis  de  la  préfecture.  Levraud,  Sornet,  Giffault,  Da 
Costa,  d'autres. 

J'entre.  Cinq  ou  six  tables  sont  occupées. 

A  l'une  d'elles,  Cavalier  —  que  nous  appelons  fami- 
Kèrement  Pipe-en-Bois.  Cavalier  occupe  le  poste  de  di- 
recteur des  promenades  et  plantations,  ou  des  voies 
publiques,  on  ne  sait  trop.  Bref,  il  est,  comme  on  l'a 
appelé  plus  tard,  l'Alphand  de  la  Commune.  Quand  il 
passa  devant  le  conseil  de  guerre,  Alphand  vint  dé- 
poser en  sa  faveur.  Tandis  que  d'antres  tentaient  de 
charger  ce  brave  et  honnête  Cavalier,  Alphand  déclara 
qu'il  avait  dirigé  ses  services  avec  une  irréprochable 
correction. 

Deux  officiers  fédérés  ont  abordé  Cavalier,  qui  s'est 
levé  brusquement.  Sur  son  faciès  allongé,  taillé  à  coups 
de  serpe,  coulent  de  grosses  gouttes  de  sueur. 

—  Je  n'ai  rien,  rien,  dit-il.  Allez  à  l'Hôtel  de  Ville. 
On  lui  réclame,  à  ce  bon  Cavalier,  des  hommes  pour 

les  barricades,  des  brouettes,  des  pelles. 

—  L'Hôtel  de  Ville!  Voilà  une  heure  qu'il  flambe! 
A  une  table  voisine  de  la  mienne,   trois  ou  quatre 

convives,  que  je  ne  connais  pas.  L'un  d'eux  a,  sur  son 
paletot  gris,  une  écharpe  rouge,  sans  glands  d'or.  Ce 
n'est  donc  pas  un  membre  de  la  Commune.  Un  commis- 
saire de  police  peut-être.  Il  a  raconté  tout  haut  l'exécu- 
tion d'un  espion. 

Je  sus  plus  tard  qu'ils  parlaient  de  Veysset,  (i)  fusillé, 
vers  neuf  heures,  sur  le  Pont-Neuf. 


(i)  Veysset  (Georges),  arrêté  le  ao  mai  i\  Saint-Ouen,  au  moment 
où  il  tentait  d'exciter  à  là  trahison  certains  officiers  de  la  Com- 
mune. Conduit  au  Dépôt,  il  en  fut  extrait  le  mercredi  a4  mai 
par  Ferré,  et  fusillé  sur  le  Pont-Neuf,  au  pied  de  la  statue  de 
Henri  IV.  i 

2/15  r,'mllàc. —.6. 


par  la  ville  révoltée 

Un  garçon  se  précipite... 

—  Les  Versaillais  sont  tout  près...  Ou  les  voit  arriver 
par  l'autre  quai...  La  barricade  du  pont  A'a  être  prise  à 
revers... 

Tout  le  monde  se  lève.  Brouhaha.  Le  garçon  n'a  pas 
oublié  les  additions.  Il  me  tend  la  mienne.  Je  n'ai  pas 
de  monnaie.  Je  jette  un  billet  de  cent  francs... 

Mais  l'heure  presse.  Il  faut  filer. 

—  Je  reviendrai,  dis-je  machinalement. 
Hélas!  je  ne  devais  pas  i*evenir... 

Si.  Je  revins.  Mais  neuf  ans  après.  Un  soir,  un  ami 
m'invita  à  dîner  chez  Lapeyrouse.  Je  lui  contai  l'his- 
toire. 

—  Mais,  réclame,  me  dit-il  en  riant.  Nous  verrons  la 
tête  de  la  caissière. 

Nous  fîmes  appeler  le  gérant.  J'exposai  ma  requête. 
Le  gérant  m'écouta,  sans  se  départh  un  instant  du  sé- 
rieux professionnel. 

—  C'est  dommage,  monsieur,  me  dit-il  gravement. 
Neuf  ans  de  cela.  La  maison  a  changé  de  proprié- 
taire... 

rue  Gay-Lussac 

Midi.  —  J'ai  remonté  le  boulevard  jusqu'à  la  rue 
Soufflot. 

Je  suis  seul.  Et  je  m'aperçois  qu'autour  de  moi,  le  si- 
lence est  effrayant. 

Du  monde  partout  cependant.  Des  combattants, 
l'arme  au  pied,  à  côté  des  pavés.  Toutes  les  portes  des 
maisons  grandes  ouvertes.  Dans  les  corridors,  des 
femmes,  pressées  les  unes  contre  les  autres,  aux 
aguets.   Ici,  contre  la  grille  du  Luxembourg,  un  peu 

246 


MATIN    DE    BATAILLE 

avant  l'École  des  Mines,  une  tente  blanche,  l'ambu- 
lance. Les  aides-majors  sont  assis  à  l'entrée.  A  leurs 
pieds,  les  trousses  de  chirurgie,  les  paquets  de  charpie. 
Je  reconnais  mon  ami  A...  Nous  nous  serrons  les  mains 
sans  njot  dire.  Rue  Gay-Lussac,  sur  le  seuil  de  la  porte 
d'un  café,  une  femme,  que  nous  connaissons  tous  au 
Quartier.  La  patronne  de  l'ancien  Cochon  Fidèle,  de 
la  rue  des  Gordiers.  Le  vieux  cabaret,  aux  murailles 
peinturlurées  par  les  habitués  —  on  montrait  une 
esquisse  de  Gouture  —  a  émigré  rue  Gay-Lussac  de- 
puis tme  année,  sans  y  retrouver  sa  vogue  d'autrefois. 
Yermersch  y  vient  parfois  déjeuner.  Rigolette  —  ainsi 
on  la  nomme  —  me  fait  rni  signe  de  la  tête.  Elle  nous  a 
tous  vus,  plus  ou  moins  souvent,  rue  des  Gordiers,  aux 
soirs  de  «  pomponettes  ».  Rigault  y  faisait,  comme  tout 
le  monde,  des  apparitions.  Quand  il  sera,  dans  quel- 
ques heures,  couché,  la  tête  fracassée,  à  vingt  pas  de 
là,  c'est  Rigolette,  la  bonne  fille,  qui,  affrontant  les 
huées  des  lâches,  ira  jeter  sur  le  mort  une  couverture... 

Goin  de  la  rue  Royer-GoUard.  Une  barricade  ferme  la 
rue  à  son  entrée  sur  la  rue  Gay-Lussac.  Je  m'y  arrête 
im  instant.  Deux  hommes,  prêts  à  combattre.  Mon 
regard,  instinctivement,  va  aux  fenêtres  du  troisième 
étage  de  la  maison  d'encoignure.  Là,  demeure  un  de 
mes  anciens  maîtres.  Joseph  Mouticr,  qui  sera  plus  tard 
répétiteur  à  l'École  Polytechnique.  Il  a  été  mou  profes- 
seur de  physique  à  l'Institution  Barbet  de  la  rue  des 
Feuillantines,  et,  ensuite,  mou  «  colleur  »  à  Sainte-Barbe, 
avec  le  père  de  Da  Gosla,  colleur  de  malliématiques. 

Bon  «  papa  »  Moutier  !  connue  nous  l'appelions.  Il  me 
tutoie  familièrement  comme  il  le  fait  avec  ses  élèves  de 
prédilection,  devenus  ses  amis.  Je  l'ai  rencontré  bien 

24; 


par  la  ville  révoltée 

souvent  pendant  le  siège,  et  aussi  pendant  ces  deux 
mois  de  tourmente... 

—  Petit,  vois-tu,  ça  finira  mal...  C'est  moi  qui  te  le  dis... 

Ça  finit  mal,  en  eûet...  très  mal...  Et  je  songe,  avec 
attendrissement,  à  ce  brave  papa  Moutier.  Si  je  montais 
chez  lui...  Mais  non...  Il  faut  rester...  Ça  serait  lâche  de 
se  cacher,  de  foutre  le  camp...  Jamais... 

Rigault  avait  été,  comme  moi,  élève  de  Moutier.  Ou 
bien,  il  l'avait  connu  à  la  Sorbonne.  Car,  détail  cer- 
tainement ignoré  de  bien  des  gens,  Rigault,  qui  s'intitu- 
lait professeur  de  mathématiques,  avait  quelque  droit  à 
ce  titre.  C'est  lui  qui  rédigeait  ce  qu'on  appelait  de  ce 
temps-là  les  feuilles  du  bachot,  où  se  donnaient,  chaque 
jour  de  la  session  des  examens,  les  solutions  des  pro- 
blèmes posés  aux  candidats.  Détail  encore  plus  ignoré, 
il  avait,  pour  la  rédaction  de  ses  feuilles  lithographiées, 
vendues  par  les  libraires  de  la  rue  de  la  Sorbonne,  un 
collaborateur,  qui  était  Alphonse  Humbert. 

Le  cadavre  de  Rigault,  tué  vers  trois  heures  de  cette 
même  journée  de  mercredi,  resta  étendu,  jusqu'au  len- 
demain soir,  juste  au-dessous  des  fenêtres  de  Moutier. 

Quelqu'un  qui  approchait  de  près  l'excellent  homme 
me  dit,  à  mon  retour  d'exil,  la  douloureuse  émotion  de 
Moutier,  qui,  cependant,  était  bien  éloigné  d'approuver 
nos  actes.  Mais  Moutier  était  xm  brave  cœur.  Il  souffrit 
cruellement  d'être  contraint  de  subir,  pendant  deux 
jours,    le   lugubre   spectacle. 

le  Panthéon  va  sauter! 

Midi  et  demi.  —  Allons  à  la  Mairie...  Je  redescends 
du  côté  de  la  fontaine  de  Médicis.  Dans  la  vasque,  mise 

248 


MATIN    DE   BATAILLE 

à  sec,  deux  combattants  se  sont  installés.  Les  paquets 
de  cartouches  rangés  au  milieu.  Je  leur  fais  observer 
qu'ils  sont  à  découvert  de  tous  les  côtés. 

—  Qu'est-ce  que  ça  nous  fout?  Mous  tirerons  couchés. 

Sur  le  balcon  de  la  maison  qui  fait  l'angle  du  boule- 
vard et  de  la  rue  Soufïlot,  une  demi-douzaine  de  jeunes 
gens,  le  fusil  en  bandoulière.  J'en  reconnais  quelques- 
uns.  Maroteau,  avec  sa  figure  de  Christ.  Larochette,  du 
Vengeur,  de  Pyat.  D'autres. 

Voici  Vallès.  Malade,  me  dit-il,  éreinté.  Trois  nuits 
sans  dormir.  Il  est  en  pantoufles  de  feutre,  au  bras 
d'une  amie. 

—  A  la  Mairie  ? 

Je  n'ai  pas  le  temps  de  répondi-e.  Une  etîroyable  déto- 
nation fige  mes  lèvres. 

Un  nuage  de  fumée  noire,  avec  de  grandes  taches  de 
feu,  monte  du  Luxembourg,  du  côté  de  l'Observatoire. 
Lisbonne  vient  de  faire  sauter  la  poudrière,  aménagée 
dans  les  terrains  de  l'anciemie  Pépinière,  (i) 

Les  vitres  brisées  sonnent  sur  les  trottoirs.  Au  silence 
de  tout  à  l'heure  ont  succédé  les  cris,  —  terreur  et 
désespoir. 

—  Le  Panthéon  va  sauter  !  Le  Panthéon  va  sauter  !... 

Et  à  travers  les  barricades,  les  munitions,  les  voi- 
tures d'ambulance,  une  foule  se  presse.  Où  courl-elle? 
Elle  l'ignore.  Avec  le  Panthéon,  le  quartier  ne  va-t-il 
pas  s'écrouler  dans  les  catacombes  ? 

Des  femmes  fuient,  afl'olées,  traînant  derrière  elles 


(i)  La  i)oiidriérc  du  Luxembourg  sauta,  très  l'xactement,  à  midi 
viiigt-huil  minutes.  (Témoignage  d'un  ami,  habitant  rue  d'Assas, 
qui  nota  l'heure.) 

^49 


par  la  ville  révoltée 

(les  enfants.  D'autres  avec  des  paquets.  L'une  a  sous 
le  bras  sa  pendule...  Et  toujours  ce  cri  : 

—  Le  Panthéon  va  sauter  ! 

A  la  Mairie,  en  bas,  à  la  porte,  je  croise  le  chef  du 
248",  Henri  Régère,  le  fils  du  membre  de  la  Commune, 
qui  attache  son  cheval  aux  grilles  d'une  fenêtre.  Nous 
montons  ensemble. 

Là-haut,  c'est  le  brouhaha  de  la  dernière  heure.  Assis 
à  des  tables,  des  employés  assaillis  de  demandes  de 
réquisitions.  Signatures  de  bons  de  vivres,  d'a*gent 
pour  la  paye.  Je  cherche  des  yeux  les  membres  de  la 
Commune.  Quelques  figures  inquiètes.  D'autres,  décidés 
à  la  lutte. 

En  bas,  la  place  pleine  de  combattants.  Il  y  en  a  sur 
les  marches  du  Panthéon,  derrière  les  colonnes  du 
portique.  Partout.  Il  y  en  a  même  au-dessous  du  dôme, 
sur  la  plate-forme  circulaire,  qu'entoure  la  colonnade. 
Ce  sont  ceux-là,  qui  luttant  jusqu'à  la  dernière  minute, 
n'ayant  plus  le  temps  de  descendre  et  de  fuir,  furent 
fusillés  à  la  place  luême  où  ils  furent  faits  prisonniers. 
Longtemps,  derrière  cette  colonnade,  on  put  voir,  m'a 
assuré  un  témoin  sûr,  de  larges  flaques  de  sang... 


LA    RUE    ROUGE 


LA   RUE  ROUGE 


Petits  chasseurs 

Jeudi25mai.  — Lelendemain de îa  prise  du  Panthéon. 
Au  bas  de  la  rue  Soufflot.  Premières  heures  du  matin. 

La  barricade  de  la  rue  Gay-Lussac  est  toujours  debout. 
Derrière  les  grilles  du  Luxembourg,  dont  les  entrées 
sont  closes,  les  soldats  vont  et  viennent.  Des  cavaliers, 
la  veste  bleue  à  brandebourgs  blancs  déboutonnée,  le 
bonnet  de  police  sur  l'oreille,  causent  et  fument  près 
de  leurs  chevaux,  accrochés  aux  arbres. 

Boulevard  Saint-Michel,  des  soldats.  Des  canons  avec 
leurs  fourgons  attelés,  prêts  à  partir  vers  la  bataille 
qui  gronde  au  loin...  A  toutes  les  fenêtres,  des  drapeaux 
tricolores.  Partout,  sur  le  sol,  des  képis,  des  ceinturons, 
des  gibernes,  des  godillots.  Au  coin  de  la  rue  Monsieur- 
le-Prince,  un  paquet  de  morts,  cinq  ou  six.  Un  autre 
mort  étendu  sur  le  dos,  un  bras  replié  sur  la  poitrine, 
l'autre  bras  allongé,  la  face  recouverte  d'un  képi  de  fé- 
déré. Le  sang  tache  la  barbe  qui  dépasse.  Il  doit  avoir 
été  frappé  en  pleine  figure.  Une  dernière  pudeur  —  bien 
rare  en  ces  jours  effroyables  —  a  poussé  quelqu'un  à 
cacher  l'horrible  blessure.  Je  me  penche  pour  regarder 
le  numéro  du  bataillon...  Si  je  soulevais  ce  képi...  Je 
n'ose  pas. 

La  vasque  de  la  fontaine  Médicis  est  pleine  de  cada- 
vres. Pêle-mêle,  vainqueurs  et  vaincus.  Fusilleurs  et 

a53  révoltée.  —  j 


par  la  cille  révoltée 

fusillés.  Combattants  cernés,  tués  contre  les  pavés. 
Petits  chasseurs,  à  la  tunique  ardoise,  que  j'ai  vus,  la 
veille,  du  haut  des  marches  du  Panthéon,  traverser  au 
pas  de  course  la  place.  La  mitraille  de  la  barricade 
Soufflot  les  a  fauchés  comme  des  brins  d'herbe. 

Ils  sont  là,  une  vingtaine,  écrasés  les  uns  sur  les 
autres,  poussiéreux,  sanglants.  Les  yeux,  que  personne 
n'est  venu  fermer,  sont  restés  grands  ouverts.  On  les  a 
jetés  dans  cette  vasque  la  veille,  après  la  bataille,  pour 
qu'ils  n'encombrent  point  la  rue.  Tout  à  l'heure,  l'hor- 
rible voiture  des  morts  —  une  voiture  jaune  de  déména- 
gements —  viendra  les  prendre  pour  les  verser  aux 
fosses  que  l'on  creuse  hâtivement  dans  les  nécro- 
poles... 

Gluny 

Pas  un  passant.  Rien  que  des  soldats.  Il  me  semble 
que  tous  les  regards  se  dirigent  sur  le  pauvre  pékin 
fugitif  que  je  suis...  Le  chapeau  rond  que  l'on  m'a 
donné  tout  à  l'heure  pour  remplacer  mon  képi  de  lieute- 
nant fédéré  me  tombe  sur  les  oreilles...  (i)  Il  doit  me 
rendre  ridicule...  Peut-être  quelqu'un  va-t-il  me  remar- 
quer, me  fixer,  me  reconnaître...  Si  je  hâtais  le  pas... 
Où...  Vers  l'Odéon? 

Un  rassemblement,  tout  près,  rue  de  Médicis.  Deux 
hommes  sortent  d'une  maison,  et  après  eux,  deux  autres. 
Ces  deux  derniers  avec  un  brassard  tricolore  à  la 
manche.  La  foule  des  soldats  les  entoure.  Le  cortège 
prend  le  chemin  que  je  voulais  prendre. 

Non.  N'allons  pas  par  là. 


(i)  A'^oir  le  premier  cahier  rouge,  —  une  Journée  a  la  Cour  martiale 
du  Luxembourg,  page  35. 

254 


LA    RUE    ROUGE 

J'ai  comme  un  pressentiment  que  l'on  conduit  les 
deux  hommes  quelque  part  où  ils  vont  être  interrogés, 
gardés,  tués  peut-être... 

Descendons  le  boulevard. 

Place  de  la  Sorbonne,  je  passe  vite  devant  le  café 
d'Harcourt,  dont  la  terrasse  est  déjà  occupée  par  des 
consommateurs. 

Je  rase  les  maisons.  Je  songe  que  de  chaque  porte 
peut,  brusquement,  surgir  un  visage...  Un  ami?...  Un 
dénonciateur  ? 

Les  grilles  du  jardin  de  Cluny. 

Assis,  en  rond,  sur  les  larges  dalles  qui,  devant  la 
porte  de  la  salle  des  Thermes,  figurent  le  tombeau 
d'un  chef  gaulois,  des  pioupious  font  la  popote. 

D'autres,  allongés  sur  les  pelouses,  à  plat  ventre,  le 
fusil  près  d'eux. 

D'autres  encore,  assis  sur  les  fûts  de  colonnes, 
accroupis  entre  les  pattes  des  monstres  de  pierre  arra- 
chés à  Notre-Dame  ou  à  quelque  antique  église  démolie. 

Un  coup  de  feu...  Un  autre... 

D'où  cela  vient-il? 

Du  fond  du  jardm... 

Je  sens  un  heurt  à  l'épaule...  je  fais  demi-tour... 

—  Oui,  c'est  moi. 

Cela  m'a  été  dit  tout  bas,  tout  bas. 

L'homme  qui  m'aborde,  je  le  connais  depuis  les  pre- 
miers jours  du  siège.  Un  vieux  garde  de  mon  248*.  Il 
me  souvient  que  nous  ne  voulions  pas  l'inscrire  sur  les 
rôles,  quand  il  s'est  présenté.  Trop  vieux. 

—  Trop  vieux,  moil  s'était-il  écrié.  Est-ce  qu'on  est 
trop  vieux,  quand  on  s'est  battu  partout,  au  Cloître 
Saint-Merri,  en  Février,  en  Juin. 

a55 


par  la  ville  révoltée 

Gomment  il  était  là,  comment  il  avait  échappé  encore 
une  fois  à  la  fusillade,  je  n'avais  pas  le  temps  de  le  lui 
demander.  Il  ne  tenait  guère  à  la  vie,  pourtant.  Il 
m'avait  dit  vingt  fois  :  «  J'y  resterai.  C'est  ma  dernière 
bataille.  »  Il  ne  s'était  pas  donné  la  peine  de  raser  sa 
vieille  barbe  blanche.  Il  habitait,  à  cent  pas,  une  sou- 
pente de  la  rue  de  la  Parcheminerie.  Il  ne  se  cachait 
pas. 

Nous  marchions  côte  à  côte. 

Encore  des  coups  de  feu. 

—  C'est  dans  la  cour  de  Cluny,  me  dit  le  vieux.  On  y 
a  fusillé  toute  la  nuit.  Je  viens  d'en  voir  abattre  un 
contre  le  mur  de  la  façade.  On  l'a  poussé  au  bas  du 
réverbère. 

Je  suis  retourné  souvent,  depuis  ces  jours  sinistres, 
dans  la  cour  de  Cluny.  Dans  l'angle,  au  fond,  à  droite, 
c'est  là  qu'on  tuait.  On  voit  encore,  effacées  par  le 
temps,  les  traces  des  trous  faits  dans  la  pierre  par  les 
balles. 

la  boutique  à  Rouiller  , 

Rue  des  Écoles.  Nous  nous  heurtons  à  la  grande 
barricade   du   Collège   de   France. 

La  veille,  je  l'ai  vue  quelques  heures  avant  la  bataille. 
Barrant  toute  la  voie.  Haute,  épaisse.  Deux  renfle- 
ments pour  les  mitrailleuses.  En  avant,  dans  le  chantier 
tout  proche,  comme  des  ouvrages  d'avant-garde,  les 
pierres  énormes  accumulées  pour  la  construction  de  la 
nouvelle  Sorbonne.  Derrière  chacune  de  ces  pierres, 
formidables  moellons,  dressés  comme  des  dolmens,  un 
ou  deux  combattants.  Plus  tard,  quand  on  relèvera  ces 
pierres,  quelques-unes  jetées  bas  par  les  obus,  on  trou- 

256 


LA   RUE   ROUGE 

vera  sous  l'une  d'elles,  écrasé,  le  cadavre  —  le  squelette 
—  encore  vêtu,  d'un  fédéré. 

Tout  près,  la  boutique  à  RouUier. 

Cette  boutique,  qui  existe  encore  maintenant,  dépen- 
dance du  Collège  de  France,  (i)  est  un  morceau,  un 
grain  de  poussière  de  la  tragique  histoire. 

Edouard  RoulUer,  cordonnier  —  il  signe  avec  orgueil 
«  Rouiller,  savetier  »  —  combattant  de  Juin,  proscrit  de 
Décembre. 

Sous  la  Commune,  Rouiller  a  fait  partie  de  la  com- 
mission du  travail  et  de  l'échange  à  la  délégation  au 
Commerce. 

Vallès,  par  blague,  l'a  pris  avec  lui,  aux  premiers 
jours,  à  l'Instruction  publique. 

—  Rouiller,  assieds-toi  là.  Dans  le  fauteuil  de  Jules 
Simon, 

Rouiller  —  est-il  besoin  de  le  dire?  —  ignore  l'or- 
thographe. Et  il  s'en  fait  gloire. 

—  Je  ne  suis  pas  comme  vous,  sales  petits  bourgeois, 
qui  avez  eu  des  parents  pour  vous  faire  donner  de 
l'instruction  !  clame-t-il  dans  sa  longue  barbe  d'in- 
surgé. 

Un  jour  de  Février  1870,  quand  je  faisais,  avecPasse- 
douet,  mort  en  Calédonie,  un  petit  brûlot,  la  Misère,  (2) 


(i)  La  «  boutique  à  Rouiller  »  occupait  les  locaux  du  rez-de- 
chaussée,  aujourd'hui  dépendance  du  Collège  de  France,  numéro  9 
de  la  place  Marcellin-Berthelot. 

(a)  La  Misère,  pelilo  feuille  in-quarto.  Sept  numéros,  du  6  au 
la  février  1870.  Rédacteurs  :  A.  Passedouet,  Maxime  Vuillaume, 
Henri  Bellenger,  etc.  Gérant  :  Léon  yornet.  Imprimerie  Rochette, 
7>8o,  boulevard  Montparnasse.  La  Misère  mit  en  vente  la  brochure 
les  fJroits  du  Trm^niUi'nr,  par  le  citoyen  Paget-Lupicin.  —  Passe- 
douet, condamné  a  la  déportation,  mourut  en  Calédoi\ie.  Léon 
Sornel  fut  le  gérant  de  notre  Père  Duchène. 

a.57 


par  la  ville  révoltée 

Roulliei-  m'envoya,  je  ne  me  souviens  plus  à  propos 
de  quoi,  un  article  à  insérer.  Je  crus  de  mon  devoir 
de  rectifier  les  fautes  de  français.  Ah!  ce  qu'il  m'en 
coûta  ! 

—  Tu  as  fait  un  faux  !  criait-il.  Je  ne  te  permets  pas 
cela.  Ce  n'est  plus  du  RouUier.  Je  ne  suis  pas  un  écri- 
vain, moi  ! 

RouUier  habite,  avec  sa  femme,  blanchisseuse,  la 
rue  Montagne  Samte-Geneviève.  Il  a  d'innombrables 
enfants,  qu'il  traîne  après  lui  à  la  brasserie  Saint- 
Séverin,  où  il  vient  en  longue  blouse  bleue,  bien  re- 
passée. Un  soir,  à  la  fermeture,  il  en  oublia  un,  qui 
pionçait  sur  la  banquette.  Le  gosse  y  passa  la  nuit. 
RoulUer  n'avait  cependant  pas  oublié,  à  son  départ  tar- 
dif pour  le  logis,  l'éternel  volume  de  Proudhon  qu'il 
portait  toujours  sous  son  aisselle,  comme  un  bré- 
viaire. 

—  Et  toi,  RouUier,  qu'est-ce  que  tu  es? 

RouUier  empoignait  son  bouquin.  Le  plus  souvent,  les 
Confessions  d'un  Révolutionnaire. 

—  Proudhonien,  foutre  ! 

Et  il  remettait  avec  soin  le  précieux  talisman  dans  sa 
poche. 

Un  soir,  l'un  de  nous  saisit  le  Uvre  au  passage. 

—  Mais,  animal,  il  n'est  pas  coupé! 

RouUier  devint  blême.  Sa  I)arbe  de  fleuve  s'agita. 
Nous  croyions  tous  qu'il  allait  assommer  l'audacieux. 
Vallès  se  tordait.  Il  avait,  lui  aussi,  promené  pendant 
longtemps  une  Théorie  de  Vimpôt,  dont  il  n'avait  cer- 
tainement jamais  lu  vingt  lignes.  RouUier,  suffoqué,  pris 
en  flagrant  délit,  resta  muet. 

RouUier   n'est   pas   que  proudhonien.   Il  teinte    son 

258 


LA    RUE    ROUGE 

admiration  pour  Proudhon  d'une  violente  couleur  d'a- 
narchie, (i)  Avec  quelques  amis  de  la  Montagne  Sainte- 
Geneviève,  il  a  fondé  la  Ligue  des  Antiproprios.  Tout 
membre  de  la  Ligue  s'engage  à  ne  jamais  payer 
son  terme.  Le  déménagem-ent  à  la  cloche  de  bois  est 
de  rigueur.  Chaque  membre  doit  son  aide  au  cama- 
rade menacé  par  Monsieur  Vautour.  De  temps  à  autre, 
Roullier  arrive  nous  rejoindre  au  café  —  à  l'un  des 
cinq  ou  six  cafés  qui  possédèrent,  l'un  après  l'autre, 
l'honneur  de  notre  clientèle,  depuis  le  café  Huber  de  la 
rue  Monsieur-le-Prince  jusqu'à  la  brasserie  Saint-Séverin 
—  l'air  las,  harassé.  Il  se  laisse  tomber  sur  un  siège. 

—  Eh  bien  !  voyons.  Tu  es  malade  ? 

—  Moi  ?  Pourquoi  ça  ? 

Et,  se  levant,  solide  et  l'œil  vainqueur. 

—  Tas  de  clampins...  de  bourgeois...  Si  vous  aviez, 
comme  moi  —  et  il  se  donnait  une  tape  sur  son  large 
poitrail  —  traîné  la  voiture  à  bras  tout  l'après-midi... 

—  Quoi  donc  ?  Encore  un  déménagement  ? 

—  Oui...  le  citoyen  un  tel...  Ah!  ça  marche,  notre 
ligue  des  Antiproprios...  Encore  un  qui  ne  touchera 
pas  son  terme. 

Et  ce  brave  Roullier,  rasséréné,  heureux  d'avoir  joué 
le  tour  à  un  de  ces  proprios  auxquels  il  voulait  mal  de 
mort,  enfilait,  pour  se  redonner  des  forces,  un  bock 
écumant... 

Le  croirait-on,   Roullier,  au  fond,   était  un  sage. 

Quand  vint  le  Quatre-Septembrc,  il  se  rappela  qu'il 
était  cordonnier.  Et  que,  par  cela   même,  il  pouvait 


(i)  On  ne  disait  pas  encore,  de  ce  temps-là,  à  la  vérilé,  anar- 
chiste. On  se  contentait  d'être  révolutionnaire. 

259 


par  la  cille  révoltée 

chausser  ses  concitoyens.  Il  se  rendit  adjudicataire  de 
la  fourniture  des  chaussures  pour  plusieurs  bataillons 
de  la  Garde  nationale  du  quartier. 

Pour  installer  son  atelier,  on  lui  concéda  une  boutique 
inoccupée,  en  bordure  du  Collège  de  France. 

Nous  ne  vîmes  plus  alors  ce  brave  Roullier  que  revêtu 
d'une  ample  et  bourgeoise  redingote.  La  blouse  bleue, 
qu'il  affichait  jadis  comme  un  symbole,  était  reléguée  à 
la  blanchisserie  de  la  citoyenne  Roullier. 

Par  ci  par  là,  j'allais  à  la  boutique  serrer  la  main  du 
vieil  insurgé,  momentanément  patron  cordonnier. 

Ah  !  ce  qu'il  les  menait,  ses  «  collaborateurs  »  ! 

Debout  dans  sa  haute  taille,  sur  le  seuil  de  la  porte, 
l'œil  en  arrêt,  la  barbe  en  bataille,  Roullier  les  attendait, 
l'heure  de  la  rentrée  au  travail  sonnée. 

—  Allons  !  plus  vite  que  ça!  Les  godillots  vous  atten- 
dent... 

Roullier,  quand  vint  la  Commune,  garda  son  «  ate- 
lier ».  Je  crois  bien  qu'il  garda  aussi  ses  fournitures  de 
souliers  aux  fédérés. 

Dans  la  matinée  de  mercredi,  avant  l'attaque  du  Pan- 
théon, passant  rue  des  Écoles,  j'entrai  à  la  boutique. 
Une  dizaine  de  femmes  y  cousaient  des  sacs  à  terre  pour 
la  grande  barricade  voisine. 

Roullier  était  là.  Aussi  quelques  amis  communs.  Les 
fusils  accotés  à  la  muraille. 

De  sa  voix  traînante,  à  l'intonation  faubourienne, 
Roullier  excitait  le  zèle  des  citoyennes  qui  cousaient 
rapidement  les  sacs,  comme  il  faisait  sous  le  siège 
pour  les  souliers... 

Je  ne  devais  revoir  Roullier  que  longtemps,  longtemps 
après  la  chute  de  la  Commune. 

260 


LA    RUE    ROUGE 

La  barbe  blonde  à  fils  d'argent  du  vieil  insurgé  était 
devenue  toute  blanche.  Il  avait  plus  de  soixante-dix  ans. 
Pauvre  comme  il  l'avait  toujom's  été,  il  rapetassait  les 
brodeqxiins  des  petites  bonnes,  dans  une  étroite  échoppe 
de  la  rue  Beaubourg,  (i)  où  j'allais  parfois  le  surprendre 
pour  causer  des  vieux  jours.  Il  me  confiait  ses  dernières 
peines,  la  vie  dure,  les  jours  sans  pitance,  ses  rancœurs, 
souvent  sa  désolation. 

—  Bien  la  peine,  me  disait-il  d'une  voix  amêre,  d'avoir 
fait  Juin,  Décembre,  et  la  Commune,  pour  crever  de  faim 
comme  un  vieux  chien...  Un  jour,  vois-tu,  on  me  trou- 
vera pendu... 

Je  consolais  de  mon  mieux  le  vieux  camarade. 

Je  le  rencontrai  pour  la  dernière  fois  au  Père-Lachaise, 
à  l'enterrement  de  Longuet. 

Avec  deux  ou  trois  amis,  nous  avions  quitté  le  cortège 
pour  aller  faire  im  tour  au  Mur. 

—  Eh  bien  ?  lui  dis-je,  en  le  tirant  à  part. 

—  Je  suis  un  peu  plus  content.  Mesureur  m'a  inscrit 
pour  une  petite  somme  tous  les  mois,  à  l'Assistance... 

Ce  soir-là  —  nous  étions  restés  à  bavarder  au  cal)aret 
qui  fait  face  à  l'entrée  du  Père-Lachaise  —  la  conver- 
sation tomba  sur  la  barricade  de  la  rue  des  Écoles,  sur 
les  sacs  à  terre  et  sur  la  boutique  du  Collège  de  France. 

—  Oui,  dit  RouUier,  que  ces  souvenirs  ragaillardis- 
saient... Oui,  c'était  le  bon  temps. 


(i)  RouUier  avait  toujours  travaillé  en  échoppe.  Avant  de  s'être 
installé  dans  son  «  atelier  »  du  Collège  de  France,  il  battait  la  semelle 
g,  rue  du  Sommerard,  au  rez-de-chaussée  de  la  maison  que  j'habitais. 
Longuet,  qui  logeait  à  côté,  au  coin  de  la  rue  des  Carmes  et  de 
la  rue  du  Sommerard,  y  venait  tailler  de  longues  bavettes  avec  le 
citoyen  savetier. 

261  rt-voltce.  —  j. 


par  la  ville  révoltée 

Quelques  jours  après,  on  m'apprenait  la  fin  de 
Roullier. 

Le  vieil  insurgé  avait  été,  un  matin,  trouvé  mort  dans 
son  étroite  chambrette  de  la  rue  Beaubourg,  où  l'apo- 
plexie, clémente,  l'avait  terrassé. 

Il  avait  quatre-vingts  ans. 

Saint-Séverin 

—  J'ai  déjà  couru  tout  le  quartier,  reprit  le  vieux 
garde.  Il  y  a  tout  un  tas  de  morts  à  Saint-Séverin.  On 
dit  qu'ils  ont  été  tués  dans  l'église  où  ils  s'étaient  en- 
fermés quand  ils  se  sont  vus  cernés.  Ils  sont  alignés  sm^ 
la  petite  place,  derrière  l'abside,  en  face  la  rue  Galande. 

Nous  étions  rue  de  la  Harpe.  Le  vieux  s'était  tu.  Brus- 
quement, il  me  saisit  le  bras. 

—  Ils  auraient  bien  dû  me  tuer  aussi...  Je  n'ai  personne 
au  monde...  Mieux  aiu-ait  valu  pour  moi  crever  au  bas 
d'im  mur  que  crever  de  faim... 

Et  le  pauvre  vieil  insurgé  me  confia,  en  quelques 
paroles  brèves,  sa  détresse.  Retourner  dans  sa  soupente 
de  la  rue  de  la  Parcheminerie,  il  ne  le  pouvait  pas.  Il 
n'avait  pas  paj'é  son  logis  depuis  la  guerre.  Pas  de  pain 
non  plus.  Que  faire?  Aller  se  jeter  à  la  Seine.  Se  faire 
arrêter.  Il  ne  lui  restait  que  cela... 

Je  lui  glissai,  en  le  quittant,  quelque  monnaie.  Je  ne 
l'ai  jamais  revu. 

Et,  en  descendant,  tout  seul,  vers  la  rue  Saint-Séverin, 
je  songeais  à  la  tristesse  de  ce  combattant  obscur  de 
toutes  les  révolutions,  réduit  à  la  plus  noire  des  misères, 
après  avoir  risqué  tant  de  fois  sa  peau,  connu  tous  les 
enthousiasmes  et  vu  s'effondrer  tous  ses  rêves... 

Où  vais-je? 

262 


LA    RUE    ROUGE 

Je  songe  à  Flotte,  qui  demeure  rue  de  la  Huchette. 

Flotte  est  en  sécurité.  Il  a  servi  d'intermédiaire  pour 
le  projet  d'échange  des  otages.  On  sait  à  Versailles  — 
où  il  a  vu  Thiers  —  qpi'il  n'a  accepté  aucune  fonction  de 
la  Commune.  Je  lui  ai  remis,  l' avant-veille,  les  lettres  de 
l'archevêque.  Il  doit  certainement  être  chez  lui. 

Il  me  semble  que,  cette  fois-ci,  je  vais  être  à  l'abri 
pour  de  bon.  Je  marche  vite.  L'hôtel  du  Mont-Blanc,  où 
demeure  Flotte,  au  i6  de  la  rue,  n'est  plus  qu'à  quelques 
pas  de  moi.  Une  lourde  voiture  est  arrêtée  devant  la 
porte.  Je  vais  mettre  le  pied  sur  le  seuil,  quand  un  fris- 
son me  secoue  des  pieds  à  la  tête.  Un  effroyable  tableau, 
que  m'avait  caché  le  véhicule... 

Dans  un  renfoncement  de  la  rue,  formé  par  le  retrait 
du  nouvel  alignement,  trois  femmes  étendues,  à  demi 
recouvertes  de  paille.  Je  détourne  mon  regard.  Je  fuis, 
n'ayant  eu  que  le  temps  de  voir  une  flaque  de  sang  noi- 
râtre, et  la  jupe  rouge  de  l'une  des  infortunées. 

Je  fuis,  sans  plus  songer  à  Flotte,  sans  plus  songer  à 
rien,  jusqu'à  la  place  Saint-Michel. 

Neuf  heures  tintaient  au  clocher  de  Saint-Séverin. 

A  onze  heures,  j'étais  à  la  Cour  martiale. 


Nous  avons  donné  le  bon  à  tirer  après  corrections 
pour  seize  cents  exemplaires  de  ce  huitième  cahier 
et  pour  vingt  exemplaires  sur  whatman  le  mardi 
a  6  janvier   igog. 


Le  gérant  :  Charles  Pkguy 


Ce  caliier  a  été  composé  et  tiré  par  des  ouvriers  .syndiqués 
burebiies.  —  linpriinciie  Urniist  Payisn,  i3,  rue  Pierre-Dupont.  —  Ï3;5 


On  nous  demande  souvent  de  quoi  se  compose 
officiellement  une  collection  complète  des 
cahiers, 

A  la  date  du  premier  janvier  1909,  une 
collection  complète  des  cahiers  se  compose 
officiellement    de   : 

A.  —  une  collection  complète  de  nos  éditions 
antérieures  ; 

B.  —  une  collection  complète  de  nos  neuf 
premières    séries  ; 

C.  —  un  abonnement  à  la  dixième  série; 

D.  —  «22e  inscription  pour  un  exemplaire  du 
Polyeucte. 

Ces  quatre  éléments  sont  également  indis- 
pensables et  nulle  collection  ne  peut,  dans  le 
commerce  de  la  librairie,  être  tenue  pour 
complète  si  elle  manque,  en  tout  ou  en  partie, 
de  l'un  quelconque  de  ces  quatre  éléments. 

A.  —  nos  éditions  antérieures  sont  énumérèes 
à  la  un  du  premier  cahier  de  la  présente  série  ; 

B.  —  nos  neuf  premières  séries  sont  énumérèes 
à  la  ffn  du  premier  cahier  de  la  présente  série; 

C.  —  les  conditions  de  l'abonnement  à  la 
dixième  séiùe,  qui  est  la  série  en  cours,  sont 
énoncées  ci-après; 

D.  —  les  conditions  de  l'inscription  pour  un 
exemplaire  du  Polyeucte  ont  été  énoncées  en 
tête  du  premier  cahier  de   la   pr^'  snte   série. 


IL  a  été  tiré  de  ce  cahier   et  du   cahier  précédent 
vingt   exemplaires    sur  whatman  ainsi  distribués  : 

premier  exem,plaire  de  souche,  exemplaire  du  gérant  ; 

deuxième  exemplaire  de  souche,  exeraplaii^e  de  l'ad- 
ministrateur ; 

troisième  exemplaire  de  souche,  exemplaire  de  l'ûn- 
primeur  ; 

dix  exemplaires  d'abonnement,  numérotés  de  i  à  lo 
exemplaires  d'abonnement  ; 

et  sept  exemplaires  d'auteur   numérotés  a,  b,  c,  d, 
e,  f,  g  exemplaires   d'auteur. 


Tous  nos  exemplaires  sur  whatman  sont  numérotés 
à  la  presse  et  imprimés  au  nom  du  souscripteur  ;  nos 
tirages  d'exemplaires  sur  whatman  sont  rigoureuse- 
ment limités  au  nombre  d'abonnements  à  chaque  in- 
stant souscrits;  nous  ne  vendons  point  d'exemplaires 
sur  whatman  en  dehors  de  l'abonnement;  l'abonnement 
sur  whatman  à  cette  dixième  série  est  de  deux  cents 
francs  pour  tous  pays. 


Les  Cahiers  de  la  Quinzaine  sont  composés  à  la  main, 
en  caractères  fin  dix-huitième  siècle  (Didot)  de  la  fon- 
derie May  eur  (Allainguillaume,  J.  Saling  et  compagnie 
successeurs),  21.  rue  du  Montparnas<ie,  à  Paris,  si.xième 
arrondissement. 


Pour  savoir  ce  que  sont  les  Cahiers  de  la  Quinzaine, 
//  suffit  d'envoyer  un  mandat  de  trois  francs  cinquante 
à  M.  André  Bourgeois,  administrateur  des  cahiers, 
8,  rue  de  la  Sorbonne,  rez-de-chaussée,  Paris,  cinquième 
arrondissement.  On  recevra  en  spécimens  six  cahiers 
de  la  deuxième,  de  la  troisième,  de  la  quatriêm.e,  [de  la 
cinquième,  de  la  sixième,  de  la  septième  ou  de  la 
huitième   séine. 


Pour  savoir  ce  qui  a  paru  dans  les  cinq  premières 
séries  des  cahiers,  igoo-igo^,  envoyer  un  mandat  de 
cinq  francs  à  M.  André  Bourgeois,  même  adresse;  on 
recevra  en  retour  le  catalogue  analytique  sommaire, 
1900-1904,  de  nos  cinq  premières  séries,  premier  cahier 
de  la  sixième  série,  un  très  fort  cahier  de  XII-\-/fo8 
pages  très  denses,  in- 1 8  grand  Je  sus ,  marqué  cinq  francs. 


Pour  s'abonner  à  la  dixième  série  des  cahiers,  qui 
est  la  série  en  cours,  envoyer  en  un  mandat  à  M.  André 
Bourgeois,  même  adresse,  le  prix  de  l'abonnement;  on 
recevra  les  cahiers  parus,  et  de  quinzaine  en  quinzaine , 
à  leur  date,  les  cahiers  à  paraître  de  cette  dixième 
série. 


A.:,( 


CAHIERS  DE  LA  QUINZAINE,  8,  rue  de  la  Sorboune, 
rez-de-chaussée,  Paris,  cinquième  arrondissement. 

Nos  Cahiers  sont  édités  par  des  souscriptions  men- 
suelles régulières  et  par  des  souscriptions  extraordi- 
naires; la  souscription  ne  confère  aucune  autorité  sur 
la  rédaction  ni  sur  V administration;  ces  fonctions 
dem,eurent   libres. 

Nos  Cahiei'S  paraissent  par  séries;  une  série  paraît 
dans  le  temps  d'une  année  scolaire,  d'une  année 
ouvrière,  d' octobre-novembre  à  Juin-Juillet  ;  l'abonne- 
ment se  prend  pour  une  série. 

On  peut  souscrire  cet  abonnement  à  tout  moment  de 
Vannée,  mais  l'abonnement  ainsi  souscrit  est,  de  droit, 
valable  pour  la  série  en  cours. 

Prix  de  l'abonnement,  pour  chaque  série  annuelle 
pendant  le  cours  de  cette  série  : 

Paris,  départements,  Alsace-Lorraine, 

Abonnement  or-     \         Algérie,  Tunisie vingt  francs 

dinaire i      Autres  pays  de   l'Union  postale  uni- 
verselle       vingt-cinq  francs 

Abonnement  sur  whatman deux  cents  francs 

pour  tous  pays 

Les  exemplaires  sur  whatman,  tirage  non  réimposé, 
sont  numérotés  à  la  presse  et  imprimés  au  nom  du 
souscripteur  ;  le  tirage  à  part  sur  whatman  a  commencé 
de  fonctionner  au  premier  Janvier  iqo6;  les  inscrip- 
tions pour  cet  abonnement  particulier  sont  reçues  en 
tout  temps  et  reçoivent  un  numéro  d'ordre  déterminé 
automatiquement  par  le  rang  même  qu'elles  occupent 
dans  l'ordre  de  l'arrivée,  les  numéros  les  plus  bas  venant 
naturellement  aux  premières  inscriptions  ;  c'est  ce  nu- 
méro d'inscription  qui  devient  automatiquement  le 
numéro  du  tirage  réservé  à  chacun  des  souscripteurs  ; 
l'édition  sur  whatman  est  strictement  limitée  au 
nombre   d'exemplaires   à   chaque   :'nstant   souscrit. 


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recommandés  à  la  poste;  la  recommandation  postale, 
comportant  une  transmission  de  signature,  garantit  le 
destinataire  contre  certains  abus  :  pour  cette  recom- 
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exemplaires  sur  whatman  sont  tous  recomwMndés  et 
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L'abonnement  ordinaire  cesse  de  fonctionner  pour 
chaque  série  au  plus  tard  le  3i  décembre  qui  suit 
l'achèvement  de  cette  série  ;  ainsi  jusqu'au  3i  décembre 
1908  on  pouvait  encore  avoir  pour  vingt  francs  les  onze 
cahiers  non  épuisés  de  la  neuvième  série. 

A  partir  du  premier  janvier  qui  suit  l'achèvement 
d'une  série,  le  prix  de  cette  série  est  porté  au  moins 
au  total  des  prix  marqués  ;  ainsi  depuis  le  premier 
janvier  1909  la  neuvième  série  incomplète  se  vend 
vingt-huit  francs. 

Adresser  à  M.  André  Bourgeois,  administrateur  des 
cahiers.  S,  rue  de  la  Sorbonne,  rez-de-chaussée,  Paris, 
cinquième  arrondissement,  toute  la  correspondance 
sans  aucune  exception.  N'oublier  pas  d'indiquer  dans  la 
correspondance  le  numéro  de  l'abonnement,  comme  il 
est  inscrit  sur  l'étiquette,  avant  le  nom.  Nous  ne  répon- 
dons pas  des  manuscrits  qui  nous  sont  envoyés  ;  nous 
n'accordons  aucun  tour  de  laveur  pour  la  lecture  des 
manuscrits  ;  nous  ne  lisons  les  manuscrits  qu'à  mesure 
que  nous  eu  avons  besoin  ;  les  œuvres  que  nous  publions 
appartiennent  aux  cahiers,  du  seul  fait  de  cette  publi- 
cation, en  toute  propriété  littéraire,  sans  aucune  réserve, 
et  sans  autre  signilication  ni  contrat  ;  les  mapuscrits 
non  insérés  ne   sont  pas   rendus. 


TABLE  DE  CE  CAHIER 


PAGES 


Notre  catalogue  analytique  sommaire 146 

DU  MÊME    AUTEUR   aux    Cnlîiers  de  la  Quinzaine  149 

Maxevie  Vuillausie.  —  mes  cahiers  rouges. ...  i5i 

V.  —  par  la  ville  révoltée i53 

grands  jours i5o 

l'entrée  des  prussiens 107 

Premier  mars  1871 167 

Bonjour,  petit  soldai  ! i58 

Parisse  !  Paiùsse  ! 160 

Cochon  de  Prussien  ! i6i 

Cuirassiers  blancs 162 

Vergiss  mein  nicht i63 

LE  18  MARS 164 

Aux  armes  !  aux  armes 164 

aux  Buttes  Montmartre  ! 166 

à  Berlin  les  canons 167 

Crosse  en  l'air 169 

le  plus  beau  jour  de  ma  vie  ! 170 

LA  colonne 172 

Survivants  d'Austerlitz 17a 

Place  Vendôme 174 

César  écroulé 176 

Victoire  et  Revers 178 

quatre  ans  après 180 

ceux  qui  se  battent i83 

AUX   ARMES,    CITOYENS  ! l85 

la  nuit  du  3  avril i85 

Bataillons  qui  défilent 187 

dans  les  lilas 189 

TYPES   d'insurgés igt 

l'Hercule 191 

Voltaire  et  Rousseau 193 

275 


huitième  cahier  de  la  dixième  série 

LE   COUVENT   DES   OISEAUX I97 

FUITE   DANS   LES   CATACOMBES 202 

CANAILLE   héroïque 2o6 

deux  témoignages 206 

les  beaux  brigands  ! 207 

enfants  de  la  Commune 208 

çà  et  là 211 

LA  PIÈCE  DE  LA  COMMUNE 2l3 

de  la  Monnaie  au  Onzième 2i3 

la  pièce  «  au  Trident  » 214 

Reliques 2i5 

A  SAINT-LAURENT 2l8 

AU  CLUB  SÉVERIN 223 

CAFÉ  D'orSAY 229 

CONCERT   AUX   TUILERIES 232 

matin  de  bataille 239 

sous  rOdéon 2/}i 

un  pavé,  citoyen 242 

chez  Lapeyrouse 244 

rue  Gay-Lussac 246 

le  Panthéon  va  sauter  ! 248 

LA  RUE  ROUGE 25l 

Petits  chasseurs 253 

Cluny 254 

la  boutique  à  Rouiller 256 

Saint-Séverin 262 

On  nous  demande  souvent 265 

Il  a  été  tiré  de  ce  cahier 267 

Pour  savoir  ce  que  sont 269 

Nos  cahiers  sont  édités 271 

Table  de  ce  cahier 275 


•il 


'•^^ 


AP  Cahiers  de  la  quinzaine     . 

20 

sIr.lO     Cf^rUTATF   ^'^^  MONOGRAFB 
no  6-â 


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